Survivre et résister : les réseaux de défense des droits humains face au déclin démocratique aux Philippines

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

Comment défendre les droits humains quand le pouvoir commet des crimes contre l’humanité ? La comparution de Rodrigo Duterte devant la Cour pénale internationale (CPI), en février, relance la question du déclin démocratique aux Philippines et du rôle vital des réseaux de défense.


En mars 2025, Duterte est arrêté par les autorités philippines et livré à la CPI pour répondre d’accusations de crimes contre l’humanité liés à la « guerre contre la drogue », menée lors de son mandat présidentiel (2016-2022) et lorsqu’il était maire de la ville de Davao (2013-2016). Cette campagne brutale a fait des milliers de morts et normalisé les exécutions extrajudiciaires et autres violations des droits humains imputables notamment à la police.

En 2022, les élections ont porté au pouvoir Ferdinand Marcos Junior, fils de l’ancien dictateur, tandis que Duterte jouit toujours d’une très grande popularité.

Aux Philippines, le déclin démocratique ne s’est pas produit par un coup d’État spectaculaire, mais à l’intérieur même du processus électoral. Les institutions formelles subsistent, mais leur usage est progressivement instrumentalisé.

Dans ce contexte, les réseaux de défense des droits humains (locaux, nationaux et leurs alliés internationaux) jouent un rôle clé puisque leur mission intrinsèque consiste à documenter et rapporter les abus et violations du pouvoir en place, et donc à développer un contre-narratif. Cet article explore donc comment ces réseaux se sont adaptés sous Duterte puis sous Marcos Jr., et comment leurs stratégies ont évolué.

Pour mener cette recherche, nous avons réalisé des entretiens avec des organisations de défense des droits humains aux Philippines et au Canada et constitué une base de données qualitative recensant les violations commises sous les administrations Duterte (2016-2022) et Marcos Jr. (depuis 2022).




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S’adapter au déclin démocratique et à l’ambiguïté

Aux Philippines, le déclin démocratique ne se traduit pas seulement par une intensification de la répression, il déstabilise les attentes vis-à-vis du comportement de l’État. Autrement dit, l’État devient imprévisible et difficile à lire pour les personnes engagées dans la défense des droits humains.

Les menaces publiques de Duterte dans les médias génèrent de l’incertitude même en l’absence d’une action coercitive immédiate. La répression n’est pas toujours centralisée, elle peut aussi être exercée par les forces de police locales, les paramilitaires ou des civils enhardis par la rhétorique de l’État et le climat d’impunité.

Ces formes indirectes de répression brouillent les distinctions entre coercition étatique et non étatique et génèrent des perceptions inégales et changeantes de la menace.

Dans ce contexte, les personnes engagées dans la défense des droits humains anticipent et atténuent les risques grâce à un répertoire d’adaptation, défini comme un ensemble de stratégies visant à permettre aux réseaux de défense des droits humains de protéger leurs membres tout en poursuivant leur action de plaidoyer et en conservant leur crédibilité. Concrètement, cela peut signifier fermer un bureau local ou transférer la parole à des alliés internationaux pour diminuer le risque direct.

Ces réseaux ne sont pas des acteurs unitaires, mais sont plutôt composés de nœuds interconnectés (secrétariats nationaux, sections régionales ou locales, organisations affiliées et coalitions transnationales). Chaque nœud est doté d’un accès inégal à l’information, aux ressources financières et matérielles, à la légitimité et à la protection, ce qui conditionne ses capacités d’adaptation au déclin démocratique.

Les vestiges des mobilisations passées et le capital social façonnent aussi la manière dont les défenseurs perçoivent les menaces, interprètent les signaux de l’État et décident d’agir. Cela explique parfois des interprétations différenciées de certains agissements. Par exemple, des alliances comme Karapatan et iDEFEND sont composées de membres expérimentés qui ont une lecture historique de la répression aux Philippines. Des organisations plus récentes ou basées à l’étranger comme ICHRP Canada ont pu avoir des perceptions différentes.


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Un déclin inégal : survivre à la violence de manière différenciée

Le début du mandat de Duterte est caractérisé par une grande ambiguïté. Ses déclarations violentes et ses promesses de réforme sociale simultanées ont généré incertitude et confusion parmi les réseaux de défense des droits humains qui tentaient d’interpréter la trajectoire du régime. L’ONG Karapatan témoigne :

Bien sûr, on se demandait comment juger Duterte, étant donné qu’à 8 heures du matin, il disait qu’il allait tuer tous les toxicomanes, et à midi, qu’il allait libérer tous les prisonniers politiques.

Entre 2017 et 2020, on observe une escalade et une apogée de la violence. Les années 2020-2022 sont éprouvantes pour les organisations, car il faut s’adapter à une violence et une répression continue, banalisée mais aussi de plus en plus institutionnalisée. La loi antiterroriste de 2020 généralise le « red-tagging » (pratique du gouvernement consistant à accuser des individus ou des organisations d’être des ennemis de l’État) et renforce la surveillance.

Sous Ferdinand Marcos Jr., de nombreux instruments répressifs ont été conservés mais rebaptisés, avec moins d’assassinats extra-judiciaires. Il recourt massivement à des formes de contrôle légalistes et technocratiques. Un défenseur en explique les effets concrets :

À l’heure actuelle, je pense qu’environ 60 organisations ont été poursuivies en vertu de la loi sur le financement du terrorisme. Leurs comptes bancaires sont gelés jusqu’à présent, y compris ceux du personnel. Ainsi, même les comptes bancaires personnels sont gelés. Et les organisations en réseau sont gelées.

Cependant, la répression est inégalement répartie dans l’espace, certains nœuds étant beaucoup plus exposés que d’autres. Les bureaux nationaux, souvent situés dans de grands centres urbains comme Manille, fonctionnent dans une relative sécurité, grâce à leur visibilité médiatique. Les sections locales opèrent à proximité immédiate des forces coercitives de l’État, ce qui les expose à des risques accrus, à une surveillance étroite et à un recours arbitraire à la violence. La sécurité devient ainsi une ressource inégalement distribuée.

Les alliés transnationaux jouissent d’une légitimité internationale, d’un poids institutionnel et sont moins exposés à la répression directe, mais ils n’ont pas d’accès immédiat aux événements sur le terrain, ce qui peut conduire à des perceptions erronées.

Cela entraîne des différences dans la perception des actions de l’État et dans les stratégies d’adaptation. Par exemple, les chapitres locaux peuvent fermer ou déménager lorsque la répression s’intensifie, en privilégiant la sécurité.

Par exemple, nos coordinateurs régionaux, qui étaient auparavant les représentants officiels dans leurs régions respectives. Nous avons mené des enquêtes et des analyses afin de déterminer qui pouvait encore assumer cette fonction dans leur domaine de responsabilité respectif tout en garantissant leur sécurité.

Bien que fondées sur le cas des Philippines, ces réflexions peuvent dépasser les frontières de l’archipel pour éclairer la manière dont les militants des droits humains font face au déclin démocratique qui sévit dans plusieurs pays de la planète. Des Philippines aux États-Unis, ces réseaux ne disparaissent pas : ils s’adaptent, se transforment et inventent de nouvelles façons de lutter pour des sociétés plus justes.

La Conversation Canada

Dominique Caouette a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Survivre et résister : les réseaux de défense des droits humains face au déclin démocratique aux Philippines – https://theconversation.com/survivre-et-resister-les-reseaux-de-defense-des-droits-humains-face-au-declin-democratique-aux-philippines-268759