Source: The Conversation – France (in French) – By Dina Attia, Scientifique, chef de projet senior, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Si le statut professionnel des livreurs fait l’objet d’une surveillance accrue, les effets sur leur santé du management algorithmique mis en place par les plateformes restent encore trop peu considérés. Ils sont pourtant délétères, comme le souligne l’Agence nationale de sécurité sanitaire dans son expertise consacrée à la question.
Qu’il s’agisse de réserver une location pour le week-end, de trouver un moyen de transport au milieu de la nuit ou de passer une commande en ligne, ces dernières années les plateformes numériques ont profondément transformé notre quotidien.
Les services de livraison de repas, notamment, ont connu un essor fulgurant depuis leur apparition au début des années 2010. Les plateformes qui les proposent ont attiré des milliers de travailleurs et modifié la manière dont les consommateurs accèdent aux services de restauration.
Pendant longtemps, les débats à propos de ces transformations ont surtout porté sur la concurrence générée par ces nouveaux entrants sur le marché ou sur le statut professionnel des livreurs. Les conditions de travail de ces derniers et leurs effets sur leur santé ont jusqu’à récemment été relégués au second plan.
Les conclusions de l’enquête Santé-Course, rendues publique fin mars 2026, jettent une lumière crue sur les conditions de travail indignes des livreurs (63 heures hebdomadaires, six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté). Pour compléter ces données quantitatives, il n’est pas inutile de revenir sur les conclusions de l’expertise que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait consacré à cette question en mars 2025.
L’agence avait en effet décrit les effets sanitaires de ces difficiles conditions de travail, et en avait décrypté les mécanismes sous-jacents. Pierre angulaire de l’activité de ces plateformes, le management algorithmique (autrement dit, dans ce contexte, l’emploi d’algorithmes informatiques pour gérer l’activité des livreurs) était en particulier pointé du doigt en raison de son impact sur la santé.
Ce système génère non seulement des risques psychosociaux, mais il exacerbe aussi d’autres atteintes aux travailleurs, concernant leur santé physique et leurs relations sociales.
Le management algorithmique : une source de stress chronique
Selon l’agence de l’Union européenne en matière de sécurité et de santé au travail (EU-OSHA), le management algorithmique peut être défini comme « l’utilisation d’algorithmes pour attribuer, surveiller et évaluer les tâches de travail ainsi que pour surveiller et évaluer le comportement et les performances des travailleurs […] ».
Cette organisation, mise en place par l’ensemble des plateformes de livraison, crée une asymétrie d’information entre les plateformes et les livreurs. Le fonctionnement de l’algorithme étant régi par des règles opaques et changeantes, les livreurs n’ont que peu, voire pas, de possibilité de recours ou de dialogue humain.
Les travaux de l’Anses révèlent que, dans les faits, cette modalité de management soumet les travailleurs à une pression permanente.
Les notifications incessantes, les évaluations automatisées basées notamment sur les retours clients, qui ne tiennent pas compte des réalités de terrain, et la peur de la désactivation du compte créent un état d’hypervigilance.
À titre d’illustration, le livreur ne peut pas vérifier les conditions de conditionnement des marchandises empaquetées dans un sac fermé par le restaurateur. Or, celui-ci peut se déverser durant le transport, causant le mécontentement du client. À cela s’ajoute le fait que les livreurs n’ont pas d’informations claires sur la façon dont les notes et commentaires laissés par les clients après chaque livraison (ou possiblement d’autres aspects de leur prestation) vont influer sur d’éventuelles sanctions.
L’impossibilité d’anticiper les revenus ou lesdites sanctions engendre des sentiments permanents d’impuissance et d’insécurité économique. Pour maximiser leurs gains, les livreurs adoptent de ce fait des stratégies risquées basées sur l’« auto-accélération ».
En d’autres termes, ils choisissent de réduire leurs temps de pause ou d’augmenter leurs cadences de travail, espérant ainsi être mieux évalués par les algorithmes. Une situation qui favorise l’épuisement professionnel et l’émergence d’effets sur la santé mentale (états anxieux chroniques, risque de burn out).
Autres effets sur la santé : un tableau alarmant
Au-delà de la santé mentale, l’expertise de l’Anses met en lumière d’autres risques sanitaires liés à l’activité de livraison. Ainsi, cette expertise a identifié que 26,4 % des livreurs en Île-de-France ont subi un accident de la route.
Leur activité de livraison est par ailleurs à l’origine de troubles musculo-squelettiques, tels que des douleurs lombaires et des tendinopathies.
Elle perturbe aussi leurs rythmes circadiensLes rythmes circadiens sont des cycles d’une durée proche de 24 heures qui rythment de nombreux processus biologiques : alternance veille/sommeil, variations de la température corporelle, de la pression artérielle, production d’hormones, fréquence cardiaque, et influent sur la mémoire, l’humeur, les capacités cognitives, etc., ce qui peut avoir pour conséquences une fatigue chronique et, à plus long terme, des effets métaboliques délétères)
Enfin, les livreurs sont particulièrement exposés aux pollutions urbaines, ce qui se traduit par des risques respiratoires et cardiovasculaires accrus.
Ces effets sanitaires sont encore aggravés par le statut sociojuridique des livreurs : en leur imposant le statut d’« indépendants », les plateformes leur transfèrent la quasi-totalité des responsabilités liées au travail.
Les déterminants sociojuridiques du risque
Les plateformes ont une implication limitée concernant la prévention et la réparation en lien avec des accidents du travail. Plus généralement, il n’y a pas de suivi de la santé des livreurs.
En outre, cette structuration du travail limite la possibilité de construire des collectifs ou des stratégies d’entraide, ce qui accroît encore l’isolement professionnel des travailleurs.
