Source: The Conversation – in French – By Amath Ndiaye, enseignant-chercheur, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Depuis neuf mois, la Guinée est confrontée à de fortes tensions de liquidité qui perturbent le fonctionnement du système bancaire et alimentent l’inquiétude des acteurs économiques.
Pour comprendre les origines de cette crise et ses implications, The Conversation Africa a interrogé l’économiste Amath Ndiaye. Il analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation, les fragilités qu’elle révèle et les mesures susceptibles de restaurer la liquidité et la confiance dans le système financier guinéen.
Quelles sont les principales causes de la crise de liquidité en cours en Guinée ?
La crise actuelle ne résulte pas d’un simple manque de monnaie, mais d’un processus progressif de déséquilibre. Dès la fin de l’année 2024, des tensions latentes apparaissent dans le système bancaire, sous l’effet combiné d’une baisse des dépôts (environ 30 % à la fin de décembre 2024 sur trois mois), d’un recours accru de l’État au financement bancaire et d’une circulation croissante du cash hors du circuit formel.
Le point de bascule semble intervenir au premier trimestre 2025, période durant laquelle certaines banques ont probablement rencontré des difficultés ponctuelles à satisfaire les demandes de retrait. Cette rupture initiale de liquidité, même limitée, a suffi à déclencher la méfiance du public.
À partir de là, une dynamique auto-entretenue s’installe : les agents économiques, anticipant des difficultés d’accès à leurs fonds, retirent davantage de liquidités et les conservent hors du système bancaire. Cette situation évolue progressivement vers une crise ouverte début 2026, caractérisée par des plafonnements de retraits et des tensions visibles dans les agences.
En définitive, la crise s’explique par un enchaînement classique :
Rupture de liquidités → Perte de confiance → Retraits massifs → Aggravation de la crise.
Cette crise révèle-t-elle des fragilités structurelles du système financier guinéen ?
La crise met effectivement en lumière des fragilités structurelles, mais celles-ci doivent être correctement interprétées. La faible bancarisation (23 %), souvent mise en avant, est une caractéristique commune à de nombreuses économies africaines et ne constitue pas en soi une anomalie.
Ce qui est déterminant, c’est la capacité du système bancaire à assurer sa liquidité, c’est-à-dire à garantir à tout moment la convertibilité des dépôts en cash. Or, la structure des dépôts en Guinée, dominée par les dépôts à vue (de l’argent qui peut être retiré à tout moment sans préavis), rend le système particulièrement vulnérable aux retraits massifs, d’autant plus que l’informalité reste importante.
Au-delà de ces facteurs, la crise révèle également une fragilité institutionnelle. La Banque centrale de Guinée semble ne pas avoir pleinement anticipé la montée des tensions. Plus encore, le calibrage de la politique monétaire interroge. Au stade initial de la crise, entre fin 2024 et début 2025, il aurait été plus approprié d’augmenter le taux de réserves obligatoires afin de renforcer les coussins de liquidité des banques, de limiter la pression du financement public et d’envoyer un signal de prudence.
L’assouplissement (baisse de son taux directeur à 9,75 % et réduction du coefficient des réserves obligatoires à 11,75 %) intervenu par la suite est apparu tardif et insuffisant pour restaurer la confiance. Ainsi, la crise révèle à la fois des limites structurelles et une insuffisance dans le pilotage de la liquidité bancaire.
Quel rôle ont joué les politiques budgétaires et monétaires dans ces tensions ?
Les politiques économiques ont joué un rôle déterminant dans l’émergence et l’amplification de la crise.
Du côté budgétaire, l’État a accru son recours au financement domestique, mobilisant fortement les ressources du système bancaire. Cette situation a engendré un effet d’éviction du fait des retraits de dépôts par les particuliers, réduisant la liquidité disponible pour le secteur privé.
Du côté monétaire, la Banque centrale a adopté une posture accommodante, en abaissant les taux et en réduisant les réserves obligatoires. Toutefois, ces mesures sont intervenues dans un contexte déjà marqué par une perte de confiance.
Le problème fondamental est que la liquidité injectée ne circule plus : elle est thésaurisée hors du système bancaire. Ainsi, malgré les efforts de la Banque centrale, les tensions persistent.
Au total, la politique budgétaire a contribué à absorber la liquidité, tandis que la politique monétaire n’a pas réussi à rétablir la circulation ni la confiance.
Quelles sont les conséquences de cette situation pour les banques, les entreprises et les ménages ?
Les conséquences de cette crise sont larges et touchent l’ensemble de l’économie.
Pour les banques, elle se traduit par une pression sur la trésorerie, des difficultés à satisfaire les retraits et une réduction de la capacité de crédit, ce qui fragilise leur crédibilité.
Pour les entreprises, notamment les PME, la pénurie de liquidités entraîne des retards de paiement, des difficultés d’approvisionnement et un ralentissement de l’activité.
Pour les ménages, la crise se manifeste par un accès limité à leurs dépôts, une baisse de la consommation et un recours accru à la détention de cash.
Au niveau global, le principal risque est celui d’une spirale de défiance, où la méfiance alimente les retraits, lesquels aggravent à leur tour la crise.
Quelles mesures urgentes préconisez-vous pour rétablir la liquidité et la confiance ?
La sortie de crise exige des mesures immédiates et une stratégie de fond, en s’inspirant des expériences internationales de crises bancaires.
À court terme, il est essentiel de garantir l’accès aux dépôts, de sécuriser l’approvisionnement en liquidités des banques et de mettre en place des facilités de refinancement ciblées. Une communication claire et crédible de la part des autorités est également indispensable pour restaurer la confiance.
La coordination entre politique budgétaire et monétaire doit être renforcée, afin d’éviter que le financement de l’État n’absorbe excessivement la liquidité bancaire.
Une mesure centrale s’impose : l’augmentation du taux de réserves obligatoires. Il ne s’agit pas ici de restreindre l’économie, mais de sécuriser la liquidité des banques, de renforcer leur capacité à faire face aux retraits et de restaurer la crédibilité du système.
Par ailleurs, la décision d’imprimer de nouvelles coupures (billets de banque) peut contribuer à atténuer les tensions sur le cash, à condition qu’elle s’inscrive dans un climat de confiance.
Sans confiance, ces nouvelles coupures risquent simplement de circuler hors du système bancaire, sans améliorer la liquidité effective. Avec confiance, elles peuvent au contraire relancer la circulation monétaire.
À moyen terme, les réformes doivent porter sur le renforcement de la surveillance de la liquidité, l’amélioration du calibrage des instruments monétaires, le développement des paiements digitaux et la mobilisation de dépôts plus stables.
En définitive, la crise guinéenne est avant tout une crise de liquidité transformée en crise de confiance, déclenchée par une rupture au début de 2025. Elle rappelle une leçon fondamentale de l’économie monétaire : ce n’est pas la quantité de monnaie qui garantit la stabilité, mais sa circulation et la confiance qu’elle inspire.
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Amath Ndiaye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Guinée : une crise de liquidité transformée en crise de confiance – https://theconversation.com/guinee-une-crise-de-liquidite-transformee-en-crise-de-confiance-279297
