Aux États-Unis, la forte mobilisation des organisations religieuses contre les actions de l’ICE

Source: The Conversation – in French – By Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Aux États-Unis, de plus en plus d’institutions religieuses se mobilisent pour protester contre les opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), dont l’objectif premier est de procéder à l’expulsion des supposés « millions de migrants clandestins » présents sur le sol du pays. Entre les recours juridiques, la mise en place de réseaux d’alertes ou encore l’aménagement des églises en espaces de refuge, elles jouent un véritable rôle dans la défense des sans-papiers.


Alors que de nombreuses Églises chrétiennes ont ouvertement fait part de leur opposition à la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février dernier, on observe depuis plusieurs mois que de plus en plus de responsables religieux américains contestent l’action des agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).

Loin d’être une réaction conjoncturelle, cette mobilisation s’est intensifiée tout au long de l’année 2025, au fur et à mesure que l’ICE se déployait sur l’ensemble du territoire et outrepassait son périmètre administratif et pénal. L’agence fédérale est normalement chargée de s’occuper des infractions au droit de l’immigration (personnes sans papiers et en situation irrégulière), des processus de reconduite aux frontières (rétention, expulsion) et, aussi, des enquêtes sur les filières criminelles transnationales impliquant des étrangers (traite humaine, blanchiment d’argent, fraude documentaire, narcotrafic, armes). Or elle a commencé à agir en négligeant aussi bien les procédures qui l’encadrent que son obligation de coopérer avec les autorités et les juridictions locales.

Ses agents de terrain – dont les effectifs ont doublé et devraient tripler sur les trois années à venir – se sont transformés en véritable milice armée agissant en toute impunité pour faire du chiffre.

Cette évolution, perçue comme une dérive régressive par de nombreux responsables religieux, alimente une critique morale qui aboutit à la remise en cause de l’ensemble des dispositifs légaux relatifs à la lutte contre l’immigration clandestine. La mobilisation, fortement portée par l’Église catholique, s’élargit en un véritable réseau interchrétien et interreligieux qui entre désormais directement en interaction avec le champ politique et judiciaire.

Mobilisation catholique

Tandis que le pape Léon XIV, lui-même américain, ne mâchait pas ses mots en dénonçant le virage en cours et en appelant à plus d’humanité aux États-Unis, la mobilisation s’est incarnée d’abord dans l’engagement de figures épiscopales majeures, telles que le cardinal Joseph Tobin, archevêque de Newark, véritable porte-voix de la dignité des migrants. Les diocèses des régions frontalières, aux fortes populations hispaniques, ont été particulièrement sensibilisés (n’oublions pas que la majeure partie des personnes arrêtées et expulsées par l’ICE sont originaires d’Amérique latine).

Des évêques du Nouveau-Mexique, comme Mgr John Wester de Santa Fe ou Mgr Peter Baldacchino de Las Cruces, se sont fait entendre, de même que, au Texas, Mgr Mark J. Seitz, d’El Paso, qui a explicitement appelé les agents de l’ICE à refuser d’exécuter des ordres injustes, s’inquiétant que « la frontière (soit) désormais partout ».

L’archevêque Gustavo García-Siller de San Antonio est allé plus loin. Il a dénoncé un système devenu « une industrie » honteuse, structuré autour d’intérêts économiques, notamment à travers les centres de détention privés. En effet, le budget de l’ICE est passé d’environ 9,7 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) en 2025 à plus de 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) en 2026. Un plan pluriannuel, voté en octobre dernier, atteint plus de 60 milliards d’euros. Avec l’augmentation des effectifs de ses agents, ce budget colossal doit permettre l’extension massive des capacités de détention, estimée à 33 milliards d’euros.

L’évêque Mario Dorsonville, ancien auxiliaire de Washington, responsable des questions migratoires et aujourd’hui décédé, avait insisté de son côté en 2024 sur la responsabilité morale de l’Église à dénoncer la criminalisation des migrants. Les propos qu’il avait tenus restent, aujourd’hui, une sorte de référence pour les catholiques américains.

À Chicago, le cardinal Blase Cupich a également dénoncé les atteintes par l’ICE à la liberté religieuse des personnes interpellées, soulignant que les autorités fédérales entravaient de manière tout à fait illégale l’action pastorale et interdisaient les visites et l’exercice du culte aux personnes en détention.

À New York, le cardinal Timothy Dolan, pourtant estimé proche du gouvernement actuel, est devenu un détracteur régulier de ses politiques d’immigration.

Sur le terrain, un réseau dense d’acteurs religieux et laïcs s’est mis en place. Les jésuites y sont particulièrement présents à travers des figures comme le père Christopher Collins ou le père James Martin, qui articulent action pastorale, plaidoyer médiatique et engagement politique.

Des organisations comme le Jesuit Refugee Service USA, en lien avec les pays d’Amérique centrale, les Catholic Charities ou encore le NETWORK Lobby for Catholic Social Justice, lancent des actions en justice contre l’ICE au nom des personnes « enlevées ». L’action de ces structures permet de transformer une indignation morale en capacité d’action organisée.

Mobilisation interchrétienne et interreligieuse

Bien d’autres Églises américaines se font également entendre. L’Église épiscopalienne, sous l’impulsion de figures comme Michael Curry (ancien primat) et d’évêques diocésains comme John Harvey Taylor (Los Angeles), s’engage fortement contre les politiques de détention et les « raids ». Plus de 150 évêques épiscopaliens ont signé des déclarations communes dénonçant les pratiques de l’ICE.

