Source: The Conversation – in French – By Manon Cerdan, Doctorante chercheuse, Vieillesse et Médias, Université Paris-Panthéon-Assas

Entre renouvellement des imaginaires, persistance de stéréotypes et émergence de nouvelles formes de narration, les représentations de la sexualité des personnes âgées au cinéma et dans les séries révèlent l’évolution de notre rapport collectif au vieillissement et au désir.
La saison des cérémonies de récompenses se termine, et en regardant dans le rétroviseur, une tendance se dessine : la vieillesse a désormais sa place au cinéma, y compris dans les œuvres primées.
Amy Madigan est couronnée à 75 ans pour son rôle de vieille femme terrifiante dans Évanouis de Zach Cregger ; le César du meilleur court-métrage documentaire a été attribué au Bain des Dames, de Margaux Fournier. Sans oublier le succès du film Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi aux Goya – marqué notamment par le prix du meilleur acteur pour José Ramon Soroiz, lui aussi âgé de 75 ans.
Mais cette visibilité nouvelle ne se limite pas à une simple reconnaissance des personnes âgées : elle révèle un déplacement plus profond des représentations. Dans Au Bain des Dames ou Maspalomas, c’est en effet la sexualité de personnes de plus de 70 ans qui est mise en scène, sujet longtemps relégué aux marges, voire frappé d’invisibilité. La production audiovisuelle apparaît ainsi comme un espace privilégié pour interroger les normes sociales, bousculer les tabous liés à l’âge et redéfinir les contours de l’intimité à un âge avancé.
La sexualité des vieux : un impensé et un « in-montré » jusqu’à la fin des années 2000
Aborder la question du vieillissement impose souvent de définir une catégorie d’âge. Exercice de haute voltige tant la vieillesse – comme la jeunesse – est une période de la vie, d’une part relativement longue, et, d’autre part vécue différemment par les individus. Comment peut-on créer des catégories figées là où il semble qu’il y ait plus quelque chose de l’ordre du continuum ponctué de moments de bascule ? Comment passe-t-on du jeune retraité dynamique au résident d’Ehpad ? Les fictions s’embarrassent rarement de ce type de précision et s’appuient sur un certain nombre de symboles – et thématiques – pour caractériser la vieillesse du personnage.
Pendant longtemps, jusqu’à la fin des années 2000, la sexualité n’apparaît pas comme l’une de ces thématiques. Elle est plutôt un « impensé » de la vieillesse, comme le dit la sociologue Rose-Marie Lagrave, constatant que « la sexualité des vieux reste honteuse, cachée, réprimée et reléguée dans les coulisses de la société ». Elle poursuit sa réflexion en considérant que « seules les fictions romanesques semblent ménager un espace transgressif à des aveux impossibles ».
Peut-être pourrait-on élargir son propos aux fictions audiovisuelles. Ainsi, en 2012, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Ariane Beauvillard, dans son livre sur la vieillesse dans les films et séries françaises, note dans sa conclusion une « nouveauté qui apparaît depuis ces dernières années : quasiment absente ou cantonnée à quelques références et légères suggestions, la sexualité du troisième âge s’insère progressivement dans les films qui traitent de la vieillesse ». Elle cite alors plusieurs films français, dont Ensemble, c’est tout, de Claude Berri (2007), Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky (2007), les Invités de mon père, d’Anne Le Ny (2010), ou encore les Petits Ruisseaux, de Pascal Rabaté (2009). Elle ne fait pas mention du cinéma international mais, à ce moment-là, sont également sortis le film sud-coréen Trop jeunes pour mourir, de Park Jin-pyo (2002), et le film allemand Septième Ciel, d’Andreas Dresen (2008).
Si désormais les jeunes retraités ne surprennent plus vraiment lorsqu’ils vivent des histoires d’amour et de désir, la génération des plus de 70 ans, elle, s’impose à son tour sur le terrain de l’intime.
