Violences conjugales à Madagascar : comment une vidéo peut-elle aider à briser le silence ?

Source: The Conversation – in French – By Delphine Boutin, Maître de conférences en économie du développement, Bordeaux School of Economics, Université de Bordeaux

Visionnage de la vidéo de sensibilisation aux violences conjugales, Antsirabe, Madagascar.
Nathalie, une animatrice sociale de l’IMF., Fourni par l’auteur

À Madagascar, une loi criminalise les violences domestiques depuis 2020. Mais les défaillances institutionnelles dans la prise en charge des victimes et des survivantes de violences ainsi que le poids des normes sociales imposent souvent le silence. Une étude montre qu’une courte vidéo, diffusée sur les réseaux de microfinance, peut lever les barrières de l’information et transformer les comportements, même au sein du couple.


Dans le monde, près d’une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie : un constat qui impose d’identifier des leviers d’action réellement efficaces. À Madagascar, la violence domestique est une réalité systémique mais encore largement invisible. Si les statistiques nationales font état de 41 % de femmes victimes, ce taux grimpe à 59 % dans certaines régions comme le Vakinankaratra (dans le centre de l’île). En janvier 2020, l’adoption de la loi n° 2019-008 renforce la protection des victimes, marquant un tournant juridique majeur. Pourtant, sur le terrain, le silence persiste.

Ce décalage entre ce qu’impose le cadre légal et la réalité s’explique par le poids des normes sociales ancré dans la culture malgache : 41 % des femmes et 29 % des hommes considèrent qu’il est encore justifié qu’un homme batte sa femme dans certaines circonstances (DHS, 2021). Le foyer est protégé par un tabou social tenace : « Ny tokatrano tsy ahaka » (« Ce qui se passe à la maison doit rester secret »). Dès lors, comment encourager les victimes à rompre ce silence ?

La microfinance : un levier de confiance inexploité

Pour répondre à ce défi, nous avons cherché un canal capable d’atteindre les victimes dans un cadre de confiance, en dehors des institutions officielles, souvent perçues comme intimidantes.

Nous avons étudié l’impact d’un dispositif combinant un documentaire vidéo de quinze minutes et une formation renforcée des travailleuses sociales au sein d’une institution de microfinance (IMF), Vahatra, soutenue par l’Agence française de Développement.

Le choix de l’IMF n’est pas fortuit. Premièrement, les IMF disposent déjà d’une infrastructure opérationnelle en place : visites à domicile, rendez-vous réguliers, personnel en contact étroit avec les bénéficiaires, permettant d’intégrer facilement des actions de sensibilisation et d’orientation. De plus, les IMF constituent des espaces de confiance. Les relations construites dans la durée en font des lieux relativement sûrs, où les femmes peuvent se rendre sans éveiller de soupçons et où la parole peut émerger plus aisément.

Cette étude, qui s’inscrit dans un corpus de travaux croissant sur l’efficacité des interventions audiovisuelles contre les violences basées sur le genre (VBG) (Peterman, 2025 ; Alsina et coll., 2024), a pour spécificité de mesurer des comportements réels de signalement plutôt que de simples attitudes déclarées.

Tournage de la vidéo.
Nina Filipkowski, Fourni par l’auteur

La vidéo, conçue en collaboration avec une psychologue et des cinéastes malgaches, s’articule autour de trois piliers : identifier les formes de violence (y compris économique et psychologique) ; informer sur les recours existants (médecins, police, juristes) ; et affirmer qu’aucune violence n’est acceptable. Chaque scénario animé est ponctué par le message d’action : « Je signale » (« Hitatitra aho »).

Une progression significative des connaissances chez les femmes

Pour évaluer l’efficacité de ce dispositif, nous avons mis en place un essai randomisé contrôlé. Entre avril et décembre 2023, la vidéo a été diffusée à 1 429 bénéficiaires lors des journées d’allocation de prêts dans sept agences situées à Antsirabe, chef-lieu de la région du Vakinankaratra. Dans le même temps, 1 500 autres bénéficiaires, qui n’ont pas vu la vidéo, constituaient le groupe de contrôle. Au sein de chacune de ces agences, les mois au cours desquels la vidéo était diffusée ont été assignés aléatoirement parmi les 9 mois de la période d’étude, créant un groupe de bénéficiaires ayant vu la vidéo durant les mois de diffusion et un groupe de contrôle, des bénéficiaires n’ayant pas vu la vidéo durant les mois où la vidéo n’a pas été diffusé. Cette randomisation nous a permis de comparer rigoureusement l’évolution de leurs connaissances et de leurs comportements.

