Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires

Source: The Conversation – in French – By Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)

Le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, publié récemment, identifie une « menace masculiniste ». Mais que recouvre précisément ce phénomène ? Comment ces discours politiquement structurés peuvent-ils servir de porte d’entrée à des positions plus radicales, voire à des mouvances d’extrême droite ?


Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme désigne un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait devenue gynocentrée, soit dirigée et dominée par des femmes.

Il ne s’agit donc pas d’une simple critique du féminisme, mais d’une remise en cause de la recherche d’égalité elle-même, perçue comme une menace. Les résultats du sondage, publiés par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), sont sans équivoques : 60 % des hommes considèrent que les féministes ont des demandes exagérées et souhaiteraient avoir plus de pouvoir que leurs concitoyens. Ces discours se fondent sur les rhétoriques de victimisation masculines : les hommes seraient en « crise » à cause des mouvements d’émancipation des femmes – un argument que l’on retrouve dans la majorité des espaces antiféministes, en ligne comme hors-ligne.

Selon ce rapport, la montée des discours masculinistes constituerait une nouvelle forme d’antiféminisme contemporain, particulièrement prégnante sur les réseaux sociaux.

L’antiféminisme n’est pas (que) du sexisme : c’est une vision politique du monde

Alors que le sexisme valorise les comportements conformes aux rôles de genre traditionnels, la misogynie se traduit par une hostilité explicite envers les femmes qui ne respectent pas ces attentes. Elle fonctionne comme le bras répressif du patriarcat et se manifeste sous forme d’insultes, d’actions ou par toute volonté de maintenir les femmes dans une position subalterne.

L’antiféminisme, lui, politise cette hostilité : il s’agit d’un contre-mouvement politique qui s’oppose ouvertement aux avancées des droits des femmes.

Les idées antiféministes s’appuient généralement sur des arguments déterministes biologiques. Par exemple, certaines rhétoriques masculinistes recourent à un sexisme dit « bienveillant », présentant les femmes comme faibles et devant être protégées. A contrario, d’autres communautés comme les incels (contraction d’involuntary celibates, en anglais, ou célibataires involontaires) sont des hommes qui attribuent leur absence de relations sexuelles ou affectives au caractère diabolique, vénal et manipulateur des femmes.

Sur les plateformes numériques, le terme « manosphère » est utilisé comme une catégorie parapluie qui désigne une diversité d’acteurs antiféministes : les incels, les Pick-Up Artists (coachs en séduction) qui promettaient aux hommes des techniques pour conquérir les femmes, Les MGTOW (Men Going Their Own Way, hommes suivant leur propre chemin) qui veulent faire sécession des femmes, etc.

De la séduction à la haine : la radicalisation des communautés masculinistes

Actuellement, nous nous trouverions dans une néo-manosphère où les groupes qui la composaient originellement se radicalisent de plus et en plus. Une méta-analyse de 430 publications scientifiques récentes montre que, depuis la fin des années 2010, la « manosphère » a connu plusieurs transformations majeures : migration vers de nouvelles plateformes, comme TikTok et Telegram, montée en puissance d’influenceurs très visibles (manfluencers), intensification de la monétisation, et chevauchement accru avec d’autres idéologies extrémistes.

En interne, la composition des groupes a également évolué. Les communautés plus anciennes, comme les Pick-Up Artists, ont vu leur influence décliner au profit des incels. Des études quantitatives fondées sur l’analyse de forums et des plateformes Reddit et Telegram montrent que, entre 2016 et 2022, les « espaces incels » ont gagné en centralité après la fermeture de certains forums, mais aussi en virulence dans les propos exprimés (davantage d’appels à la violence, de rhétorique nihiliste et de passerelles vers des contenus d’extrême droite). La « manopshère » ne se contente donc pas de gagner des adeptes, ses discours se radicalisent également.

Le rôle central des influenceurs et des plateformes numériques

La diffusion des discours masculinistes est massive depuis la fin des années 2010 grâce à la viralisation de certains contenus numériques, comme ceux produits par l’influenceur britannique Andrew Tate qui cumulait 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok.

En France, les influenceurs les plus populaires (comme Alex Hitchens ou Stéphane Édouard) plafonnent à 1,5 million de vues sur leurs vidéos YouTube les plus populaires. Cette massification s’inscrit aujourd’hui dans un écosystème numérique structuré par les logiques propres aux plateformes.