Un renouveau des représentations de la sexualité dans le bel âge
Depuis 2010, de nouveaux exemples de films montrant la sexualité des plus âgés, notamment des femmes, émergent tant dans le cinéma français – Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve à l’aube de ses 70 ans ; Rose, d’Aurélie Saada (2021), avec Françoise Fabian âgée de 86 ans ; les Jeunes Amants, de Carine Tardieu (2022), avec Fanny Ardant âgée de 70 ans – qu’international – citons Mes rendez-vous avec Leo, de la Britannique Sophie Hyde (2022), ou Mon gâteau préféré, des Iranien·es Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha (2025).
Les séries télévisées ne sont pas en reste, sans toutefois que le sujet y soit le thème principal. Si la série HBO Tell me you love me (2007) ouvrait la voie et montrait frontalement la sexualité de différents couples, dont un couple de septuagénaires, Netflix a également investi la thématique avec l’emblématique Grace & ; Frankie (2015-2022) interprétée par Jane Fonda et Lily Tomlin, ou la Méthode Kominski (2018–2021) avec Michael Douglas. Citons aussi la série multirécompensée HBO Hacks (2021-) dans laquelle on suit la vie sexuelle du personnage principal, Deborah Vance, humoriste vieillissante qui doit se réinventer.
De l’intérêt de montrer la sexualité avec des personnages âgés
Enjeux amoureux, quête intime et individuelle, parcours initiatique, questionnement des normes, relations de pouvoir… La sexualité offre des possibilités narratives variées. Lorsqu’elle est mise en scène à travers des personnages âgés, elle permet de revisiter, sous un angle renouvelé, des peurs à la fois intimes et universelles, souvent associées à la « première fois » ou à la redécouverte du plaisir. Ainsi, dans Rue Málaga (2026), de Maryam Touzani, lorsque Carmen Maura évoque un plaisir qu’elle croyait perdu après des années d’abstinence, l’identification ne passe pas tant par l’âge du personnage que par sa position de « débutante » : une expérience à laquelle chacun peut se rattacher, quel que soit son âge.
La vieillesse enrichit la représentation de la sexualité en ouvrant de nouvelles perspectives narratives. C’est notamment le cas dans la série Septième Ciel (2023), d’Alice Vial, créée par Clémence Azincourt, où Jacques et Rose, résidents en maison de retraite, se libèrent des injonctions de performance. Leur relation laisse davantage de place à la sensualité, à la lenteur et à des formes de plaisir qui dépassent la seule pénétration.
L’âge devient ainsi un levier pour renouveler le traitement de la sexualité et interroger les normes qui encadrent à la fois la vieillesse et la sexualité. On peut établir un parallèle avec les Teen Series, qui peuvent participer de l’éducation sentimentale et sexuelle – comme l’a montré la chercheuse Dominique Pasquier à propos de Hélène et les Garçons. Ces fictions, qui mettent en scène des sexualités maladroites, imparfaites, parfois drôles ou non hétérosexuelles, ne s’adressent pas uniquement aux adolescents. Elles attirent un public plus large, en quête de représentations diversifiées et moins normatives, permettant de redéfinir ce qui est perçu comme « normal », « acceptable » ou simplement possible.
Les réalisatrices semblent s’emparer avec une attention particulière de cette thématique, en mettant en scène des femmes qui vieillissent sans renoncer au désir, comme en témoignent les exemples cités. Ce mouvement est particulièrement visible dans les séries. Toutefois, réduire cet élan vital à la seule dimension de la sexualité serait insuffisant. Le renouvellement des représentations passe aussi par la mise en avant de trajectoires professionnelles et sociales actives.
Des séries comme les Enquêtes de Vera, Harry Wild ou Céleste, illustrent cette évolution : leurs héroïnes, loin des figures stéréotypées de la vieillesse, continuent de travailler et de s’inscrire pleinement dans le monde. En somme, les fictions contemporaines contribuent à redéfinir les contours du vieillissement féminin, en montrant qu’une femme d’un âge avancé ne se résume plus à une figure de grand-mère isolée, mais peut incarner une pluralité de rôles, de désirs et de possibles.
![]()
Manon Cerdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans – https://theconversation.com/corps-vieillissants-desirs-vivants-une-revolution-discrete-se-joue-sur-les-ecrans-279010
