« Nos dix sous sont-ils vraiment allés en Chine ? » : ce que racontent les archives de la Sainte-Enfance

Source: The Conversation – in French – By Catherine Larochelle, Professeure agrégée d’histoire, Université de Montréal

Les organisations comme Vision Mondiale, Plan International ou Care, n’ont pas inventé le parrainage d’enfants : cette pratique s’inscrit dans une longue histoire. Au Québec, des générations ont grandi en « achetant des petits Chinois » par l’entremise de l’Œuvre de la Sainte-Enfance, une pratique aujourd’hui chargée de souvenirs… et de questions.


Jusqu’en 1965, les enfants d’âge primaire étaient appelés à contribuer (à hauteur de 5, 10 ou 25 sous) à cette organisation. L’expression « acheter des petits Chinois » évoque souvenirs ou incompréhensions selon l’âge de celui ou celle qui la rencontre.

Les enfants contributeurs recevaient une carte avec l’image ou la photo de « leur » enfant chinois (ou africain). L’argent, leur disait-on, servait à la conversion, à l’éducation et aux soins de ces enfants.

Plusieurs personnes ont depuis questionné cette pratique, pour ses dimensions marchandes, ses relents de supériorité raciale ou l’exploitation perçue, voire réelle, des enfants donateurs.

L’Œuvre de la Sainte-Enfance, organisation catholique de financement missionnaire fondée au XIXe siècle en France, a fait l’objet de remises en question aussi quant à la réalité de l’aide apportée et la destination finale de l’argent. Michel Tremblay fait ainsi parler sa mère dans Bonbons assortis (2002) : « Ben quoi ? La suis-tu, c’t’argent-là ? Hein ? Sais-tu où a’ s’en va vraiment ? A’ prend-tu le bateau pour la Chine ou ben le bord des tiroirs des bonnes sœurs ? »

Nous sommes trois des membres d’une équipe de recherche qui travaille depuis plusieurs années sur l’Œuvre de la Sainte-Enfance et sa mémoire au Québec. Dans ce contexte, nous avons consulté diverses archives et mené une série d’entrevues d’histoire orale. Les témoins issus de la génération du baby-boom que nous avons rencontrés ont entre autres réinterprété leur implication catholique avec une vision manichéenne du monde à la manière de celle que le contexte religieux de leur enfance leur inculquait, mais où les repères traditionnels semblent avoir été brouillés par le doute.

Notre recherche, dont l’objectif est d’ouvrir un espace de dialogue et de réflexion sur les thèmes du racisme, de la religion et de la solidarité, nous permet aussi de répondre à la question que nous posent tous les anciens enfants-contributeurs au sujet de la destination de leurs dons.

Si l’on voit d’abord l’histoire comme une discipline qui produit des faits, nous soutenons qu’elle a aussi une fonction thérapeutique et affective, mettant fin à des doutes traînés depuis l’enfance. Ces doutes peuvent être notamment liés à des sentiments de tromperie ou de manipulation institutionnelle.




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Des souvenirs révélateurs de la sécularisation

« Mais où allait donc l’argent ? » Plusieurs personnes que nous avons rencontrées questionnent la destination finale de l’argent qu’elles ont donné enfants. Le doute quant à la réalité de l’aide prodiguée, voire la certitude d’avoir été victime d’une arnaque, fait de cette question une sorte de lieu commun mémoriel.

Elle s’inscrit dans le paysage d’une foi qui se métamorphose à travers la sécularisation de la société québécoise, où s’est cultivé un embarras et une méfiance grandissants envers l’Église catholique. Nos témoins vont jusqu’à avancer qu’il est certain que les prêtres et les sœurs détournaient les fonds.

Une lecture englobante et manichéenne de l’Église comme grande entité offre une piste pour comprendre la formation d’impressions tranchantes envers les pratiques financières ecclésiastiques, témoignage d’un vague sentiment de trahison partagé par les personnes chez qui la religion a régi la compréhension du monde durant l’enfance.

