Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne

Source: The Conversation – in French – By Octave Moreau, Doctorant au laboratoire Histoire Territoires Mémoires (Histémé), Université de Caen Normandie

Le 14 novembre 1944, un Avenger TBF-1 largue une bombe visant le chantier naval de Manille (Philippines), tenue par les troupes japonaises.
United States Navy – United States Navy National Museum of Naval Aviation

En Ukraine, en Palestine ou dans le golfe Persique, la guerre aérienne est au centre des conflits contemporains. Expérimentée lors de la Grande Guerre et dans les colonies puis systématisée, sans succès, lors de la Seconde Guerre mondiale afin d’y mettre rapidement fin en faisant chuter les régimes bombardés, l’arme aérienne a cependant toujours été pensée comme une arme de destruction contre les populations civiles.


Depuis le 28 février 2026 et le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, les populations civiles sont les premières victimes du conflit. Le bilan s’élève déjà, a minima, à 2 000 personnes tuées, dont quelque 150 écolières de la ville de Minab, dans le sud du pays.

Cette situation n’est pas une exception. En effet, les conflits de ces dernières années – notamment en Ukraine et en Palestine – sont avant tout des guerres aériennes. À rebours de la rhétorique militariste qui affirme que les bombardements sont de plus en plus « précis », ces conflits s’inscrivent dans l’histoire de la guerre aérienne où ce sont, en premier lieu, les civils qui sont tués par les bombes.

Une arme de destruction massive pour la paix universelle ?

L’aéronef tel que dessiné et imaginé par Francesco Lana de Terzi.
Wikimédia

L’imaginaire qui entoure l’arme aérienne est, historiquement, celui d’une arme de destruction massive, pouvant raser des villes et anéantir des populations entières. En 1670, par exemple, Francesco Lana de Terzi, un jésuite et naturaliste italien, alors qu’il proposait un projet d’aéronef sur le modèle d’un bateau volant, met en garde ses contemporains sur les capacités de destruction d’une telle machine.

La montgolfière de 1783 des frères Montgolfier.
Wikimedia

Un siècle plus tard, l’invention des frères Montgolfier permet à l’être humain de s’élever dans le ciel. Dans la foule, Heyne, un lieutenant du génie prussien, est impressionné par les capacités militaires qu’offre la montgolfière, mais il est persuadé que, comme tous les pays belligérants seront soumis au même risque de destruction, « on va s’entendre rapidement sur des règles empêchant l’utilisation des aérostats comme instruments de terreur ».

Au XIXᵉ siècle, les progrès de l’aviation – la montgolfière s’avère finalement trop compliquée à diriger pour pouvoir bombarder – font naître l’espoir d’une paix universelle. En effet, certains intellectuels, comme Victor Hugo par exemple, croient que l’aviation permettra de mettre en relation les différents peuples de la planète et rendra obsolète la guerre, puisque tous les pays auront la capacité de détruire et pourront être détruits par l’arme aérienne. Cette doctrine s’apparente à la pax atomica qui allait régir la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Cet imaginaire est renforcé, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, par la publication de nombreux ouvrages futuristes où la paix universelle n’est atteinte qu’après des guerres aériennes internationales contre des peuples considérés comme « inférieurs ». C’est par exemple le cas dans The Last War or the Triumph of the English Tongue (1898), de Samuel W. Odell, où les États-Unis bombardent, avec « un feu qui ne peut être éteint », les populations non anglophones afin de créer les États-Unis du monde et garantir « la paix éternelle ».

Les premiers bombardements et le tournant de la Grande Guerre

Loin de garantir une paix universelle, le premier bombardement de l’histoire apportera la démonstration que l’arme aérienne permet la pleine réalisation de la guerre totale.

Ce bombardement se déroule à l’initiative d’un pilote génois, Giulio Gavotti, engagé avec les forces italiennes dans la conquête de la Libye contre l’Empire ottoman.

Le 1er novembre 1911, Guilio Gavotti, chargé d’une mission de reconnaissance, décide de se munir d’une bombe et de la larguer sur l’oasis d’Aïn Zara, où, la veille, il avait repéré un attroupement de combattants. Toutefois, au-delà d’être un lieu de rassemblement potentiel pour insurgés, la petite oasis, située à une quinzaine de kilomètres de Tripoli, est surtout un système économique et social, un lieu de vie pour la population civile. Dès lors, en plus d’inscrire dans le réel une nouvelle arme pour faire la guerre, Gavotti instaure également un nouveau type de cible : une cible hybride où se mêlent indistinctement les objectifs militaires et la population civile.

