Source: The Conversation – in French – By Maxime Menuet, Professeur de sciences économiques, Université Côte d’Azur
Longtemps, la dette a servi à financer la guerre et les crises. Depuis les années 1970, l’endettement des États ne répond plus seulement au financement de ces événements exceptionnels. La dette structure désormais nos économies, nos politiques… et même nos imaginaires. Faut-il libérer la dette de l’idée de péché ? Le peut-on seulement ?
Contrairement à une idée reçue, l’endettement public est un phénomène relativement récent. Il est en effet essentiel de distinguer la dette d’un individu privé, fût-il prince, roi ou empereur, de celle contractée par une société dans son ensemble. Sous l’Ancien Régime, le trésor royal et le trésor du royaume étaient souvent confondus. La dette relevait alors d’un engagement personnel. Cette confusion comptable était même revendiquée par les mercantilistes, qui évaluaient la richesse de la nation à l’aune du trésor personnel du roi.
La véritable naissance de la dette publique coïncide avec celle de l’État-nation moderne, un moment où les individus, en tant que sujets ou citoyens, reconnaissent une entité transcendante – l’État – capable d’émettre des titres de dette en leur nom. Dès l’origine, cet instrument est donc étroitement lié à la confiance dans le pouvoir politique.
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S’endetter pour la guerre
Pendant longtemps, la dynamique de la dette publique a obéi à un schéma relativement simple : un cycle de guerre et de paix. Les États s’endettaient pour financer des dépenses extraordinaires, en particulier les conflits, puis se désendettaient en période de paix, portés par la croissance économique ou l’inflation. Les exemples sont bien connus : la dette britannique dépasse 150 % du produit intérieur brut (PIB) après les guerres napoléoniennes, tandis que celle de la France excède 200 % à l’issue des deux guerres mondiales.
Depuis les années 1970, une transformation majeure s’opère. Les pays développés s’endettent désormais de manière durable… en temps de paix. Les déficits deviennent structurels, atteignant en moyenne près de 3 % du PIB dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
Cette rupture soulève une question centrale : pourquoi les États continuent-ils de s’endetter en l’absence de chocs exceptionnels, et quelles en sont les conséquences ?
La dette publique, un levier stratégique
Mes travaux s’attachent précisément à éclairer les origines de cet endettement ainsi que ses effets. Du côté des causes, j’ai montré que l’accumulation de dette publique peut résulter d’inefficacités économiques liées à des conflits sociaux ou à des stratégies politiques. La dette n’est pas seulement un instrument financier : elle peut devenir un levier stratégique pour les gouvernants.
Par exemple, la réputation de compétence d’un responsable politique – notamment sa capacité à « gérer » la dette – n’a de valeur que si le problème persiste. En résolvant totalement la question de la dette aujourd’hui, il priverait en partie son action future de justification. Il existe ainsi une incitation à laisser s’accumuler la dette, plutôt que de la liquider définitivement.
Un outil de régulation sociale
Dans un autre registre, la dette peut également jouer un rôle dans la gestion des tensions sociales internes. Un dirigeant peut avoir intérêt à déplacer le conflit vers l’extérieur – par exemple, vis-à-vis de créanciers internationaux – afin de réduire les divisions internes, notamment en période préélectorale. Ce mécanisme de « diversion » a été observé, par exemple, lors de la crise grecque, lorsque le gouvernement d’Alexis Tsipras a fortement politisé le conflit avec la fameuse « Troïka », contribuant à fédérer le soutien domestique face à une contrainte extérieure.
Au-delà de ses causes, la dette publique transforme en profondeur le fonctionnement des économies. Une idée largement admise, notamment depuis les travaux de Henning Bohn à la fin des années 1990, est que la soutenabilité repose sur la réaction des gouvernements : si ces derniers augmentent les impôts ou réduisent les dépenses lorsque la dette s’accroît, alors sa trajectoire reste maîtrisée.
Des gouvernements moins sensibles à la dette qu’aux intérêts
Mes recherches invitent à nuancer ce diagnostic. En pratique, les gouvernements réagissent moins au stock de dettes qu’à son coût, c’est-à-dire à la charge d’intérêts. Cette distinction est décisive, en particulier dans le contexte actuel où la remontée des taux d’intérêt apparaît difficilement évitable, compte tenu des besoins d’investissements massifs à venir – qu’il s’agisse de la transition énergétique ou du réarmement. Un tel environnement est susceptible de conduire à des politiques budgétaires plus restrictives.
