Rétro-innovation : ce que la Lofi Girl doit à la musique d’ascenseur

Source: The Conversation – in French – By Albéric Tellier, Professeur Agrégé des Universités en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Connaissez-vous la Lofi Girl ? Derrière ce nom se trouve un site de diffusion de musique d’ascenseur, revisitée et rebaptisée « lofi hip-hop »,
sur lequel se connectent simultanément de 30 000 à 50 000 personnes chauqe jour. On trouve ce flux essentiellement sur YouTube avec les images d’une étudiante à son bureau (d’où le nom, Lofi Girl). Idéale pour les personnes en recherche de concentration, cette innovation trouve sa source dans l’histoire de son ancêtre quasi centenaire, la « muzak ». L’occasion de découvrir une forme d’innovation parfois oubliée : la rétro-innovation.


Depuis le 11 mars 2026, le site Arte.tv propose Une histoire de la musique d’ascenseur. De la muzak au streaming. Ce documentaire de David Unger est rigoureux et passionnant. Il relève justement que la musique fonctionnelle, née il y a quasiment un siècle, est désormais omniprésente dans les playlists proposées par les plateformes de streaming, comme Deezer ou Spotify.

Mais si l’on pousse l’analyse encore plus loin, il est possible de mettre au jour un lien entre la musique d’ascenseur et les nouveaux services de diffusion de musique en ligne comme la « Lofi Girl ». Plus généralement, comprendre cette filiation offre une occasion de mettre en exergue les bénéfices d’une forme d’innovation encore trop peu étudiée : la rétro-innovation.

Une musique aseptisée, sans affects

Dès les années 1930, l’américain George Squier a l’intuition qu’il y a un marché pour la diffusion de programmes destinés à être davantage entendus qu’écoutés. Il fonde alors la société Muzak qui propose une musique aseptisée, vidée de toute substance émotionnelle et de finalité artistique : c’est un mélange d’airs classiques bien connus et de morceaux de jazz, agrémentés d’arpèges de violons, de chœurs, et d’un soupçon de swing.

Dans les années 1950-1960, Muzak vit son âge d’or. Études après études, elle promet à ses clients une augmentation de la productivité des ouvriers, une baisse de l’absentéisme, une amélioration de la concentration et du moral des salariés, et même une baisse de leur tension artérielle !




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Succès impressionnant

Son succès est si impressionnant que les maisons de disques lui emboîtent le pas et se lancent dans la production de cette musique que l’on qualifie désormais d’easy listening. Capitol lance la série Background Music, Mercury fait de même avec Music To Live By ainsi que Columbia avec sa collection Music for Gracious Living. On voit alors fleurir des disques thématiques aux pochettes et titres improbables, qui font aujourd’hui sourire, voire dérangent un peu : Music for Dreaming, Music for Barbecue, Music for Lovers Only, Music for Bachelors, Music for Cooking Gas, Music to Strip by

La société Muzak continue à proposer sa musique jusqu’au début du vingtième siècle, mais l’explosion des radios musicales puis l’arrivée du streaming contribueront à son déclin. Déclarée en faillite en 2011, elle est rachetée par Mood Media, une société canadienne spécialisée dans les solutions audiovisuelles pour entreprise. Mais l’idée de proposer de la musique en dissociant les fonctions esthétique et utilitaire n’a pas pour autant disparu. Elle est même à l’origine d’un phénomène récent qui fascine autant qu’il déroute : l’engouement pour la Lofi Girl.

Le phénomène Lofi Girl

Il est possible aujourd’hui d’écouter sur YouTube de la musique diffusée en direct 24 heures sur24 et 7 jours sur 7 sur la chaîne de la Lofi Girl. On y entend des morceaux instrumentaux, aux mélodies simples, aux basses profondes et aux rythmes d’inspiration hip-hop particulièrement lents. Ces airs apaisants, censés faciliter la concentration et la réflexion, sont simplement accompagnés d’une image animée qui semble tout droit sortie d’un film de Miyazaki : une jeune adolescente prend des notes sur un carnet et tourne régulièrement la tête vers son chat qui se prélasse devant la fenêtre.

