Source: The Conversation – France in French (3) – By Charly Marie, Psychologue social, spécialisé sur le chômage, Université Gustave Eiffel

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais, savez-vous vraiment ce que cela signifie ? Car, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, je le définis et déconstruis 4 croyances répandues.
Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à 3 conditions :
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N’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;
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Est disponible pour occuper un emploi dans les 2 semaines ;
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A cherché activement un emploi pendant les 4 dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de 3 mois.
Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.
Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants, qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante, n’est techniquement pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.
Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.
Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi, et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus via des allocations chômage.
1 personne sur 3 inscrite à France Travail a déjà un emploi
Première conséquence : 1 personne inscrite à France travail sur 3 a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. 3 personnes en CDD/intérim sur 4 ne l’ont pas choisi ; 1 personne en CDI à temps partiel sur 2 souhaite réaliser plus d’heures.
Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (un poste est créé, ou bien est déjà occupé, mais va bientôt se libérer, et un recrutement est en cours). Il y a donc 1 emploi vacant pour entre 5 et 6 personnes au chômage ; et 1 emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.
La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.
1 058 € net mensuel d’indemnisation moyenne
Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins 1 personne sur 2 a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.
Pour recevoir une allocation, une personne doit :
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Avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;
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Avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;
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Rechercher activement un emploi.
Seules 4 personnes inscrites à France Travail sur 10 reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 € net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 € net par mois (auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois). En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 € net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 € net par mois.
En conséquence, l’Insee estime que 1 personne au chômage sur 3 est en situation de pauvreté monétaire. Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…). Mais, qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.
9 demandeurs d’emploi sur 10 cherchent un emploi
Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle emploi a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi. Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.
France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.
En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur 10 ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.
390 000 à 690 000 personnes ne demandent pas leurs allocations chômage
Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude. »
Il annonce que le montant des fraudes détectées était en 2025 de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070 € (36 milliards d’euros) d’indemnisations. Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.
À l’opposé, environ 1 personne sur 3 avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés. Cela représente entre 390 000 et 690 000 personnes qui ont cotisé, mais ne demandent pas leurs allocations. Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.
Pourquoi déconstruire ces idées reçues
La France connaît des élections importantes en 2026 et 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.
Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.
Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.
Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.
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Charly Marie a reçu des financements de l’ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail.
Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.
– ref. Le vrai du faux du chômage : 4 idées reçues qui brouillent le débat public – https://theconversation.com/le-vrai-du-faux-du-chomage-4-idees-recues-qui-brouillent-le-debat-public-272192