Durant la Grande Guerre, l’aviation s’impose progressivement comme une arme indispensable. D’abord outil de reconnaissance, elle permet également d’attaquer des cibles au-delà du front : des infrastructures militaires, mais également les villes comme Paris, Rouen, Londres

Le 1er avril 1918, au Royaume-Uni, est créée la première force aérienne indépendante : la Royal Air Force (RAF). Cependant, dès la fin de la « Der des ders », la RAF doit prouver son utilité, garante de son indépendance. C’est ainsi que, après le traumatisme de la guerre des tranchées, l’aviation se présente comme une arme capable de préserver la vie des soldats… au détriment de celles des civils. Elle doit donc permettre à la couronne britannique de maintenir l’ordre dans ses colonies sans avoir besoin d’envoyer des troupes au sol, grâce à des opérations de « police bombing ». C’est cette doctrine qui est encore en vigueur aujourd’hui lorsque des États (les États-Unis ou Israël, par exemple) veulent maintenir ou imposer leur ordre international sans risquer la vie de leurs soldats.

Incendie à Damas en 1925 consécutif au bombardement français.
Luigi Stironi/Masshist.org

Durant l’entre-deux-guerres, les forces coloniales, ne pouvant atteindre directement les insurgés qui se dissimulaient facilement dans la nature, visent les espaces socio-économiques des populations colonisées pour annihiler la contestation. Le 18 octobre 1925, par exemple, en réponse à l’insurrection syrienne contre l’empire colonial, l’aviation française bombarde les quartiers musulmans de Damas. Ces différents éléments illustrent également la dimension structurellement raciste de l’arme aérienne qui est d’abord massivement utilisée contre les populations considérées comme « non civilisées » et pouvant donc être bombardées.

Depuis la première convention de La Haye de 1899, signée à l’issue de la première Conférence pour la paix, les populations civiles européennes sont effectivement, en théorie, protégées contre le risque de bombardements. Toutefois, les puissances coloniales refusent que l’arme aérienne soit définitivement interdite afin de ne pas entraver leur capacité d’innovation militaire. Les bombardements aériens sont ainsi considérés comme légitimes – y compris lorsqu’ils atteignent des civils – uniquement s’ils sont dirigés contre un objectif militaire.

En plus de préserver la vie des soldats au détriment de celles des civils, la puissance de l’arme aérienne repose sur un – supposé (car il n’est confirmé par aucune étude scientifique) – facteur psychologique. En effet, selon Hugh Trenchard, fondateur de la RAF et théoricien de la guerre aérienne, « l’effet moral d’un bombardement est vingt fois plus important que les effets matériels ». Il espère même que les bombardements pousseront les populations à se révolter et à renverser leur gouvernement. Dès lors, ce postulat – qui structure encore aujourd’hui la guerre aérienne – nécessite de bombarder les villes et donc les civils.

Cette certitude est renforcée par Giulo Douhet, théoricien de l’arme aérienne, qui affirme en 1921 dans la Guerre de l’air, que « par sa capacité de destruction quasiment illimitée, elle peut décider à elle seule de l’issue d’une guerre », reprenant l’imaginaire qui entoure l’arme aérienne depuis sa genèse. C’est ainsi que, afin de rester en adéquation avec le droit international, les forces aériennes élargissent progressivement la notion d’« objectif militaire » à des villes entières – et donc aux civils.

Le bilan de la Seconde Guerre mondiale et l’ère des missiles

À partir de la fin des années 1930, la guerre aérienne devient une réalité pour les Européens. Les bombardements se multiplient durant la guerre d’Espagne (Durango, Guernica, Barcelone), puis surtout pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les stratèges aériens, aussi bien de la Luftwaffe que de la RAF ou de l’United States Army Air Forces (USAAF) – qui ont massivement investi dans des appareils lourds quadrimoteurs –, sont persuadés que les bombardements permettront de briser le moral de la population et de rapidement remporter la guerre. Ils attaquent ainsi directement les villes. Celles-ci deviennent, au cours du conflit, des objectifs militaires, ce qui permet aux militaires d’affirmer qu’ils effectuent des attaques de précision.