Imaginée en 2015 par Dimitri Somoguy, un étudiant français alors âgé de 20 ans, cette chaîne a largement profité des confinements successifs imposés par la crise du Covid-19 en permettant à des internautes du monde entier de mieux supporter l’isolement et éviter la procrastination en situation de télétravail. La chaîne compte aujourd’hui plus de 15,5 millions d’abonnés.

Entre 30 000 et 50 000 personnes y sont connectées simultanément et profitent d’un programme modifié chaque jour. Autour du personnage de la Lofi Girl évolue désormais une communauté de fans à laquelle sont proposés des services de dialogue en ligne, de réseau social, des applications pour smartphones, des produits dérivés ou encore des événements à suivre en ligne.

Des partenariats pour monétiser l’audience

Les points communs entre la société Muzak et la création de Dimitri Somoguy sont nombreux. Dans les deux cas, il s’agit de diffuser de la musique en flux continu à des abonnés en mettant en avant certaines propriétés du contenu proposé. La chaîne originale, Lofi Hip Hop Radio, est censée faciliter la réflexion et la relaxation tandis que les suivantes, créées au vu du succès rencontré, proposent des programmes propices à la concentration, au jeu, au rêve, à la bonne humeur, etc.

Lofi Girl, 2023.

Afin de monétiser son audience, Lofi Girl multiplie les partenariats avec plusieurs marques. En 2023, un programme musical conçu pour jouer aux Lego a été développé en collaboration avec la célèbre marque danoise. De même, en mars 2024, une playlist A Very French Journey a été lancée afin de soutenir le lancement de la Renault 5 électrique. Plus largement, le site Lofigirl.com propose désormais des offres de diffusion sous licence pour des magasins, des espaces de divertissement, des agences de publicité, etc.

Une remise au goût du jour inattendue

On le voit, indépendamment de sa réussite incontestable, le projet de Dimitri Somoguy ne doit pas être considéré comme une rupture totalement inédite dans l’histoire de l’industrie musicale, mais plutôt comme une remise au goût du jour d’un concept, la musique fonctionnelle, déjà envisagé près d’un siècle auparavant.

À sa manière, Dimitri Somoguy a démontré la puissance de la rétro-innovation : il est parvenu à introduire de la nouveauté dans un domaine établi et non pas sur le besoin fondamental que d’autres bien avant lui avaient détecté, mais sur la manière de le satisfaire et de l’exploiter d’un point de vue économique.

Un exemple emblématique de rétro-innovation

La rétro-innovation peut être définie comme la réutilisation de pratiques, d’idées ou de technologies anciennes que l’on va adapter à un nouveau contexte. En d’autres termes, elle consiste à proposer sur le marché un procédé, un produit ou un service, qui va être perçu comme nouveau par la population visée, alors qu’il reprend des éléments déjà élaborés dans un passé plus ou moins lointain. Trois types génériques de rétro-innovation peuvent être envisagés :

  • la rétro-innovation « sur la forme », qui consiste à intégrer dans une offre nouvelle des éléments d’apparence ou de design d’une époque révolue ;

  • la rétro-innovation « sur le besoin », qui consiste à satisfaire des attentes nouvelles en utilisant des solutions anciennes tombées dans l’oubli ;

  • la rétro-innovation « sur le format », qui consiste à revisiter une offre ancienne en tirant profit de technologies nouvelles.

La rétro-innovation sur la forme est sans doute la plus facile à envisager et les cas ne manquent pas. Le succès mondial de la limonade Lorina, après réintégration de la bouteille en verre gravé et du bouchon en céramique, ou des réfrigérateurs Smeg au design vintage, offrent de très bons exemples. Elle consiste le plus souvent à tirer profit de l’attrait des consommateurs pour les produits « à l’ancienne » et les formes évocatrices d’une époque souvent idéalisée. Ce marketing de la nostalgie est généralement considéré comme une stratégie particulièrement efficace dans de nombreux secteurs, et l’industrie de la musique ne fait pas exception.