De telles conditions ont des répercussions sur la santé physique, mentale ainsi que sur la vie personnelle et familiale des livreurs.
La situation est encore plus critique pour une partie des livreurs, à savoir ceux qui travaillent « sous compte loué ». Ces personnes, qui ne peuvent créer leur propre compte, louent l’identité et le compte d’un livreur officiellement inscrit sur la plateforme, moyennant une commission, car ils ne peuvent pas créer leur propre compte. Selon les chiffres de l’enquête Santé-Course, cette situation, qui concernerait les trois quarts des livreurs, leur coûterait mensuellement 528 euros en moyenne, sur un revenu brut de 1 480 euros.
Souvent sans papiers, ces travailleurs cumulent une absence totale de protection sociale, une surdépendance économique vis-à-vis du loueur du compte, une invisibilité statistique (aucune donnée les concernant), des prises de risques accrues (plus d’heures, moins d’arrêts), et une impossibilité de faire valoir des droits ou de déclarer un accident. Cette situation représente un enjeu de santé publique majeur, et une zone aveugle des dispositifs de prévention actuels.
Pour améliorer la situation des livreurs, l’Anses insiste sur la nécessité d’une affiliation obligatoire à un régime de sécurité sociale professionnelle, quel que soit le statut (salarié ou indépendant). Elle préconise également une couverture des accidents du travail pour les travailleurs indépendants et la mise à disposition de lieux de repos et de rencontre pour faciliter l’entraide.
Les experts soulignent également le risque que font courir les outils d’IA sur le monde du travail.
Quel encadrement pour l’IA en milieu professionnel ?
Les outils d’IA utilisés par les plateformes numériques permettent désormais de mesurer en temps réel une certaine forme de productivité.
Dans la logistique, par exemple, des algorithmes analysent chaque mouvement des préparateurs de commandes dans les entrepôts ; dans les centres d’appels, l’IA évalue le ton de voix, le débit de parole et le taux de conversion des téléopérateurs ; dans certains bureaux, des logiciels mesurent les frappes au clavier, les clics de souris ou le temps passé sur chaque application..
Cette quantification pose question, car elle réduit le travail à des métriques mesurables, mais ignore les dimensions relationnelles, créatives ou réflexives de l’activité professionnelle. Un bon service client ne se résume pas à un temps d’appel court, et la qualité d’un travail intellectuel ne se mesure pas à l’aide d’indicateurs parfois simplistes…
Face à ces dérives, le cadre juridique européen évolue. L’AI Act (règlement UE 2024/1689), entré en vigueur progressivement depuis 2024, classe les systèmes d’IA utilisés pour évaluer les performances des salariés parmi les « systèmes à haut risque » nécessitant un encadrement strict.
En France, à partir du 2 août 2026, tout travailleur soumis à une évaluation par intelligence artificielle devra obligatoirement en être informé. L’IA ne pourra plus fonctionner en autonomie totale : une supervision humaine active sera obligatoire, et aucune décision impactant un salarié (promotion, sanction, licenciement) ne pourra reposer exclusivement sur un algorithme.
Des risques qui concernent tous les travailleurs
La pression de la performance constante, sans possibilité de déconnexion, crée un climat d’anxiété permanente et expose les travailleurs à un stress chronique. Comme le montrent les études sur le management algorithmique, les décisions automatisées (affectation des tâches, évaluations) réduisent la marge de manœuvre des travailleurs et entraînent une perte d’autonomie.
Le recours à l’intelligence artificielle facilite également la fragmentation des contrats (microtâches, statuts hybrides), limitant l’accès aux protections sociales et menant à une précarisation des statuts des travailleurs.
Enfin, l’absence d’interactions humaines et de collectifs de travail aggrave la solitude et le sentiment d’insécurité, aboutissant à leur isolement et à une déshumanisation du milieu professionnel.
Si, actuellement, les travailleurs des plateformes sont les principaux concernés par cette situation, ces pratiques pourraient bientôt s’étendre à de nombreux secteurs d’activité et types d’emploi.
Quel avenir pour le travail ?
Au-delà des enjeux économiques ou technologiques, le management algorithmique et les conditions de travail mises en place par les plateformes de livraison traduisent un enjeu sociétal. On l’a vu, le modèle des plateformes, fondé sur la flexibilité et l’hyperoptimisation, externalise les risques sur les livreurs. Une question se pose aujourd’hui avec acuité : comment concilier innovation et protection des travailleurs dans un monde de plus en plus numérisé ?
Alors que la directive européenne 2024/2831 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme doit être transposée en droit national d’ici novembre 2026, les acteurs publics disposent d’une fenêtre d’opportunité pour intégrer ces enjeux de santé dans les textes nationaux et inciter à la responsabilisation des plateformes.
Sans cadre réglementaire, l’implémentation de l’IA au travail risque d’étendre ces dérives à d’autres travailleurs, dans tous les secteurs. Avec l’introduction croissante de l’IA dans les entreprises, les salariés sont de plus en plus exposés à des mécanismes de surveillance algorithmique, de notation automatisée et de précarisation des statuts (contrats courts, indépendants). Surveillance intrusive, pression constante, et absence de recours pourraient se généraliser.
L’enjeu n’est donc pas seulement de protéger les travailleurs des plateformes, mais bien de repenser le travail à l’ère numérique pour éviter l’émergence d’une société où la surveillance, la précarité et le stress deviendront la norme. C’est l’avenir du travail qui est en jeu.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Livreurs à domicile : comment le « management algorithmique » dégrade la santé des travailleurs – https://theconversation.com/livreurs-a-domicile-comment-le-management-algorithmique-degrade-la-sante-des-travailleurs-279469
