Les villes africaines sont confrontées à de nombreux défis : comment les rendre plus saines

Source: The Conversation – in French – By Elaine Nsoesie, Assistant Professor, Department of Global Health, Boston University School of Public Health, Boston University

Un nouveau livre intitulé Urban Health in Africa examine la manière dont l’urbanisation rapide à travers le continent influence la santé publique et le bien-être. S’appuyant sur diverses recherches et études de cas, cet ouvrage redéfinit les villes africaines non seulement comme des lieux de défis, mais aussi comme des lieux d’innovation, de résilience et d’opportunités.

Nous avons échangé avec Elaine Nsoesie, chercheuse en santé mondiale, et Blessing Mberu, sociologue spécialisée dans l’urbanisation et le bien-être, coéditeurs de l’ouvrage. Ils nous expliquent l’importance des villes africaines, et ce qu’il faudra pour construire des villes inclusives et en bonne santé.

Selon vous, quel aspect de la vie urbaine en Afrique devrait être davantage apprécié par le grand public ?

Les villes africaines fonctionnent, mais pas toujours comme celles d’autres régions. Dans l’ouvrage, nous citons ce texte d’Abdou Maliq Simone, qui travaille sur les questions de composition spatiale dans les régions urbaines :

Dans toutes les villes, on peut observer une effervescence incessante. D’intenses activités se côtoient en permanence dans la proximité de centaines d’occupations : cuisines, récitations, ventes, chargements et déchargements, disputes, prières, repos, trafics et achats. Tout se déroule côte à côte dans des espaces trop exigus, trop délabrés, chargés de déchets, d’histoire, d’énergies disparates et de sueur. Malgré tout, la vie continue.

Cette capacité à tenir est essentielle. Trop souvent, les discussions sur les villes africaines se limitent à leurs problèmes : des infrastructures inadéquates, une urbanisation rapide et des quartiers informels. On oublie alors leur remarquable capacité à fonctionner et leur diversité. Aucune ville ne peut à elle seule représenter l’ensemble du continent. Lagos n’est pas Nairobi ; Accra n’est pas Dakar. Chacune a sa propre histoire, ses structures de gouvernance et ses défis contemporains. Les traiter toutes de la même manière efface cette complexité.

Oui, ces villes sont confrontées à de sérieux défis. Mais elles abritent aussi des experts urbains innovants, des solutions politiques efficaces et des avancées technologiques adaptées à leurs contextes spécifiques. La question n’est pas de savoir si les villes africaines fonctionnent. Il s’agit plutôt de savoir si nous prêtons attention à la manière dont elles fonctionnent, si nous documentons comment elles relèvent les défis liés à la santé et si nous tirons des enseignements de leurs solutions.

Y a-t-il une histoire ou un exemple qui vous a particulièrement marqué ?

Lorsque nous avons entrepris d’écrire ce livre, nous savions qu’il fallait partir de l’histoire. On ne peut pas comprendre la santé dans les villes africaines d’aujourd’hui sans comprendre comment le colonialisme a façonné l’environnement bâti et la citoyenneté urbaine. Nous voulions que les lecteurs voient comment les forces historiques, combinées à la migration rurale et urbaine, à la croissance démographique et aux politiques, ont créé les paysages urbains qui affectent aujourd’hui des millions de vies.




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Notre deuxième objectif était de cartographier les déterminants sociaux de la santé – les conditions des environnements dans lesquels les gens naissent, vivent, jouent, travaillent et apprennent – qui façonnent les villes africaines. Nous nous sommes concentrés sur les quartiers informels et les bidonvilles, car ils sont devenus des facteurs déterminants des villes africaines.

Nous avons examiné comment les habitants font face aux difficultés quotidiennes : logements, eau et assainissement inadéquats ; pollution atmosphérique ; transports ; insécurité alimentaire. L’idée n’était pas de présenter ces enjeux séparément, mais de montrer qu’ils sont liés et qu’ils touchent de nombreuses communautés.

L’un de nos chapitres préférés se trouve dans cette partie. Il examine l’impact des transports sur la santé dans les villes africaines, à la fois les risques et les avantages. Par exemple, la disponibilité des transports facilite l’accès aux hôpitaux et aux écoles, tandis que les véhicules sont également à l’origine d’accidents de la route et de pollution atmosphérique. Les auteurs évoquent également des formes de transports publics particulières que les villes africaines partagent et que l’on ne trouve pas dans la plupart des autres régions du monde.

