Les voitures électriques pourraient rattraper l’essence en Afrique, si les obstacles au financement disparaissent

Source: The Conversation – in French – By Christian Moretti, Senior Researcher, Paul Scherrer Institute PSI, Swiss Federal Institute of Technology Zurich

Le coût des véhicules électriques a longtemps semblé constituer un obstacle à leur adoption en Afrique. La plupart des chercheurs ne s’attendaient pas à ce que l’énergie des batteries devienne suffisamment abordable pour remplacer l’essence ou le diesel sur le continent avant 2040.

Mais la baisse du coût des batteries, l’essor de la production mondiale de véhicules électriques et l’abondance des ressources solaires sont en train de changer cette vision.

Notre nouvelle étude montre que les véhicules électriques, en particulier lorsqu’ils sont associés à une recharge solaire hors réseau, pourraient être moins chers que les voitures à essence ou diesel dans de nombreux pays africains dans un avenir pas si lointain. Cependant, plusieurs facteurs continuent de freiner leur adoption. Nous estimons que l’accès au financement est l’obstacle principal.

Nous sommes des chercheurs travaillant sur la politique énergétique, l’analyse du cycle de vie et les technologies à faible émission de carbone à l’ETH Zurich et à l’Institut Paul Scherrer (PSI). En collaboration avec des universités africaines partenaires, nous avons passé les deux dernières années à examiner si les pays africains peuvent passer directement à la mobilité électrique, en contournant les technologies plus anciennes.

Cette étude est née du besoin de données contextuelles pour évaluer si les véhicules électriques peuvent jouer un rôle significatif dans l’avenir des transports de la région. Cela pourrait améliorer la qualité de l’air local et transformer la trajectoire des émissions de l’un des secteurs des transports qui connaît la croissance la plus rapide au monde.

Le principal défi n’est pas de savoir si la mobilité électrique est techniquement viable dans le contexte africain – elle l’est –, mais plutôt de déterminer comment mettre en place un financement à grande échelle.

Les taux d’intérêt élevés, les primes de risque et l’accès limité au crédit à long terme rendent encore les véhicules électriques inabordables pour la plupart des Africains. Mais dans des pays à faible risque tels que le Botswana, Maurice et l’Afrique du Sud, les conditions de financement actuelles sont déjà proches de l’équilibre entre les coûts des voitures électriques et ceux des voitures à carburant fossile.

Nos recherches montrent que si un véhicule électrique est acheté comptant, hors taxes, il serait déjà compétitif en termes de coûts dans certains scénarios.

Il est nécessaire de mener des recherches ciblées sur des solutions de financement évolutives afin de débloquer une croissance accélérée des véhicules électriques en Afrique. Nous présentons quatre points potentiellement pertinents pour les chercheurs, les décideurs politiques africains et les institutions financières internationales.

Réduction des risques financiers parallèlement aux subventions publiques indirectes

Le marché africain des véhicules électriques connaît une croissance rapide, atteignant 17,4 milliards de dollars en 2025 et devant atteindre 28 milliards de dollars d’ici 2030, bien qu’il représente actuellement moins de 1 % du parc automobile total.

Notre étude examine la compétitivité du coût total de possession des véhicules électriques dans 52 pays africains, sur six segments de véhicules particuliers : les deux-roues de petite et moyenne taille ; les quatre-roues de petite, moyenne et grande taille ; et le segment des minibus. Nous avons également examiné trois horizons temporels : 2025, 2030 et 2040.

Nous avons constaté que, pour plus de la moitié des pays examinés, les coûts de financement devraient baisser de 7 à 15 points de pourcentage pour que les véhicules électriques atteignent la parité des coûts avec les véhicules conventionnels d’ici 2030. Cette baisse peut réduire les dépenses de financement sur la durée de vie de plusieurs milliers de dollars, ce qui suffit souvent à faire passer un véhicule de la catégorie « inabordable » à celle de « tout à fait accessible ».

Le risque technologique n’est plus le problème : les véhicules électriques ont désormais atteint leur maturité commerciale et sont largement utilisés à travers le monde, et de plus en plus en Afrique.

Le problème réside davantage dans les risques spécifiques à chaque pays. Ceux-ci reflètent plusieurs risques d’investissement, perçus ou réels, tels que l’instabilité macroéconomique ou institutionnelle, la volatilité monétaire ou la méconnaissance des modèles économiques des véhicules électriques chez les prêteurs, ce qui se traduit par des prix d’achat élevés.

Les subventions indirectes, telles que les exonérations fiscales ou les exemptions de droits d’importation pour les véhicules électriques, sont utiles et populaires dans de nombreux pays africains.

Mais pour accélérer et pérenniser l’adoption des véhicules électriques, les pays pourraient également avoir besoin d’outils permettant de transférer le risque financier des prêteurs privés vers les acteurs publics. Cela pourrait réduire le coût global du véhicule.

Parmi ces outils pourraient figurer des garanties de crédit, des prêts concessionnels et des structures de financement mixte. Concrètement, cela signifie que les gouvernements ou d’autres institutions financières publiques absorberaient une partie du risque associé aux prêts pour véhicules électriques. Les prêteurs se sentiraient ainsi plus à l’aise pour financer ces véhicules.

