Source: The Conversation – in French – By Vivek Soundararajan, Professor of Work and Equality, University of Bath
Des millions de spécialistes indiens travaillant pour des entreprises étrangères exercent leur profession depuis leur domicile, ce qui est synonyme de très nombreuses contraintes : logements de petite taille souvent partagés avec de nombreux proches, coupures d’Internet, effacement de la vie personnelle face aux charges professionnelles… Une enquête récente offre un tableau complet de cet aspect méconnu de l’économie mondiale.
Les informaticiens indiens assurent une grande partie du bon fonctionnement des services des technologies de l’information dans le monde. Il est très possible que ce soit eux qui gèrent, par exemple, le service d’assistance technique de votre entreprise ou répondent aux questions que vous adressez à des chats techniques concernant le dernier gadget que vous avez acheté.
Ces informaticiens travaillent souvent depuis leur domicile. Dans les grands pôles technologiques d’Inde, tels que Bangalore, Chennai ou Hyderabad, de nombreux professionnels travaillent dans des appartements exigus, remplis de systèmes d’alimentation de secours qu’ils ont dû financer eux-mêmes.
Bien que la plupart des salariés soient employés par certaines des plus grandes entreprises du monde, les recherches que j’ai menées avec mes collègues montrent que leurs conditions de travail sont souvent loin d’être satisfaisantes.
Depuis la pandémie de Covid-19, le monde entier a découvert les avantages et les inconvénients du télétravail. Pour certaines personnes, le passage à un mode de travail hybride, voire entièrement à distance, peut représenter une forme d’autonomie et de liberté. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Alors, à quoi ressemble réellement le travail à domicile pour les cinq millions d’informaticiens en Inde qui assurent le fonctionnement des infrastructures technologiques des grandes entreprises occidentales ?
Un manque d’espace criant
L’un des principaux défis concerne l’espace. En Inde, plus de la moitié de la population vit avec sa famille élargie. Parmi les 51 salariés que nous avons interrogés, beaucoup partagent leur logement avec leurs enfants, parents, grands-parents ou encore beaux-parents – tous réunis dans de petits appartements qui font désormais office de bureau.
Pour eux, le télétravail consiste à devoir réorganiser la cohabitation familiale dans un espace réduit, afin qu’ils puissent disposer d’un endroit calme pour travailler.
Lors des visioconférences, maintenir un cadre professionnel devient une gageure dans ces logements qui ne comptent souvent que deux chambres, où des bébés en pleurs et grands-parents malades cohabitent dans la même pièce.
Certaines personnes que nous avons interrogées remplissent également le rôle d’aidant auprès de leurs proches : la conciliation est alors particulièrement complexe. Elles décrivent des répercussions importantes sur la vie familiale, avec des repas désorganisés et des soirées régulièrement perturbées par des appels professionnels.
Mais le plus grand défi concerne sans doute les infrastructures de base. Les coupures Internet sont fréquentes dans les villes indiennes. La connexion Internet, partagée entre plusieurs membres du foyer qui travaillent ou étudient depuis chez eux, est souvent instable.
Nous avons rencontré de nombreux informaticiens, qui effectuent le même travail que leurs homologues à Londres ou à San Francisco. Pour rester connectés, ils ont dû investir eux-mêmes dans des systèmes d’alimentation de secours. Lors de visites à domicile, nous avons pu voir des batteries installées sur leurs balcons, dans les couloirs ou à l’entrée de leurs logements. Un dispositif adapté – permettant d’alimenter un ordinateur portable, un routeur ou un ventilateur pendant les coupures – peut coûter jusqu’à 460 euros, soit environ l’équivalent d’un mois de salaire net pour un jeune professionnel du secteur.
Dans le même temps, l’utilisation personnelle d’Internet est limitée. Les horaires de télévision sont réorganisés en fonction des appels professionnels. La plupart des réunions se font uniquement en audio, la vidéo étant réservée à des occasions particulières.
À ces contraintes matérielles s’ajoute parfois une surveillance professionnelle qui s’immisce jusque dans le domicile. Un employé de 33 ans nous a expliqué que le système informatique de son entreprise « calcule le nombre d’heures travaillées et les sites Internet consultés », et que toute anomalie « déclenche automatiquement un message adressé à son supérieur ».
Cette surveillance peut parfois se révéler absurde. Lors de coupures de courant – pourtant fréquentes – certains employés doivent en apporter la preuve. « Mon chef m’a dit : Sors et prends des photos de chez toi pour me les envoyer. Il voulait une preuve », nous raconte un ingénieur de 28 ans.
Une contestation croissante
Ces frustrations ne restent pas sans écho. En 2025, des centaines de salariés du secteur informatique sont descendus dans les rues de Bangalore, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire « Nous ne sommes pas vos esclaves », afin de revendiquer un droit légal à la déconnexion.
Lorsque le gouvernement a annoncé vouloir allonger la durée maximale de la journée de travail de dix à douze heures, de nouvelles manifestations ont éclaté. À ce jour, le secteur informatique en Inde reste encore largement exclu de certaines protections du droit du travail, et aucun droit à la déconnexion n’a encore été inscrit dans la loi.
Un aspect central de ces mobilisations concerne les inégalités des lieux de travail, qui se sont simplement déplacées des bureaux aux domiciles. En réduisant leurs dépenses liées aux bureaux, aux charges et aux matériels, les entreprises font des économies. Mais ces coûts ne disparaissent pas pour autant : désormais, ce sont les salariés et leurs familles qui les paient à leur place.
Dans certains pays, cela peut se limiter à l’achat d’un bureau. Mais pour beaucoup de professionnels indiens que nous avons rencontrés, cela signifie investir dans des solutions de secours pour l’électricité, rationner l’usage d’Internet, réorganiser entièrement la vie à la maison et faire ainsi face à une charge mentale accrue, liée à un travail sans véritable frontière – le tout dans un contexte d’infrastructures souvent défaillantes.
Un développeur basé à Bangalore, doté des mêmes compétences qu’un autre à Boston, ne vit pas du tout la même réalité du télétravail. Si le travail à distance veut tenir ses promesses, les entreprises et les décideurs publics doivent reconnaître que « travailler depuis chez soi » recouvre des réalités profondément différentes selon l’endroit où l’on vit – et selon qui assume les coûts invisibles qui permettent à ce système de fonctionner.
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Vivek Soundararajan a reçu des financements de l’Agence britannique pour la recherche et l’innovation (UKRI).
– ref. Les conditions de travail éprouvantes des informaticiens indiens au service d’entreprises internationales – https://theconversation.com/les-conditions-de-travail-eprouvantes-des-informaticiens-indiens-au-service-dentreprises-internationales-278686