Mais une réaction trop forte peut, paradoxalement, produire l’effet inverse de celui recherché. Elle peut enfermer l’économie dans une dynamique instable, caractérisée par de fortes fluctuations du ratio de dette et une incertitude accrue sur la trajectoire future. C’est ce que j’ai appelé le « péril des règles budgétaires » : vouloir discipliner excessivement la dette peut, en réalité, fragiliser l’économie.
Un exemple extrême en est donné par la Roumanie, alors membre du bloc de l’Est et dotée d’une économie communiste, de Nicolae Ceaușescu. Dans les années 1980, le régime impose une austérité drastique afin de rembourser intégralement la dette extérieure. Si l’objectif est atteint en 1989, le coût économique et social est considérable. Cet épisode illustre qu’une réaction excessive à la dette peut produire des effets profondément déstabilisateurs sur le long terme.
Un imaginaire moral et religieux
Toutefois, réduire la dette publique à un simple mécanisme contractuel ou à une variable macroéconomique revient à en manquer une dimension essentielle : sa portée morale. Mes travaux récents suggèrent que, depuis les années 1970 au moins, les économies développées sont entrées dans un régime nouveau, où la dette publique dépasse largement sa fonction initiale de financement des déficits.
Elle devient un instrument central de régulation du capitalisme, structurant à la fois les politiques publiques et les anticipations collectives. En ce sens, elle doit être comprise comme un « fait social total », pour reprendre l’expression de Marcel Mauss.
Mais cette centralité ne tient pas uniquement à ses effets économiques ou institutionnels. Elle repose aussi sur les représentations qui lui sont associées.
L’endettement mobilise en effet un imaginaire moral et religieux profondément ancré. Être endetté, c’est être en faute. Dans les traditions abrahamiques, le péché est pensé comme une dette à rembourser – au point que les deux notions se confondent, comme l’énonçait saint Ambroise (339-397) : « Qu’est-ce que la dette, sinon le péché ? » L’obligation de remboursement ne se réduit pas alors à la simple restitution : elle implique une réparation, parfois une expiation, qui excède en valeur la somme initialement due.
Cette articulation entre dette, faute et libération est particulièrement visible dans la tradition biblique. L’une de ses expressions les plus saisissantes est celle du jubilé : tous les cinquante ans, il était prescrit de libérer les esclaves, d’annuler les dettes, de redistribuer les propriétés et de laisser la terre en repos. Cet héritage continue d’inspirer certaines prises de position contemporaines : depuis Jean-Paul II, plusieurs papes – comme ce fut encore le cas en 2024 – ont ainsi appelé à l’annulation des dettes publiques, notamment celles des pays les plus pauvres, à l’occasion des années jubilaires.
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Une société coupable ?
Cet imaginaire n’a pas totalement disparu. Il continue de structurer, souvent implicitement, les discours contemporains sur la dette publique. Celle-ci est fréquemment présentée comme une faute collective, justifiant des politiques de rigueur ou l’impossibilité d’agir. La société endettée devient ainsi une société coupable, sommée de se discipliner. Dans cette perspective, la dette n’est pas seulement un outil économique : elle organise le fonctionnement du capitalisme lui-même. En imposant des obligations dans le temps, elle façonne les comportements – discipline budgétaire, arbitrages politiques –, tout en stabilisant le système et en en limitant les marges de transformation.
Sortir de cette logique suppose de déplacer le regard. Il ne s’agit pas de nier les enjeux économiques de la dette, mais de rompre avec l’idée qu’elle serait d’abord une faute. D’autres imaginaires existent. Avec Felwine Sarr notamment, certaines traditions africaines invitent à penser la dette publique autrement : non comme une culpabilité mais comme un lien, une relation, voire un levier de transformation collective. C’est dans cette direction que s’inscrivent mes travaux actuels.
Cet article est publié en association avec le Cercle des économistes dans le cadre du Prix du meilleur jeune économiste, pour lequel l’auteur était finaliste.
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Maxime Menuet a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche au titre du projet SustainDebt (ANR-24-CE26-3350)
– ref. Faut-il dé-moraliser la dette publique ? – https://theconversation.com/faut-il-de-moraliser-la-dette-publique-279614
