Source: The Conversation – France (in French) – By Hélène Gorge, Maître de conférences, LUMEN (ULR 4999), Université de Lille, Université de Lille
Les récentes élections municipales ont montré comment les investissements culturels pouvaient être instrumentalisés dans un débat politique ; comme à Lens, dans le Pas-de-Calais. Le Louvre local a été accusé de ne pas profiter suffisamment aux habitants de la ville. Cela pose la question de l’utilité des équipements culturels. Faut-il la mesurer en fonction de considérations économiques, sociales ou culturelles ?
Dans un contexte d’élections municipales tendues, en particulier dans la ville de Lens (Pas-de-Calais), l’offre culturelle proposée dans cette ville a été l’objet de questions. Un article de Télérama interroge notamment la réussite de la revitalisation culturelle annoncée avec l’implantation du musée du Louvre-Lens.
Comme le montre cet article, l’opposition au conseil municipal ne se prive pas de pointer des résultats en demi-teinte pour le Louvre-Lens, en particulier lorsque l’on regarde les chiffres des entrées au musée et la part du public international, moins importante qu’annoncé.
Cependant, il est peu aisé – voire dangereux – de quantifier des résultats d’une offre culturelle, telle qu’un musée, dans une localisation où la population, principalement issue des classes populaires, n’est que peu, voire n’est pas, familière des institutions muséales. Ce phénomène de quantification menace directement un champ culturel déjà en tension et soumis à de nombreuses coupes budgétaires ces dernières années. Cela pourrait encourager une hiérarchisation des acteurs culturels et une potentielle instrumentalisation de la culture.
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Deux discours de légitimation
Notre travail sur le processus de légitimation du Louvre-Lens dans la ville de Lens et la région du bassin minier, publié en 2024, montre justement les dynamiques économiques et culturelles de l’implantation du musée. Depuis 2004, début de la médiatisation du projet d’implantation de ce musée, le contexte local exerce une forte influence sur les deux types de légitimation du Louvre-Lens, développés en parallèle par les acteurs médiatiques, politiques, socio-économiques et culturels : une légitimation économique et une légitimation culturelle.
La stratégie de légitimation économique est souvent au cœur des discours, en particulier des acteurs politiques, pour défendre – ou critiquer – un projet d’offre culturelle. Présenté comme un levier de revitalisation économique pour le bassin minier et ses habitants, le musée allait assurer « la survie économique » de la région au début des années 2000 (La Voix du Nord, 21 juillet 2004). Cette stratégie et sa réception sont alors fortement influencées par le contexte local. Les difficultés socio-économiques des habitants accentuent les attentes autour du Louvre-Lens mais également les tensions, avec la crainte d’un investissement trop lourd pour une région qui connaît déjà des difficultés.
Des retombées économiques insuffisantes ?
Quelques années après l’ouverture du musée, à partir du milieu des années 2010, le bilan économique n’a pas tenu toutes ses promesses, ce qui déclenche des critiques dans la sphère médiatique qui pointe « un impact limité sur l’économie locale » (Le Monde, 21 août 2016) et le décalage perçu entre les promesses des acteurs publics et le développement économique réel.
Pour mieux comprendre l’importance de l’argument économique dans les discours sur le Louvre-Lens, les apports du marketing culturel peuvent s’avérer utiles. Dans les années 1990-2000, des travaux sur le concept de la « ville créative » ou sur la théorie de la « classe créative » émergent. Ces travaux supposent que le développement d’activités créatives et culturelles dans une ville génère un développement économique, favorise l’inclusion sociale et améliore les conditions de vie des habitants.
Si ces concepts ont séduit les décideurs politiques, de nombreux travaux scientifiques les ont critiqués, en particulier pour le flou relatif à leur application concrète. De plus, une grande majorité des [travaux] supportant l’argument économique se base toujours sur le même exemple de revitalisation culturelle, celui du musée Guggenheim à Bilbao, grandement médiatisé et repris dans les discours politiques comme un modèle à suivre.
Le poids du contexte
Mais ce modèle ne s’exporte pas facilement, tant les spécificités propres à chaque territoire, leurs contextes historique, politique, social, économique, spatial ou encore culturel sont cruciaux pour mieux appréhender le développement d’une offre culturelle locale.
En parallèle de ce processus de légitimation économique particulièrement mobilisé par des acteurs politiques, économiques et médiatiques, la légitimation culturelle s’inscrit plutôt dans un objectif de démocratisation culturelle, afin d’encourager l’appropriation du Louvre-Lens par les habitants. Dès le début du projet de développement du musée, le Louvre-Lens est représenté comme une compensation pour une ville et une région souvent délaissée par les pouvoirs publics depuis la désindustrialisation. Ainsi, Guy Delcourt, maire socialiste de la ville et vice-président du conseil général du Pas-de-Calais, estimait que le choix du gouvernement annoncé le 29 novembre par le premier ministre lors d’une visite dans la ville n’est que justice pour un département qui a « toujours été oublié sur le bord de la route, y compris par nos amis du Nord ».
