Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal
Voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires : la transition énergétique promet un avenir décarboné. Mais derrière ces technologies dites « vertes » se cache une réalité souvent invisibilisée : une intensification massive de l’extraction minière, concentrée dans certains territoires et porteuse de nouvelles tensions politiques, écologiques et géopolitiques.
La transition énergétique telle qu’elle est actuellement pensée ne rompt pas avec l’extractivisme des énergies fossiles : elle le déplace, l’intensifie et le reconfigure. Ce concept a été forgé par des chercheurs et chercheuses d’Amérique latine pour penser les industries des ressources naturelles.
Le biologiste uruguayen Eduardo Gudynas définit l’extractivisme comme un système à la fois orienté vers l’exportation – au moins la moitié de ce qui est extrait part à l’international – et d’extraction massive, avec des impacts significatifs sur les écosystèmes et les communautés locales. L’extractivisme se traduit donc par un rapport de contrôle et de domination sur la terre.
Quatre paradoxes majeurs structurent la transition énergétique et demeurent largement occultés dans les débats publics : son intensité en métaux, son intensité en énergie et en surface, le caractère néocolonial et impérialiste, et le mythe de la mine responsable.
En tant que doctorante en affaires internationales à HEC Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM, mes travaux portent sur les résistances plurielles à l’extractivisme des minerais critiques dans le cadre de la transition énergétique mondiale.
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L’intensité en métaux
L’intensité minérale de la transition énergétique est colossale : électrification et énergies renouvelables vont entraîner une augmentation de la demande en métaux critiques pouvant atteindre 500 % d’ici 2050, selon la Banque Mondiale.
À titre d’exemple, il faut six fois plus de métaux nécessaires pour produire un véhicule électrique que pour un véhicule conventionnel. Les besoins du seul marché américain des véhicules électriques en 2050 nécessiteraient trois fois la quantité de lithium actuellement produite pour l’ensemble du marché mondial.
L’intensité en énergie et en surface
L’industrie minière est responsable de 8 % émissions directes mondiales de carbone. Ce chiffre monte à 28 % si l’on prend en compte les émissions indirectes. Elle consomme également 12 % de l’énergie mondiale.
L’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz rappelle dans Sans transition : Une nouvelle histoire de l’énergie qu’« après deux siècles de “transitions énergétiques”, l’humanité n’a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois. »
Si on présente souvent l’histoire de l’énergie comme celle d’une transition, de phases, du bois vers le charbon, jusqu’aux énergies renouvelables, le monde a en réalité connu des symbioses énergétiques : les différentes formes d’énergie se sont accumulées, sans se remplacer. L’Inde n’a jamais consommé autant de charbon.
De 2020 à 2022, l’utilisation de terres minières à l’échelle mondiale a presque doublé (+77 %). L’industrie est responsable de 7 % des déforestations mondiales, les forêts étant touchées dans un rayon de 50 à 100 km autour de chaque projet de mine. Cette expansion s’est surtout faite en Russie, au Venezuela, en Indonésie, au Brésil, en Guyane, au Suriname et au Ghana. À titre d’exemple, en moins d’un siècle, la couverture forestière des Philippines a diminué de 83 % en raison de l’exploitation minière et forestière.
La philosophe française Célia Izoard nous invite aussi à considérer les « hectares fantômes », c’est-à-dire l’utilisation souterraine.
Le caractère néocolonial et impérialiste
Pour l’économiste équatorien Alberto Acosta, l’extractivisme est un mode d’accumulation qui a commencé il y a plus de 500 ans avec la colonisation. Il dénonce des mécanismes de pillage et d’appropriation, et trace une continuité exploitation coloniale et néocoloniale qui s’inscrit dans les rapports économiques entre la périphérie et le centre (Nord/Sud). En effet, les 13 métaux de la transition sont concentrés dans 21 pays, tous des pays du Sud Global. 69 % se trouvent en terres autochtones, reproduisant des injustices systémiques.
Des ONGs des pays du Sud Global dénoncent le concept même de criticité, qui classe certains minerais comme stratégiques et indispensables pour la transition énergétique. Selon elles, cette notion sert à justifier une extraction accrue, renforçant un « extractivisme vert » qui accentue les asymétries entre les pays du Sud Global que l’on vide de ses ressources et les pays du Nord Global où on les consomme.
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Le mythe de la mine responsable
Malgré de nouvelles étiquettes telles que « mine responsable », « climate smart mining », la plupart des procédés d’extraction et de traitement des métaux datent de la fin du XIXe siècle. Les nouvelles technologies servent principalement à réduire les coûts de la phase exploratoire, dont les compagnies ne tirent aucun profit. Célia Izoard dénonce notamment le mythe des mines zéro-émission qui fonctionneraient aux énergies renouvelables ainsi que la quantité de déchets incompressible.
De plus, selon l’Agence internationale de l’énergie, les prélèvements d’eau par l’industrie minière ont doublé entre 2018 et 2021, tandis que deux tiers des mines industrielles se trouvent dans des régions menacées de sécheresse.
Ces mines présentent également des risques trop peu évoqués comme les ruptures de barrages miniers. En 2019, au Brésil, la rupture d’un barrage d’une mine de fer à Brumadinho fait 270 morts et 12 millions de m3 de déchets miniers sont déversés dans les cours d’eau. Il existe entre 29 000 et 35 000 barrages miniers sur la planète, le risque de rupture étant accru par les changements climatiques.
Les mines abandonnées posent également des problèmes sociaux, écologiques et économiques. Aux États-Unis, les 500 000 mines abandonnées coûtent chaque année des milliards de dollars à l’État.
Les compagnies minières se bardent de certifications et de médailles, mais si l’on creuse, le Responsible Minerals Initiative ne fait aucun audit sur les sites miniers. Ils dépêchent des observateurs indépendants seulement pour 3 facteurs précis : la corruption, le travail des enfants et le financement des conflits armés. L’Alliance pour le cobalt équitable est une organisation financée par des compagnies minières et compagnies clientes. De la même maniére, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives se base uniquement sur des rapports fournis de façon volontaire par les compagnies minières.
Vers une sobriété minérale ?
Pour répondre à ces paradoxes, la philosophe française Célia Izoard propose le concept de « décroissance minérale ». Au-delà du bilan carbone, il faudrait par exemple un bilan en métaux pour les entreprises et les administrations. Elle nous invite à repenser la surminéralisation de nos quotidiens – ordinateurs, téléphones intelligents, montres connectées – et à réfléchir à la manière dont nos choix de consommation participent à l’intensification de l’extractivisme.
Au-delà de nos choix individuels, ce sont bien des systèmes qu’il convient de repenser en profondeur pour ne pas reproduire des logiques coloniales et impérialistes qui dégradent les écosysèmes et précarisent des communautés vulnérables. Une réelle transition énergétique juste ne se fera donc pas sans transformation profonde de nos économies et de nos relations.
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Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Paradoxes de la transition énergétique mondiale : entre ambitions vertes et extraction minérale intensive – https://theconversation.com/paradoxes-de-la-transition-energetique-mondiale-entre-ambitions-vertes-et-extraction-minerale-intensive-264432