Retrouver des solutions abandonnées

La rétro-innovation sur le besoin cherche à tirer profit de solutions anciennes qui ont été abandonnées non parce qu’elles étaient « mauvaises », mais du fait des évolutions économiques, politiques ou sociétales. Les services de consigne pour les contenants en verre ont disparu à l’arrivée du plastique, alors considéré comme une substance bon marché et pratique. Mais la prise de conscience de ses effets catastrophiques sur l’environnement contribue à un possible retour des consignes, non sous leur forme originale, mais en bénéficiant de l’apport de technologies récentes (applications sur smartphones, QR codes, géolocalisation…).

Enfin, la rétro-innovation sur le format consiste à reprendre des concepts anciens ayant fait leurs preuves, mais tombés dans l’oubli, et de les remettre au goût du jour grâce à des technologies nouvelles. La Lofi Girl possède toutes les caractéristiques d’une rétro-innovation sur le format. Curieusement, ce type de démarche reste peu abordé dans la littérature spécialisée alors que les résultats qu’elle permet d’obtenir sont potentiellement très intéressants.

Recommencer pour innover

Nos recherches montrent que deux voies principales peuvent être explorées. Tout d’abord, l’examen de brevets peut être particulièrement intéressant dans une démarche de rétro-innovation. En effet, de très nombreux brevets ne donnent pas lieu au lancement d’offres nouvelles : le détenteur échoue dans sa tentative d’exploitation économique, des inventions concurrentes ont les faveurs du marché, les consommateurs restent fidèles à des solutions déjà éprouvées, etc.

Examiner des brevets anciens, tombés dans le domaine public, peut ainsi permettre de redécouvrir des inventions ayant échoué, mais qui pourraient avoir une « deuxième chance » dans un nouveau contexte.

Hors frontières, 2020.

Une question de standards

La rétro-innovation peut aussi s’appuyer sur l’analyse des phases de formation des designs dominants typiques des cycles de développement des nouveaux marchés. Rappelons ici qu’un design dominant désigne une configuration qui s’impose de telle sorte que les concurrents œuvrant au sein de la même industrie doivent l’adopter pour survivre et se développer. Par exemple, le marché naissant de la machine à écrire a vu une guerre sans merci entre différents types de claviers avant que le QWERTY ne s’impose.

Il en a été de même dans la musique avec l’affrontement d’Edison, partisan de supports en forme de cylindre, et Emile Berliner, défenseur du format disque qui s’est imposé. Dans ces périodes de « bouillonnement créatif » où le potentiel des nouvelles technologies n’est pas bien connu, où le marché reste à construire et où les usages n’ont pas encore émergé, les entrepreneurs multiplient les initiatives, cherchent à se démarquer, essaient, échouent, recommencent… Les périodes « pré-design » sont à la fois fascinantes à étudier pour les historiens et potentiellement riches d’idées à récupérer pour les innovateurs.

Une ruse de l’histoire ?

Le rêve initial de George Squier était de proposer au grand public de la musique par abonnement, via les lignes électriques domestiques, puis le réseau téléphonique. Opposé à la radio hertzienne qui s’est finalement imposée, il s’est vu dans l’obligation d’exploiter d’autres segments de marché. En proposant ses programmes aux entreprises du monde entier, il a non seulement créé un géant de la musique fonctionnelle, mais aussi permis à une lignée d’innovations de voir le jour et de se déployer sur plus d’un siècle.

Une histoire qui devrait inspirer tous les innovateurs et les inciter à regarder, parfois, dans le rétroviseur.

The Conversation

Albéric Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rétro-innovation : ce que la Lofi Girl doit à la musique d’ascenseur – https://theconversation.com/retro-innovation-ce-que-la-lofi-girl-doit-a-la-musique-dascenseur-278628