Des traces matérielles du passé préservées
La dimension symbolique de cette implantation, en lien avec le passé minier du territoire, est renforcée par sa dimension spatiale. Qu’il s’agisse de son lieu d’implantation (un ancien carreau de fosse) ou des traces matérielles préservées et valorisées (signalisation de l’ancien puits de mine, conservation de la trace des anciens rails qui servaient au transport du charbon).
La dimension spatiale d’un musée influence significativement ses représentations et sa fréquentation. Dans ce cadre, les travaux en marketing culturel et en urbanisme décrivent souvent une architecture de musée qui serait conçue et pensée par des acteurs publics et des architectes à des fins de développement touristique sans réelles considérations ou implication des habitants, freinant ainsi leur fréquentation et les efforts de démocratisation culturelle. Cependant, dans le cas du Louvre-Lens, sa dimension spatiale a contribué à inscrire le musée dans une histoire et une identité commune, celle du bassin minier.
À la suite de l’ouverture du musée, sa légitimation culturelle s’est renforcée grâce aux différentes actions développées par le Louvre-Lens, telles que des expositions sur le RC Lens, le club de football local, sur la Pologne faisant écho à l’importante communauté polonaise sur le territoire, ou encore à travers la mise en place de cartels conçus avec plus de 200 habitants pour encourager la démarche collaborative.
Les associations locales mobilisées
Ces actions favorisent la collaboration des habitants et des associations locales, répondant à l’objectif d’ancrage territorial du Louvre-Lens. Cette légitimation culturelle est finalement assez peu remise en cause dans les discours médiatiques et par les habitants, qui sont de plus en plus nombreux à visiter le Louvre-Lens chaque année. En 2024, selon le rapport d’activité du Louvre-Lens, 74 % des visiteurs viennent des Hauts-de-France et 30 % résident aux alentours du musée, une proportion en augmentation ces dernières années (28 % en 2023 et 25 % en 2022). À titre de comparaison, selon le rapport d’activité du Mucem en 2024, 39 % de leurs visiteurs viennent de la région Sud, et 28 % résident à Marseille.
Dans le processus de légitimation du Louvre-Lens, si la légitimation culturelle a tendance à être reléguée au second plan par certains acteurs : médiatiques, politiques en particulier, elle s’avère être en réalité au cœur de la réussite actuelle du musée auprès de la population locale, et donc du développement du territoire.
En effet, l’analyse des discours médiatiques autour du Louvre-Lens montre que sa légitimation économique a été plus fortement discutée au commencement du projet dans les années 2000, puis à l’inauguration du musée en 2012. Elle est ensuite de moins en moins questionnée au fil des années, au profit de discours représentant le Louvre-Lens comme une réussite culturelle, acceptée et légitime. Cependant, l’argument économique ressurgit régulièrement, à des moments de forts enjeux politiques, comme en témoigne récemment le contexte actuel des municipales.
Clarifier les retombées
Les discours médiatiques et politiques contribuent à alimenter les tensions en omettant des éléments essentiels à la pleine compréhension des retombées économiques, rendant l’argument économique peu clair. Le Louvre-Lens a fêté ses 13 ans en fin d’année 2025 ; si cela représente une durée relativement courte à l’échelle d’un musée, il n’en va pas de même à l’échelle des habitants. La temporalité des retombées économiques doit être prise en compte et communiquée à la population locale afin d’éviter toute ambiguïté sur le temps nécessaire au développement économique.
La revitalisation des territoires doit être approchée de manière nuancée, car les enjeux économiques et sociaux n’affectent pas tous les acteurs de la même manière. Les acteurs privés et les investisseurs immobiliers sont les premiers à bénéficier des retombées économiques, puis, dans une moindre mesure, les habitants. Il est donc essentiel de clarifier comment l’ensemble des acteurs bénéficie du développement économique du territoire, qu’il s’agisse de la population locale, du tissu associatif ou encore des entreprises privées.
La même approche s’applique aux espaces géographiques. Par exemple, les infrastructures développées autour du Louvre-Lens, telles que le parc du musée, la Louvre-Lens Vallée ou la rénovation des accès routiers, ont un impact beaucoup plus direct sur les quartiers aux alentours du musée que sur les quartiers les plus éloignés, pouvant créer des tensions au sein de la population ou une forme d’incompréhension envers ce type d’investissements.
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La thèse de Melvin Grefils a été cofinancée par l’université de Lille (50%) et le conseil régional Hauts-de-France (50%). Ce travail a également bénéficié d’une convention de collaboration avec le musée du Louvre-Lens.
Hélène Gorge et Nil Özçaglar-Toulouse ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Les difficultés de légitimation économique d’une offre culturelle, le cas du Louvre-Lens – https://theconversation.com/les-difficultes-de-legitimation-economique-dune-offre-culturelle-le-cas-du-louvre-lens-279148