Dans le monde luthérien, l’Evangelical Lutheran Church in America (ELCA), dirigée par Yehiel Curry, s’implique aussi, à travers ses synodes locaux, notamment dans le Minnesota (où se trouve Minneapolis, la ville où des agents de l’ICE ont abattu en janvier Renee Good et Alex Pretti) où Curry est en poste et où les luthériens sont nombreux. Leurs responsables ont eux aussi participé à des actions judiciaires pour garantir l’accès pastoral aux migrants détenus.

L’United Church of Christ, historiquement engagée dans les luttes pour les droits civiques, la Presbyterian Church (USA) ou encore la United Methodist Church prennent les mêmes positions publiques et soutiennent les mêmes réseaux d’accueil. Au final, on assiste à une convergence interchrétienne de la mobilisation, avec l’organisation de très nombreuses actions et manifestations communes.

La convergence dépasse enfin le cadre chrétien pour s’inscrire dans une dynamique interreligieuse. Des organisations musulmanes comme le Council on American-Islamic Relations (CAIR), ainsi que des réseaux juifs progressistes comme l’HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society), accompagnent les coalitions religieuses de défense des migrants.

Dans certaines villes comme Chicago, Los Angeles ou Minneapolis, ces coalitions interconfessionnelles organisent des formations aux droits des personnes migrantes. Cela renforce la légitimité de la mobilisation, en la fondant sur des principes communs positifs de dignité humaine et de justice. Surtout, cette mobilisation empêche les leaders évangéliques soutenant l’ICE de monopoliser l’espace médiatique.

Une continuation du mouvement Black Lives Matter

La notion de « résistance morale » structure profondément cette mobilisation. Elle renvoie à une tradition historique de contestation de l’injustice légale, héritée notamment des mouvements abolitionnistes et des droits civiques. Elle se manifeste à la fois dans les discours – éditoriaux, sermons, déclarations publiques – et dans les pratiques. Elle transforme les acteurs religieux en « entrepreneurs moraux », capables de contester la légitimité d’une politique publique au nom de principes supérieurs.

Cela a récemment été le cas avec l’engagement des Églises dans le mouvement Black Lives Matter (BLM), contre le racisme systémique et la violence policière. Des figures religieuses comme le révérend William J. Barber II ou le révérend Al Sharpton se sont trouvés aux premiers rangs lors des mobilisations BLM. Les églises ont servi de lieux de rassemblement, d’organisation et de légitimation morale.

De la même manière, sur la question migratoire, les églises deviennent des espaces de refuge, de coordination et de contestation. La différence des publics concernés n’est d’ailleurs pas si « éloignée », puisqu’un préjugé raciste s’exprime fortement derrière la traque des sans-papiers, les agents de l’ICE pratiquant systématiquement le « délit de faciès ».

La mobilisation actuelle en faveur des sans-papiers a approfondi le maillage interchrétien et interconfessionnel, entamé dans le mouvement BLM. Elle ajoute, aux manifestations de rue, les actions de terrain disséminées, incluant recours juridiques et procédures institutionnelles.

Des paroisses, des églises et des réseaux associatifs ont mis en place des dispositifs d’accueil, parfois dans le cadre du mouvement des « sanctuary churches ». Des organisations, comme United We Dream ou Faith in Action, collaborent avec des communautés religieuses pour organiser des réseaux d’alerte en cas de raids. Des bénévoles accompagnent les migrants dans leurs démarches juridiques, financent des avocats et assurent une présence dans les centres de détention.

Ces actions traduisent le passage d’une mobilisation morale à une véritable infrastructure de solidarité, capable de répondre concrètement à la logique d’expansion territoriale de l’ICE.

Impact politique

La mobilisation religieuse anti-ICE entre aussi directement en interaction avec le champ politique. En février 2026, un groupe de 44 représentants démocrates – dont la plupart sont catholiques – mené par Rosa DeLauro du Connecticut, et incluant des figures comme Nancy Pelosi, Joaquin Castro ou James McGovern – s’est publiquement opposé à l’expansion de l’ICE. Leur déclaration a explicitement mobilisé des arguments moraux et religieux, dénonçant une politique incompatible avec la dignité humaine.

De la sorte, même si la Chambre des représentants, où les républicains sont à peine majoritaires (218 sièges contre 214), a voté, fin mars l’intégration de l’ICE dans le budget du Departement of Homeland Security – le ministère dont dépend l’ICE –, les arguments des démocrates, qui dénoncent l’absence de contrôle des recrues à tous les niveaux, le surarmement « effrayant » et les salaires disproportionnés, ont porté au Sénat. Bien qu’à majorité républicain (53 sièges contre 47), ce dernier a voté le budget du DHS sans y inclure le financement de l’ICE. À ce jour, le budget 2026 de l’ICE est bloqué, même si la loi exceptionnelle votée en juillet 2025, le One Big Beautiful Bill Act, continue de lui assurer un financement faramineux.

Intervention de Bernie Sanders, sénateur du Vermont, Forbes.

Enfin, il faut souligner que si plusieurs figures conservatrices, comme le speaker républicain de la Chambre Mike Johnson, tentent de justifier les politiques migratoires par des références bibliques, d’autres semblent hésiter. Ainsi, le vice-président J. D. Vance, qui affiche volontiers son catholicisme, a dans un premier temps raillé les évêques qui s’indignaient des coupes totales de subventions fédérales pour les associations de terrain, les traitant en substance de grippe-sous grincheux, avant de s’en excuser, reconnaissant le caractère excessif de ses propos. Même s’il manifeste pour l’instant un solide optimisme sur les performances de l’ICE, il pourrait tenter d’infléchir sa position, tout comme il cherche à le faire (et à le faire savoir) à propos de la guerre en Iran

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aux États-Unis, la forte mobilisation des organisations religieuses contre les actions de l’ICE – https://theconversation.com/aux-etats-unis-la-forte-mobilisation-des-organisations-religieuses-contre-les-actions-de-lice-279380