Cessez-le-feu au Moyen-Orient : l’approvisionnement en pétrole va demeurer instable, forçant des mesures que l’on croyait révolues

Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo

Même si un cessez‑le‑feu provisoire a été conclu entre les États‑Unis et l’Iran, la tension sur l’approvisionnement mondial en pétrole reste vive, poussant certains gouvernements à envisager des mesures que l’on croyait révolues : rationnement et contrôle des prix.


Certains pays appliquent déjà de telles mesures. Les Philippines ont déclaré l’état d’urgence national en réponse aux risques pesant sur l’approvisionnement énergétique. Au Soudan du Sud, la capitale Juba commence à rationner l’électricité, tandis que l’île Maurice a instauré des restrictions pour réduire la consommation et limiter le gaspillage.

Ces développements s’inscrivent dans des précédents historiques. Mes recherches, récemment publiées dans la revue Sustainability : Science, Practice and Policy, s’appuient sur le cas du rationnement des vêtements en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale pour montrer que lorsque les biens essentiels se font rares, les gouvernements ne peuvent pas compter uniquement sur les prix pour gérer la crise.

Si on laisse le marché décider seul, l’accès aux biens de première nécessité dépend alors de ceux qui peuvent payer le plus, ce qui signifie que les ménages à faibles revenus sont souvent les plus durement touchés.




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Un choc d’approvisionnement mondial

Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché un conflit plus large et interrompu le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. En conséquence, l’approvisionnement mondial en pétrole a chuté d’environ huit millions de barils par jour, soit près de 8 % de la demande mondiale.

La perturbation d’une voie transportant environ 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole fait grimper les prix et réduit la disponibilité, créant des conditions comparables à celles rencontrées par la Grande-Bretagne avant le rationnement.

Face à un tel choc pétrolier, les gouvernements du monde entier devraient s’inspirer du système britannique de rationnement des vêtements en mettant en place un rationnement et un contrôle des prix.

Ce fut le cas lors des chocs pétroliers des années 1970 au Canada. Les gouvernements ont maintenu les prix intérieurs du pétrole sous contrôle et ont contribué à couvrir le coût des importations plus coûteuses.

En 1979, le Canada a également conçu un plan national de rationnement de l’essence qui n’a finalement jamais été mis en place. Des timbres imprimés permettaient de limiter la consommation des automobilistes privés, tout en réservant un accès prioritaire aux ambulances, aux transporteurs de marchandises et aux agriculteurs.




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Ce que l’histoire peut nous enseigner

Le Royaume-Uni a été confronté à d’importantes perturbations de l’approvisionnement pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui a conduit au rationnement pour atténuer les effets de la pénurie de matériaux, de l’inflation et de la pression croissante sur l’approvisionnement civil.

Pour y parvenir, le système de rationnement britannique s’appuyait sur trois principaux outils politiques.

Le premier était un système de coupons. Introduits en 1941, ces coupons servaient à réguler l’usage des matériaux plutôt que les prix. Chaque personne recevait un nombre fixe de coupons de vêtements par an : 66 au départ (environ les deux tiers des niveaux d’avant-guerre), puis seulement 36 en 1946.

Chaque type de vêtement nécessitait un nombre défini de coupons en fonction de la quantité de tissu utilisée. Par exemple, une robe en laine pouvait coûter environ 11 coupons, tandis qu’une chemise en coûtait cinq et une paire de bas deux. La réduction de seulement deux coupons par personne a permis d’économiser environ 27 millions de mètres de tissu.

La deuxième mesure était le « Utility Clothing Scheme » (programme de vêtements utilitaires). Lancé en 1942, il proposait des vêtements abordables et durables grâce à des normes strictes et des règles visant à économiser le tissu. Le raccourcissement des chemises pour hommes de cinq centimètres et la suppression des poignets doubles ont permis d’économiser 3,3 millions de mètres carrés de coton. En 1943, ce programme couvrait 80 % de la production britannique de vêtements.

La dernière mesure concernait le contrôle des prix. Le Board of Trade a reçu le pouvoir de fixer les prix et les marges sur toute la chaîne de production et de distribution. Grâce à ce mécanisme, les vêtements « Utility » restaient à un prix stable ou inférieur, alors que ceux hors « Utility » augmentaient, les articles « Utility » coûtant environ la moitié du prix des vêtements ordinaires.

Gérer la pénurie et l’équité

Ces politiques ont eu trois conséquences majeures. Premièrement, elles ont réduit la consommation globale. Sous le régime du rationnement des vêtements, la filature de laine a chuté de 44 % et la production de fil pour l’industrie de la bonneterie de 37 %, tandis que l’approvisionnement civil en textiles et la consommation de vêtements par personne ont chuté de 67 %.