Le souvenir de l’implication dans l’Œuvre est également teinté par les scandales d’abus sexuels liés à l’Église catholique ainsi que ceux concernant les finances des organisations humanitaires. Alors que le rapport que ces personnes ont développé à la foi et à l’Église comme enfant était avant tout familial et localisé, leur conception actuelle est plus globale. Dans ce contexte, l’Église n’est pas pensée dans ses complexités et ses différentes échelles.

Si les entrevues d’histoire orale mettent en lumière ce doute mémoriel et les affects qu’il suscite, les archives de l’Œuvre — autre source au centre de notre démarche — viennent offrir réponse et apaisement aux témoins.




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Les réponses de la recherche historique au doute mémoriel issu de l’enfance

Nous avons parcouru le Québec et ailleurs pour fouiller les archives de divers diocèses (Montréal, Ottawa, Saint-Jérôme, La Pocatière, Amos, Trois-Rivières). Dans chacun d’entre eux, des rapports annuels étaient produits à partir de la correspondance reçue des écoles, détaillant le montant donné dans chaque établissement — autant de grands couvents que des écoles de rang.

La précision allait parfois jusqu’à énumérer les montants par classe. Des rapports annuels sont aussi produits par la direction nationale du secteur du Canada français, présentant les recettes et les dépenses de chacun des diocèses. Tous ces documents circulaient dans la province.

Nous avons également été à Rome où sont situées les archives générales de l’Œuvre. Sur place, on trouve le détail des délibérations du conseil central quant à l’allocation à envoyer aux différentes missions. Les demandes faites annuellement par les missionnaires sont également conservées.

Dans les Annales de la Sainte-Enfance, publiées annuellement à Paris par la direction centrale de l’Œuvre, on retrouve non seulement un bilan des réalisations financières de chaque région du monde, mais aussi le détail de la distribution des fonds partout à travers le monde (en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, etc.). C’est donc l’institution centrale qui gère la distribution des ressources, mais celles-ci sont bien assignées à des missions, comme promis par la propagande missionnaire.

Dans ces différents dépôts, nous avons donc épluché de nombreux livres de comptes, correspondances, rapports annuels, listes détaillées des montants alloués… jusqu’aux reproches du directeur national de l’Œuvre au Canada français aux évêques qui ne favorisaient pas assez l’organisation dans leur diocèse ou aux religieuses qui gardaient l’argent de la Sainte-Enfance pour leurs propres missions. Ainsi, les archives financières et administratives de l’Œuvre permettent bien de retracer le parcours des dons et de rassurer nos témoins.

Cela exclut-il des détournements de fonds à petite échelle ? Pas du tout. Mais cela prouve néanmoins que dans son ensemble, la Sainte-Enfance remplit ses engagements auprès des jeunes associés.

Lorsqu’en fin d’entrevue, nous demandions aux témoins ce qu’ils ou elles aimeraient savoir sur l’histoire de la Sainte-Enfance, la question du destin de leurs « 10 sous » revenait souvent. Face à ces doutes qui semblaient énoncés par les enfants d’autrefois, nous étions en mesure de répondre. L’apaisement affectif qui s’ensuivait était palpable.

Si les scandales d’abus sexuels et certaines pratiques financières discutables font sans aucun doute partie de l’histoire de l’Église catholique, notre recherche montre qu’il existe parfois un décalage entre l’image publique d’une institution à un moment donné et la réalité — bien plus complexe — de son parcours historique.

La Conversation Canada

Catherine Larochelle a reçu des financements du CRSH et du FRQSC.

David Vaillant a reçu des financements de FRQSC et CRSH.

Ariane Marcheterre-Pina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Nos dix sous sont-ils vraiment allés en Chine ? » : ce que racontent les archives de la Sainte-Enfance – https://theconversation.com/nos-dix-sous-sont-ils-vraiment-alles-en-chine-ce-que-racontent-les-archives-de-la-sainte-enfance-278348