En absorbant une partie du risque, ces instruments pourraient faire baisser les taux d’intérêt à des niveaux rendant les véhicules électriques plus abordables, ce qui accélérerait leur adoption et réduirait la période pendant laquelle des subventions publiques sont nécessaires.

Les véhicules électriques en tant qu’actifs financiers

Les véhicules électriques se prêtent bien à la réduction des risques. Les voitures et les systèmes de recharge sont des actifs standardisés générant des flux de trésorerie prévisibles. Les prêts peuvent être regroupés et titrisés, ce qui signifie que les prêts individuels pour l’achat de véhicules sont mis en commun et convertis en produits financiers négociables. Un processus similaire s’applique aux prêts hypothécaires, mais pas à la plupart des projets d’infrastructure. En ce sens, le financement des véhicules électriques pourrait être plus simple et plus évolutif que le financement traditionnel du développement.

Le regroupement de milliers de petits prêts pour véhicules électriques en produits susceptibles de servir d’investissements pourrait attirer les fonds de pension, les assureurs et les investisseurs d’impact – des pools de capitaux bien plus importants que l’aide au développement traditionnelle.

Les banques multilatérales de développement jouent ici un rôle essentiel, non pas en tant que prêteurs principaux, mais en tant que créateurs de marché. En aidant à structurer les produits financiers, en établissant des normes et en offrant des garanties partielles, elles peuvent attirer des capitaux privés à grande échelle.

Le financement public pour renforcer la dynamique du secteur privé

Les entreprises privées démontrent déjà que la mobilité électrique peut fonctionner sur les marchés africains à faible risque.

Au Kenya et au Rwanda, les entreprises proposant des modèles de remplacement de batterie, de location et de paiement à l’utilisation pour les deux- et trois-roues électriques connaissent une expansion rapide. Ces modèles commerciaux réduisent les coûts initiaux pour les consommateurs et génèrent des données d’exploitation qui renforcent la confiance des investisseurs.

L’opportunité consiste désormais à obtenir des financements publics pour tirer parti de ces premiers succès. Les entreprises privées peuvent regrouper les prêts automobiles et les actifs de recharge dans des portefeuilles régionaux, répartissant ainsi le risque entre les pays et les segments de clientèle.

Une fois ces portefeuilles établis, les acteurs publics, tels que les banques de développement ou les fonds pour le climat, pourraient les développer à plus grande échelle, en particulier sur les marchés à haut risque. Ils pourraient par exemple contribuer à la mise en place de plateformes panafricaines de financement des véhicules électriques qui canalisent intelligemment les capitaux entre les environnements à haut et à faible risque.

Politiques en matière de véhicules éléctriques et conditions de financement spécifiques à chaque pays

Les efforts visant à réduire les risques financiers liés aux véhicules électriques en Afrique doivent s’accompagner d’une politique plus large en la matière. Des cadres politiques nationaux clairs et prévisibles peuvent réduire l’incertitude liée aux investissements et diminuer directement les coûts de financement.

La Politique nationale de mobilité électrique du Kenya en est un excellent exemple. Outre les incitations visant à accroître l’adoption des véhicules électriques, cette politique renforce les cadres réglementaires et soutient le développement des infrastructures de recharge. Elle encourage également la fabrication et l’assemblage locaux de véhicules électriques, ce qui pourrait contribuer à créer des opportunités de croissance économique verte.

Cela ne signifie pas pour autant que tous les pays doivent adopter dès demain des obligations strictes en matière de véhicules électriques. Au sein du continent, il existe de fortes disparités entre les pays, tant en termes de besoins de financement que d’environnements politiques pour la mobilité électrique. Certains pays peuvent nécessiter davantage d’intervention publique que d’autres.

Des mesures politiques efficaces pourraient inclure :

  • des exonérations temporaires des droits d’importation

  • des incitations à l’achat ciblées pour les acheteurs à faibles revenus

  • des réformes de la taxe sur les carburants

  • des stratégies claires pour éliminer progressivement les véhicules d’occasion très polluants.

Les politiques devraient être limitées dans le temps et régulièrement réévaluées, afin d’éviter des charges budgétaires à long terme alors que les prix des véhicules électriques baissent naturellement.

Cibler les incitations sur les véhicules plus petits et grand public peut également améliorer l’équité. Cela garantirait que le soutien public profite qu’aux nouveaux acheteurs plutôt qu’aux ménages les plus aisés.

Les faits sont clairs : l’Afrique n’a pas besoin d’une percée technologique pour électrifier le transport de passagers. Ce dont elle a besoin, c’est de capitaux moins chers et d’un environnement politique favorable pour accélérer l’adoption des véhicules électriques.

The Conversation

Christian Moretti bénéficie d’un soutienfinancier de l’ETH Mobility Initiative.

Bessie Noll remercie bénéficie d’un soutien financier de l’Initiative Mobilité de l’ETH.

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