Les achats de vêtements et de chaussures par habitant ont diminué de 34 %. Malgré six années de guerre, les civils avaient accès à moins de quatre ans de réserves de vêtements normaux.

Deuxièmement, ils ont garanti un accès équitable aux produits de première nécessité. Le rationnement à prix contrôlés a permis de s’assurer que les gens disposaient toujours de vêtements décents, réduisant ainsi la pauvreté et prévenant de graves pénuries.

Troisièmement, ils ont renforcé une culture de la réparation et de la réutilisation. S’appuyant sur la culture de la réparation déjà présente dans les années 1930, des campagnes telles que « Make Do and Mend » ont encouragé la réparation, la transformation, la conception modulaire et la réutilisation de matériaux tels que les couvertures, le tissu de black-out, les sacs alimentaires, la soie de parachute, les sabots en bois et même le fil de fourrure de chien.

Une vidéo sur le rationnement des vêtements en Grande-Bretagne, réalisée par l’Imperial War Museum.

Le système de rationnement a non seulement réduit la consommation et aligné la demande sur l’offre, mais il a également empêché que la pénurie ne devienne une aubaine pour les producteurs et une punition pour les ménages à faibles revenus. Il a également réduit le gaspillage et découragé la surconsommation – autant de leçons précieuses dans le contexte actuel de perturbation de l’approvisionnement mondial en pétrole.

Cela dit, le système n’était pas sans inconvénients. Le système de rationnement britannique était également technocratique, bureaucratique et peu démocratique.


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Ce que les gouvernements peuvent faire aujourd’hui

Aujourd’hui, la véritable question n’est pas de savoir si les gouvernements interviennent, mais s’ils le font de manière équitable et efficace.

Le 20 mars, pour faire face à la pénurie actuelle d’approvisionnement en pétrole, l’Agence internationale de l’énergie a proposé une série de mesures de réduction de la demande, notamment le développement du télétravail, l’abaissement des limitations de vitesse, le renforcement de l’utilisation des transports en commun et le recours accru au covoiturage.

Bien qu’utiles, ces mesures ne constituent que des solutions à court terme. Si les pénuries s’aggravent, les gouvernements – y compris celui du Canada – pourraient devoir envisager les réponses structurelles suivantes :

1. Instaurer des systèmes équitables de répartition du carburant si les pénuries s’aggravent.

Certains gouvernements s’engagent déjà dans cette voie. Le Sri Lanka a mis en place un système d’autorisation de carburant basé sur des codes QR pour réguler la distribution d’essence et de diesel, avec des quotas hebdomadaires.

2. Plafonner les prix et les marges excessifs sur les produits de première nécessité.

Au Canada, sur les marchés concentrés du carburant et de l’alimentation, les marges des raffineurs et des entreprises agroalimentaires profitent souvent aux entreprises plutôt qu’aux consommateurs. Les bénéfices du raffinage ont bondi, les prix à la pompe augmentant plus vite que ceux du brut, tandis que transformateurs, distributeurs et détaillants gagnaient 83 cents pour chaque dollar dépensé en alimentation au Canada.

Le Canada pourrait s’inspirer de l’Autriche, de la Grèce et de l’Espagne, qui ont récemment plafonné respectivement les marges des détaillants de carburant, les marges des épiceries et les loyers.

3. Profiter de la crise pour mettre en place une transformation économique structurelle.

Les crises récurrentes liées aux ressources, à la géopolitique et à l’écologie montrent qu’il est nécessaire de réduire la dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales fragiles, d’accélérer la décarbonisation et de repenser l’économie autour des ressources rares. Cela pourrait passer, par exemple, par une réduction de la publicité et par des plafonds de consommation fixés démocratiquement.

Cela permettrait de prioriser les besoins essentiels, de limiter la production et la consommation superflues, et de favoriser des biens durables et réparables, respectueux de l’environnement.


Pour ceux qui souhaitent approfondir cette recherche, une version vulgarisée et interactive de mon étude est disponible en ligne.

La Conversation Canada

Cette recherche a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, Coboom et la Fondation HEC Montréal. 

ref. Cessez-le-feu au Moyen-Orient : l’approvisionnement en pétrole va demeurer instable, forçant des mesures que l’on croyait révolues – https://theconversation.com/cessez-le-feu-au-moyen-orient-lapprovisionnement-en-petrole-va-demeurer-instable-forcant-des-mesures-que-lon-croyait-revolues-280228