Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours

Source: The Conversation – France (in French) – By Julie Tixier, Maîtresse de Conférences en sciences de gestion, Université Gustave Eiffel

Loin des clichés et des récits édifiants d’entrepreneurs héroïques, l’examen du parcours de deux femmes montre au contraire que le processus n’est pas linéaire. Traversant des crises successives, Claire et Fatou s’affirment au fil de la démarche prouvant qu’« on ne naît pas entrepreneuse, on le devient ».


Qu’elle soit climatique, économique ou encore sanitaire, la crise toucherait en priorité les femmes. En effet, les femmes représentent 70 % des travailleurs pauvres et, selon les Nations unies, face aux crises climatiques, les femmes seraient quatorze fois plus susceptibles de mourir que les hommes, principalement en raison d’un accès limité à « l’information, d’une mobilité restreinte, d’un manque de prise de décision et de ressources ».

Pour autant, des femmes s’emparent parfois de certains de ces moments instables, au travers de l’entrepreneuriat. Les parcours suivis sur plusieurs années de Fatou et de Claire (les prénoms ont été changés, ndlr), deux entrepreneuses, sont mobilisés pour dépasser la seule lecture objective, linéaire et extrinsèque de la crise. Ces parcours sont analysés plus en détail dans un article de la revue RIMHE.

L’approche féminine et féministe de cette recherche « embrasse des formes de théorisation plus humaines, plus fluides et plus ouvertes, ancrées dans des questions qui nous sont véritablement proches (…) et qui reconnaissent notre ancrage dans notre monde et notre responsabilité envers les autres ». Cette posture phénoménologique saisit « l’expérience vivante du monde » de deux entrepreneuses singulières. Elle amène à essayer de comprendre les significations, les logiques et le sens des éléments vécus, observés.

Cette logique nous a guidées pour rendre compte au plus près des ressentis, des parcours des femmes dans leur entièreté : factuelle, émotionnelle, relationnelle. La granularité fine de l’étude de ces deux récits permet d’explorer la richesse d’une lecture deleuzienne de l’entrepreneuriat en train de se faire et d’illustrer un « devenir entrepreneuse » qui s’inscrit dans la lignée de ce que Deleuze et Guattari ont défini comme le « devenir femme ».

En adoptant une méthodologie longitudinale, cette recherche met en évidence comment il est possible de composer avec, voire de transcender, les crises et de se construire en fonction d’elles.

Identité entrepreneuriale en construction

Les crises apparaissent de façon régulière dans leur vie. Claire et Fatou racontent combien chaque crise peut être à l’origine d’une insécurité, d’une instabilité, et ainsi amorcer un diagnostic, conduire à une réflexion voire à une évolution de l’identité et/ou du projet entrepreneurial. Ce sont autant de turbulences et de rencontres qui, suivant le moment de l’histoire de l’entrepreneuse, peuvent conduire ou non à une résonance qui orientera plus ou moins durablement les pratiques de l’entrepreneuriat et la construction de l’identité entrepreneuriale.

« J’étais dans une période où je me disais que ce serait intéressant d’entreprendre, mais c’est vraiment la rencontre de mon associée et le fait que c’était le bon moment pour moi pour me dire, “Allez, c’est parti !” »
(Claire.)




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Pour sa part, au cours d’un master 2, Fatou réalise un travail en groupe sur un habitat intergénérationnel innovant en milieu ouvert pour des cas d’Alzheimer, dans une maison « à taille humaine ». Pour cette femme qui s’engage dans les études, après dix ans de vie professionnelle comme assistante sociale, il s’agit d’un temps de rupture pour se consacrer à ce qui lui tient à cœur. C’est ce travail universitaire qui va résonner avec son désir d’entreprendre pour travailler à un modèle inclusif pour les personnes âgées.

À chacune son déclic

Fatou est la seule de son groupe à souhaiter œuvrer à la concrétisation d’un tel projet. Elle choisit de rechercher et d’adapter son projet à son environnement plus urbain. Parallèlement, elle saisit l’opportunité de devenir étudiante-entrepreneuse pour bénéficier d’un coaching. À l’issue de son master 2 en économie sociale et solidaire, Fatou décide d’intégrer un nouveau master 2, spécialisé en entrepreneuriat (en alternance), afin de tout mettre en œuvre pour son projet.

Claire est cadre, directrice des achats d’un grand groupe, quand elle découvre le portrait d’une porteuse de projet à impact dans un magazine engagé en faveur de l’écologie. Cette découverte fortuite sème la graine, ouvrant son chemin vers l’entrepreneuriat. Le témoignage de cette femme qui a son âge et semble partager avec elle un ensemble de valeurs lui « parle ».

Au moment de cette lecture, elle sait qu’elle devra bientôt quitter son poste pour suivre son mari, muté dans une nouvelle région. Après en avoir discuté, le couple a fait ce choix familial délicat de déménager, et ce, malgré l’absence de perspectives professionnelles pour Claire au sein de son entreprise dans ce nouveau lieu de résidence.

Contacts en ligne

C’est dans ce contexte incertain qu’elle s’efforce de provoquer la rencontre de cette porteuse de projet à impact. En quelques clics, Claire identifie l’incubateur de cette entrepreneuse et ses coordonnées. Elle la contacte et, peu après leur premier échange téléphonique, les deux femmes s’associent. La région au sein de laquelle la famille de Claire s’installe s’avère rapidement intéressante pour son projet entrepreneurial. Elle lui offre un territoire d’accueil chaleureux au sein duquel déployer son entreprise.