En 2024, une étude révélait qu’il ne fallait que 26 minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts. Cette exposition rapide n’est pas fortuite : elle résulte de systèmes algorithmiques qui favorisent les contenus générant le plus d’engagements (via les clics, partages et commentaires).

L’influenceur masculiniste Alex Hitchens prodigue des conseils lifestyle et finance, le tout dans une rhétorique violemment antiféministe. Parfaitement au fait des codes des réseaux sociaux, après l’annonce de son bannissement de TikTok, il a ouvert une cagnotte de 50 000 euros pour rémunérer les internautes qui continueraient de relayer son contenu.
Capture d’écran YouTube

Les plus jeunes sont particulièrement concernés. Selon le baromètre du numérique 2026, 90 % des 13–17 ans utilisent régulièrement les réseaux sociaux et y passent en moyenne près de trois heures par jour. Or, le dernier rapport du HCE établit un lien entre l’usage de certaines plateformes – notamment TikTok et X – et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Les jeunes hommes, explicitement ciblés par ces contenus, figurent ainsi parmi les publics les plus réceptifs aux discours antiféministes.

Ressentiment et profit, les ingrédients du modèle économique masculiniste

Ces discours reposent sur des ressorts émotionnels particulièrement performants dans l’économie de l’attention : colère, ressentiment, peur du déclassement, sentiment d’injustice. Les contenus les plus polarisants, agressifs et provocateurs sont ceux qui circulent le mieux. La violence verbale n’est donc pas un excès marginal mais une ressource qui capte l’attention, renforce la visibilité des créateurs et alimente, en retour, les modèles économiques des plateformes fondés sur la collecte de données et la monétisation de l’engagement.

En affirmant que les hommes seraient en difficulté dans une société devenue hostile, certains influenceurs créent une demande à laquelle ils proposent ensuite des réponses monayables : contenus, formations, coaching. Cette dimension économique, bien que secondaire, contribue à la pérennisation et à la professionnalisation de ces discours. L’exemple le plus emblématique est celui d’Andrew Tate qui, avant son bannissement en 2022, revendiquait plus de 100 000 abonnés à sa plateforme « Hustler’s University », facturés 99 dollars par mois – un modèle susceptible de générer plusieurs millions de dollars mensuels selon les estimations relayées par la BBC.

Le masculinisme, ciment des droites radicales

Les discours masculinistes débordent largement la « manosphère ». Ils semblent constituer des portes d’entrée vers d’autres discours radicaux, comme le suprémacisme blanc, et ont été associés à des passages à l’acte, violents dans certains cas. L’attentat de Toronto en 2018, revendiqué au nom d’une « rébellion incel » ou encore la fusillade d’Isla Vista en 2014 aux États-Unis, ont mis en lumière le lien entre misogynie radicalisée et violence politique. La misogynie constitue un leitmotiv récurrent dans plusieurs manifestes extrémistes contemporains.

Les masculinistes jouent également un rôle fédérateur : en présentant le féminisme comme un adversaire commun, ils permettent à des groupes très différents (nationalistes, identitaires, conservateurs religieux ou libertariens) de se retrouver autour d’un même combat, même s’ils ne partagent pas le reste de leur programme. Le masculinisme agit ainsi comme un langage politique minimal fondé sur le ressentiment, qui facilite la formation de coalitions réactionnaires et offre à l’extrême droite un moyen d’intervenir de façon renouvelée sur des enjeux sociaux sur lesquels elle était peu convaincante (éducation, famille, sexualité, crimes sexuels, politiques d’égalité).

Lutter contre le masculinisme, un enjeu démocratique

Plutôt que de rejeter frontalement le féminisme, certains acteurs se réapproprient désormais son vocabulaire pour le retourner contre lui, à l’instar du collectif Némésis qui se revendique d’un « féminisme identitaire ». Un retournement impensable au début des années 2000, quand l’extrême droite se contentait de disqualifier les revendications féministes ; et qui illustre la capacité du masculinisme à servir de point de convergence au sein de coalitions réactionnaires hétérogènes.

La montée des discours masculinistes n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une transformation plus large qui reconfigure les espaces politiques et numériques, en déplaçant les frontières du publiquement acceptable. Comme le souligne le rapport du HCE, le problème ne se limite pas à une question technique : il implique à la fois une meilleure régulation des plateformes, des actions de prévention et un renforcement de l’éducation au numérique.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).

Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l’antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).

ref. Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires – https://theconversation.com/le-masculinisme-un-tremplin-vers-des-ideologies-reactionnaires-276882