Une enquête finale, menée 5 à 12 mois après le visionnage de la vidéo, révèle des effets durables mais différenciés selon le genre. Chez les femmes, l’impact sur les connaissances est substantiel. On observe une amélioration de l’identification des violences sexuelles (+13 %) et psychologiques (+6 %). Plus significatif encore, leur connaissance des recours possibles a augmenté de 17 %, et leur reconnaissance de l’IMF comme ressource d’aide a plus que doublé (+130 %). L’intervention a également abaissé le seuil de tolérance : les femmes sont plus enclines à recommander un signalement dès le premier acte de violence (insulte, gifle ou rapport sexuel forcé).

Chez les hommes, l’impact est plus nuancé. Si l’identification de la violence économique a progressé (+24 %), la connaissance des procédures formelles de signalement reste stable. Nos entretiens qualitatifs montrent que les hommes privilégient la médiation familiale ou communautaire, craignant qu’un recours à la police ne marque un point de non-retour pour le couple. Cependant, un effet inattendu a été observé. Les hommes ayant visionné la vidéo déclarent avoir perpétré 36 % moins de violences physiques, sans que cela ne se soit traduit par une augmentation d’autres formes de violence envers les femmes.

Le rôle central des travailleuses sociales

Si l’intervention a amélioré les connaissances et les intentions de signalement, qu’en est-il des comportements réels ? Les données d’enquête ne révèlent pas d’augmentation significative du nombre de signalements, probablement en raison de taux de signalement extrêmement faibles (entre 1 % et 8 %), de biais de sous-déclaration persistants malgré nos méthodes de collecte innovantes, et d’une période d’observation limitée (5 à 12 mois).

En revanche, les données administratives de l’IMF montrent que le nombre de signalements effectifs a triplé durant l’année de l’intervention, passant de 7 à 21 cas. Cette hausse s’explique par la combinaison des deux composantes de l’intervention : la vidéo a sensibilisé les bénéficiaires, tandis que la formation a permis aux travailleuses sociales de mieux repérer les signes de violences et d’instaurer le climat de confiance nécessaire pour que les victimes se confient à elles.

Une médecin et deux cinéastes lors du tournage de la vidéo.
Nina Filipkowski, Fourni par l’auteur

Au-delà de l’information : le défi d’une réponse systémique

L’un des enseignements majeurs de cette étude est l’efficacité d’un appui institutionnel. En utilisant les réseaux de microfinance plutôt que des campagnes de sensibilisation isolées, l’intervention bénéficie d’un climat de confiance préexistant et d’un coût de mise en œuvre faible, estimé à environ 4 euros par bénéficiaire. Cette approche permet d’atteindre des populations en situation de vulnérabilité sans créer d’effet de « backlash » (représailles ou aggravation des violences), un risque souvent redouté dans les programmes de lutte contre les violences conjugales.

Cependant, les résultats suggèrent que des messages universels ne suffisent pas. Si les femmes ont massivement intégré les procédures de signalement, les hommes, bien qu’ayant réduit leurs actes de violence physique, demeurent hermétiques aux circuits de recours officiels. Pour ces derniers, la vidéo semble avoir agi comme un déclencheur de changement comportemental individuel plutôt que comme un levier d’adhésion aux institutions. La prévention doit désormais développer des stratégies spécifiques ciblant les normes de masculinité et les croyances sur la résolution des conflits familiaux.

En définitive, si une vidéo de quinze minutes ne peut à elle seule déraciner des normes sociales séculaires, elle prouve qu’un dispositif pragmatique, couplé à un accompagnement humain formé, constitue un premier maillon concret pour briser le cycle de l’impunité. Le défi est désormais de pérenniser ces actions au-delà du stade pilote pour transformer cette prise de conscience en une protection durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Violences conjugales à Madagascar : comment une vidéo peut-elle aider à briser le silence ? – https://theconversation.com/violences-conjugales-a-madagascar-comment-une-video-peut-elle-aider-a-briser-le-silence-277540