Claire est en région, et son associée à Paris. Cette gestion bicéphale s’accoutume bien de la distance géographique et en fait même rapidement un atout pour répartir les tâches de chacune. Ce qui, au début, s’apparente à une crise professionnelle (pas de poste de même niveau possible sur le nouveau territoire d’affectation de son mari) est transformé par Claire en une opportunité. Elle décide de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle et d’ouvrir la porte de l’entrepreneuriat.

La crise, un moment décisif pour un autodiagnostic

Pour Fatou comme pour Claire, on s’aperçoit que l’intention d’entreprendre prend forme après une crise, un moment décisif, empli de doutes et d’instabilités et, simultanément, propre à l’autodiagnostic : la formation pour l’une, la mobilité géographique contrainte pour l’autre. La crise est l’étincelle qui alimente le feu entrepreneurial. Toutes deux permettent aux signaux qu’elles lisent et/ou entendent de résonner suffisamment fort pour s’inscrire dans leur parcours et les mettre en action. Claire résume cela en ces termes :

« J’avais certainement un peu les oreilles ouvertes sur ce type de sujet ! »

Elles laissent cette résonance faire écho, se propager, grandir et ainsi façonner leur idée d’entreprendre et de devenir entrepreneuse. La crise apparaît dans les parcours de Fatou et de Claire comme plurielle.

Un chamboulement interne

Durant un « hackathon » (concours d’innovation en temps limité, ndlr), des étudiants en alternance, souvent en reprise d’études, travaillent sur le projet de Fatou. Leurs connaissances professionnelles du secteur et de ses impératifs sont mises à profit durant trois jours. Fatou mesure l’importance de ces conseils, et l’on perçoit physiquement le chamboulement interne de Fatou qui absorbe le choc de l’afflux d’éléments à prendre en considération.

Les retours des étudiants, notamment sur les plannings de demandes de financement, sur les lieux potentiels, sur les subventions et sur le budget de fonctionnement, sont autant d’éléments qui la propulsent dans un autre périmètre de son projet. Très vite, elle analyse et reconfigure son projet en fonction des éléments fournis et avance considérablement dans sa démarche. Elle se retourne vers nous pour nous confier, abasourdie :

« Ils m’ont fait gagner deux ans dans mon projet ! »

Elle a pleinement conscience de l’intérêt de ces rencontres et souhaite les multiplier de manière continue. Quelques mois plus tard, grâce à une rencontre avec le maire d’une ville voisine, elle a pu trouver la maison qui abrite aujourd’hui son projet et se lance dans les travaux d’aménagement du lieu.




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Une identité qui s’affirme

C’est à trois reprises que Fatou s’est présentée comme entrepreneuse auprès de trois groupes d’étudiant·es différents. À chaque fois, nous avons clairement observé une évolution quant à sa posture en tant qu’entrepreneuse. Elle se présente aux étudiant·es, la première fois en tant qu’ancienne étudiante, puis de plus en plus comme entrepreneuse. Au travers de l’exercice structurant du pitch entrepreneurial, Fatou affirme son identité d’entrepreneuse et prend confiance en elle dans ce nouveau costume.

Plusieurs mois les débuts de Claire dans l’entrepreneuriat, son mari perd son emploi. La famille se retrouve alors dans une nouvelle région, où elle a emménagé pour un travail qui n’existe plus. Après le choc de la nouvelle, Claire trouve certains avantages à cette période d’inactivité de son mari. Elle découvre la gestion d’un business sans la pression des tâches quotidiennes, déléguées totalement à son mari :

« Quand on n’a pas que cela à faire, on peut avancer, c’est facile. »

Durant cette période, elle recrute et fait grandir l’équipe qui l’entoure en région.

« Femmes, cheffes d’entreprise », M6 Media Bank, 2023.

Entreprendre, un travail émotionnel

Plus que la crise, cette analyse montre que c’est ce que l’on en fait, chemin faisant, qui compte. L’étude en quelques étapes clés des parcours de ces deux entrepreneuses illustre la nécessité de mieux observer et de rendre compte du travail émotionnel, de digestion de la crise, de diagnostic qui trame l’entrepreneuriat en train de se faire. Loin d’être exceptionnelles, les crises se révèlent récurrentes, dès lors que le chercheur ou la chercheuse dézoome et considère le parcours entrepreneurial dans sa dynamique.

Nous donnons à voir une trajectoire qui compose avec les crises, s’en arrange et parfois les transcende. Les crises, d’intensité et de nature variables, rythment le parcours, et certaines contribuent à le nourrir. L’inscription des crises dans un contexte sensible, subjectif et sur un temps long permet de saisir l’importance de leur résonance en tant qu’élément transformatif.

Tantôt fondatrice, tantôt incrémentale, la crise peut largement contribuer à façonner l’entrepreneuriat en train de se faire. Elle forme une brèche régulière qui pousse à avancer, à construire et à se construire comme entrepreneuse. Tout au long du parcours entrepreneurial, les cheffes d’entreprise performent et affinent progressivement leur identité entrepreneuriale. La notion de crise comme rencontre, au sens deleuzien, avec ce « dehors, quelque chose qui brutalise les schémas de pensée préétablis », est ici revisitée à l’aune de l’identité en train de se faire, et d’un devenir entrepreneuse.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours – https://theconversation.com/ecouter-resonner-les-crises-dans-les-parcours-de-vie-de-deux-entrepreneuses-decouvrir-limpact-dune-lecture-sensible-au-long-cours-264379