Les différentes campagnes de bombardements (Blitz sur le Royaume-Uni ou raids alliés sur l’Europe occupée) sont, cependant, un échec absolu. Le moral de la population n’a jamais été brisé par les attaques aériennes et les productions économiques n’ont jamais été ralenties, y compris au plus fort des bombardements. Ce sont pourtant plus de 600 000 civils qui sont tués par les bombes en Europe. À la fin de la guerre, il est rapidement fait le constat que les bombardements ont été « la plus grande erreur stratégique de la guerre ».

Lors du procès de Nuremberg, les Alliés retirent mêmes les condamnations concernant les bombardements nazis afin que le droit international ne restreigne pas l’utilisation de l’arme aérienne. Face au triste bilan de l’offensive aérienne, les militaires considèrent alors que les bombardements ont été un échec, car leur capacité de destruction n’était tout simplement pas assez élevée. Dès lors, les attaques atomiques, couplées aux vols des premiers missiles, font rentrer l’arme aérienne dans une nouvelle ère.




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Toutefois, pour les civils, l’expérience de la violence de la guerre aérienne forme un continuum. Ainsi, les Normands, alors qu’ils ont été massivement bombardés entre l’été 1940 et septembre 1944 par les forces aériennes alliées, relient leur expérience aux différents bombardements des conflits contemporains.

C’est, par exemple, le cas d’Henri Bernard qui, en 1947, comparait le bombardement allié de Saint-Lô (Manche) dont il avait été témoin à celui de Guernica par la Luftwaffe. En 1994, lors du 50e anniversaire du Débarquement et de la Libération, Jean Quellien, éminent spécialiste du 6 juin 1944, introduisait les veillées du Mémorial de Caen en expliquant que les Caennais, qui avaient vécu les attaques aériennes de 1944, étaient particulièrement sensibles au sort des habitants plongés dans le siège de Sarajevo. Enfin, ces dernières années, dans le cadre de notre thèse, nous avons pu constater que les témoins des bombardements alliés en Normandie faisaient systématiquement le rapprochement de leur expérience avec celles des civils ukrainiens, palestiniens et aujourd’hui iraniens.




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En effet, d’un point de vue matériel, l’expérience de la guerre aérienne – qu’elle soit orchestrée à base de bombardiers quadrimoteurs, de missiles de croisière ou de drones – est relativement similaire pour les civils. L’incertitude de l’attaque propre aux bombardements aériens ; le bruit de l’alarme, des appareils et des bombes ; l’expérience de l’abri dans les caves, les métros, les théâtres, les écoles ; la saturation des sens lors de l’explosion ; l’odeur du soufre et du brûlé ; les espaces de la quotidienneté qui deviennent des ruines ; et enfin, l’expérience de la mort est similaire face aux bombes de 1937 à Guernica ou celles de 2026 à Minab.

Définir des objectifs légitimes « après » les frappes aériennes

En somme, les pertes civiles ne sont jamais des « dommages collatéraux ». Au contraire, par définition, l’arme aérienne est une arme de destruction ayant vocation à détruire des cibles où des civils sont massivement présents.

Les militaires sont, de plus, persuadés – à tort – que l’arme aérienne peut briser le moral de la population et permettre de renverser des régimes. C’était l’espoir des dirigeants alliés contre le Troisième Reich ; c’est aujourd’hui l’espoir de Donald Trump en Iran. Or, les bombardements permettent surtout de préserver la vie des soldats en détruisant partiellement des objectifs, nécessitant toujours de nouvelles opérations, au détriment de la vie des civils.

Dès lors, si l’arme aérienne est aujourd’hui, d’un point de vue technique, beaucoup plus puissante qu’au début du XXᵉ siècle, la rhétorique militariste, afin de légitimer son utilisation en garantissant des bombardements de précision, redessine surtout les objectifs militaires après les frappes.

C’est ainsi que, à en croire les communiqués israéliens, les hôpitaux de la bande de Gaza abritaient des quartiers généraux du Hamas, et que l’école iranienne de Minab sera probablement présentée, à terme, comme un important centre de commandement des gardiens de la révolution. Quant aux populations civiles, elles demeurent structurellement les principales victimes de la guerre aérienne.

The Conversation

Octave Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne – https://theconversation.com/une-arme-de-destruction-massive-contre-les-civils-une-histoire-de-la-guerre-aerienne-278396