Les motos-taxis, par exemple, portent des noms différents. On les appelle « boda bodas » à Kampala, « okadas » à Lagos. Les minibus de banlieue sont appelés poda-poda à Freetown, trotro à Accra, daladala à Dar es Salaam, matatu au Kenya, car rapides à Dakar, kamuny à Kampala, gbaka à Abidjan, kwassa-kwassa à Kinshasa, candongueiros à Luanda, sotrama à Bamako, songa kidogo à Kigali.

Ce chapitre aborde un thème majeur du livre : même si ces villes sont différentes, certaines politiques efficaces dans une ville peuvent être adoptées pour répondre aux besoins des habitants d’une autre ville.




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Outre les déterminants sociaux de la santé, nous avons consacré une autre partie à la réalité démographique unique de l’Afrique : ces villes sont jeunes. Nous avons consacré des parties à la manière dont les environnements urbains façonnent la vie des jeunes, en particulier en matière de santé sexuelle et reproductive. Nous avons également mis en évidence la progression des maladies chroniques telles que l’obésité, le diabète et l’hypertension. Des études ont montré un lien entre le taux d’urbanisation en Afrique et l’augmentation des maladies chroniques, en raison de problèmes tels que l’adoption d’un régime alimentaire occidental malsain, le manque d’espaces pour faire de l’exercice et la sédentarité.

Pour illustrer la manière dont certaines villes relèvent les défis liés aux déterminants sociaux de la santé, nous avons inclus des études de cas. Elles portent sur la qualité de l’air à Kampala, de nouvelles initiatives en matière de santé mentale à Yaoundé, une approche visant à réduire le décrochage scolaire à Arusha, une planification intégrée transformant les quartiers informels à Nairobi, ainsi que des innovations en matière de santé numérique. Ces exemples montrent que les solutions efficaces intègrent les voix de la communauté et le contexte local.

Votre livre décrit l’avenir de la santé urbaine en Afrique. Qu’est-ce que vous y voyez ?

Dans les derniers chapitres, nous expliquons clairement ce qu’il convient de faire. Les professionnels de la santé publique, les urbanistes, les médecins, les infirmières, les agents de santé communautaires, les défenseurs des politiques publiques ainsi que les gestionnaires de l’eau et des déchets doivent travailler de concert. Nous avons besoin de programmes éducatifs axés spécifiquement sur la santé urbaine. Plus crucial encore, nous avons besoin d’une gouvernance locale, nationale et régionale forte pour concrétiser ces plans.




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Mais nous devons également faire entendre la voix des jeunes, leurs idées et leurs innovations à travers le continent. Selon les estimations des Nations unies, environ 40 % des Africains avaient moins de 15 ans en 2020, et près de 60 % avaient moins de 25 ans. C’est la plus forte proportion de jeunes au monde.

Les jeunes ont une influence sur les villes africaines et subiront les conséquences des décisions prises aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a motivé la publication de ce livre, et pourquoi maintenant ?

Lorsque nous avons lancé ce projet, il n’existait aucun ouvrage sur la santé urbaine en Afrique rédigé par des Africains s’efforçant de relever les différents défis auxquels sont confrontés les citadins. On estime que 46 % des 1,3 milliard d’Africains vivent dans des zones urbaines. L’Afrique est également le continent qui connaît le taux d’urbanisation le plus rapide, avec 50 % à 65 % de la population qui devrait vivre en zone urbaine d’ici 2050. Bien qu’elles partagent avec d’autres régions des défis urbains similaires, certaines difficultés rencontrées par les villes africaines leur sont propres.

Nous avons souhaité réunir des chercheurs et des praticiens possédant des expertises variées et une connaissance approfondie des défis auxquels sont confrontés les habitants des villes. Nous avons souhaité examiner ces défis, mettre en lumière les politiques efficaces et proposer des recommandations sur ce qui doit être fait pour améliorer la santé des habitants.

The Conversation

Elaine Nsoesie bénéficie d’un financement de la Fondation Gates pour soutenir un programme de bourses destiné aux chercheurs en début de carrière en Afrique.

Blessing Mberu travaille pour l’APHRC, une organisation qui a précédemment reçu des financements pour des recherches sur l’urbanisation, mais pas pour l’ouvrage consacré spécifiquement à la santé urbaine en Afrique, ni pour cet article publié sur The Conversation Africa.

ref. Les villes africaines sont confrontées à de nombreux défis : comment les rendre plus saines – https://theconversation.com/les-villes-africaines-sont-confrontees-a-de-nombreux-defis-comment-les-rendre-plus-saines-279907