Source: The Conversation – in French – By Julien Le Maux, Professeur titulaire, département de sciences comptables, HEC Montréal
Des athlètes de l’équipe canadienne de bobsleigh multiplient les campagnes de sociofinancement pour payer leurs frais de saison sur le circuit international. Pendant ce temps, les Dallas Cowboys de la NFL sont évalués à près de 9 milliards de dollars américains, tandis que les Golden State Warriors en NBA dépassent 7 milliards de dollars : jamais le sport n’a généré autant d’argent, ni de tels écarts entre disciplines.
Cette situation révèle une transformation de l’économie du sport. L’économie mondiale du sport n’a jamais généré autant de richesse, mais elle reste inégalement répartie entre disciplines.
La croissance des droits de diffusion constitue un moteur majeur de cette expansion. La NFL a signé des contrats télévisuels d’environ 110 milliards de dollars sur onze ans, illustrant la valeur du sport en tant que contenu audiovisuel. Dans un paysage médiatique fragmenté, les événements sportifs en direct demeurent parmi les programmes capables de rassembler des audiences élevées.
Cette dynamique attire désormais des investisseurs institutionnels. Des fonds de capital-investissement ont pris des participations dans des ligues, clubs ou infrastructures sportives. Pour ces investisseurs, le sport présente plusieurs caractéristiques intéressantes : des audiences mondiales, des revenus prévisibles et des actifs rares, le nombre d’équipes dans les grandes ligues étant limité.
Mais cette prospérité ne concerne pas l’ensemble du monde sportif. Dans de nombreuses disciplines olympiques, les athlètes dépendent encore de subventions publiques, de commandites ou même de ressources personnelles pour poursuivre leur carrière.
L’essor du sport financiarisé
Au cours des dernières années, plusieurs disciplines sportives ont profondément transformé leur modèle économique. Elles ne fonctionnent plus seulement comme des compétitions, mais comme de véritables produits médiatiques mondialisés, structurés pour générer des revenus réguliers et attirer de nouveaux publics.
La Formule 1 constitue un exemple révélateur. Depuis son rachat en 2017 par Liberty Media, la stratégie vise la croissance des audiences : multiplication de contenus numériques, présence sur les réseaux sociaux et storytelling par la série Drive to Survive sur Netflix. L’effet a été net en Amérique du Nord : la popularité de la F1 y a explosé, entraînant de nouveaux Grands Prix pour répondre à la demande.
Le golf professionnel illustre également cette financiarisation. La création du circuit LIV Golf, soutenu par le Public Investment Fund (PIF), a introduit une logique d’investissement proche de celle des grandes ligues professionnelles : garanties financières, contrats majeurs pour attirer les meilleurs joueurs et formats conçus pour maximiser la visibilité médiatique.
Dans ces disciplines, les compétitions sportives deviennent progressivement des actifs financiers. La valeur d’un championnat dépend désormais de sa capacité à générer des droits médiatiques croissants et des partenariats commerciaux de long terme. Elle repose aussi sur une visibilité numérique permanente et sur une valorisation de marque qui dépasse largement le terrain sportif.
Ce mouvement concentre de plus en plus les ressources dans un nombre restreint de sports capables d’attirer les investisseurs institutionnels et les diffuseurs mondiaux. Les autres disciplines, même structurées et performantes, ne bénéficient pas des mêmes leviers économiques et restent à l’écart de cette dynamique.
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Le sport institutionnel : une autre réalité économique
Pour de nombreuses disciplines olympiques, le modèle économique repose largement sur les ressources publiques et les structures sportives nationales. Leur fonctionnement repose principalement sur les fédérations sportives, les programmes olympiques et les subventions gouvernementales.
Au Canada, par exemple, le programme de soutien aux athlètes de Sport Canada verse environ 2 175 dollars par mois aux sportifs de haut niveau selon leur statut. Pour plusieurs disciplines, cette aide ne couvre qu’une partie des coûts liés à l’entraînement, aux déplacements et à l’équipement, ce qui oblige de nombreux athlètes à chercher des sources de financement complémentaires.
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Des sports comme l’escrime, la lutte ou le tir à l’arc illustrent bien cette réalité. Leur importance sportive et symbolique – notamment dans le cadre des Jeux olympiques – n’est pas proportionnelle à leur rentabilité économique. Cette situation a suscité plusieurs débats au Canada après les Jeux olympiques d’hiver de 2026, certains observateurs ayant attribué certaines performances à l’insuffisance des moyens financiers disponibles dans certaines disciplines.
Un système sportif à deux vitesses
L’écart économique entre les disciplines sportives s’explique d’abord par leur capacité à générer des revenus commerciaux. Les sports dotés d’une forte exposition médiatique attirent les diffuseurs, les commanditaires et les investisseurs institutionnels. À l’inverse, les disciplines moins visibles peinent à bâtir un modèle économique autonome et demeurent dépendantes des financements publics ou des structures fédérales.
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Cette dynamique a progressivement fait apparaître un système sportif à deux vitesses.
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D’un côté, un sport financiarisé, centré sur les grandes ligues professionnelles et les disciplines très médiatisées, dont la valeur économique croît rapidement grâce aux droits médiatiques, aux partenariats et aux investissements privés.
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De l’autre, un sport institutionnel, qui regroupe la majorité des disciplines olympiques et du sport amateur, et dont l’équilibre repose encore sur les fédérations sportives et les budgets publics.
La bifurcation économique du sport
Le paradoxe du sport contemporain tient précisément à cette dualité économique. Jamais l’industrie sportive n’a généré autant de richesse : l’économie mondiale du sport est aujourd’hui estimée entre 400 et 600 milliards de dollars par an. Mais jamais les écarts économiques entre disciplines n’ont été aussi marqués.
Cette situation reflète une transformation du système sportif. L’économie du sport semble aujourd’hui connaître une bifurcation. D’un côté, certaines disciplines sont devenues des actifs financiers mondialisés, attirant investisseurs et capitaux privés. De l’autre, une grande partie du sport – notamment olympique – continue de reposer sur des logiques institutionnelles et sur le financement public.
La question dépasse donc le simple cadre sportif. Faut-il laisser les ressources se concentrer dans les disciplines les plus rentables, au risque de fragiliser une partie du système sportif ? Ou faut-il considérer que certaines disciplines, moins médiatisées, mais essentielles à l’équilibre du système sportif, justifient un soutien public durable ?
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Julien Le Maux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le paradoxe du sport moderne : une industrie milliardaire, des disciplines laissées pour compte – https://theconversation.com/le-paradoxe-du-sport-moderne-une-industrie-milliardaire-des-disciplines-laissees-pour-compte-273866
