Source: The Conversation – in French – By Nathalie André, Maitre de Conférences en Sciences du sport, Université de Poitiers
Depuis des décennies, la psychologie et les neurosciences invitent à considérer que, si les humains et les animaux cherchent naturellement à faire le moins d’efforts possible, c’est parce que faire des efforts serait désagréable.
Envisageons ici une autre interprétation : ce n’est pas l’effort en lui-même que les individus évitent, mais l’effort gaspillé – celui qui ne mène à rien ou dont les bénéfices ne justifient pas l’investissement. Cette vision, nous l’exposons dans un article co-écrit avec Roy Baumeister de l’Université de Harvard, Guido Gendolla de l’Université de Genève et Michel Audiffren de l’Université de Poitiers et publié en 2026 dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews. Explications.
Comment avons-nous mis en évidence que c’est le gaspillage d’efforts que les individus évitent, pas l’effort lui-même ?
Pour étayer notre thèse, nous avons réalisé une synthèse critique de la littérature scientifique selon deux axes principaux. Le premier s’est intéressé au développement de l’enfant. Nous nous sommes dit que, si l’effort était intrinsèquement désagréable, ce rejet de l’effort devrait s’observer très tôt au cours du développement.
Les nourrissons et jeunes enfants ne manifestent aucune aversion spontanée à l’effort : ils s’y engagent librement, y associent plaisir et satisfaction, et n’apprennent à l’économiser que progressivement. L’exemple des bébés de 10 mois est particulièrement frappant : après avoir observé un adulte persévérer face à une tâche difficile, ils redoublent eux-mêmes d’efforts pour résoudre un problème.
Plus tard, vers 6 ans, les enfants sourient davantage après avoir réussi quelque chose de difficile que quelque chose de facile – comme si la résistance elle-même ajoutait de la valeur à la réussite. Si l’effort était intrinsèquement aversif, rien de tout cela ne serait possible.
Le second axe s’est concentré sur les études portant sur le « principe du moindre effort » chez l’animal et l’adulte. La préférence pour la voie la moins coûteuse n’émerge que lorsque les récompenses sont strictement équivalentes – et s’efface dès que les bénéfices justifient l’investissement.
Mieux, plusieurs études montrent que les individus préfèrent activement s’engager dans une tâche plutôt que de rester passifs, et que les gens occupés sont plus heureux que les gens oisifs, même lorsqu’on les force à s’activer.
Pourquoi ce constat est-il si important ?
Ce changement de perspective transforme notre compréhension de la motivation humaine. Il permet de résoudre ce que certains appellent le « paradoxe de l’effort » : s’il existe bien une loi biologique du moindre effort, alors comment expliquer que des millions de personnes s’engagent volontairement dans des activités exigeantes – sport intensif, apprentissage d’un instrument, études longues – et y trouvent du plaisir ?
Si l’effort est compris comme un coût neutre, comparable à une dépense d’argent, alors il devient logique que les individus acceptent de l’investir lorsque les gains en valent la peine.
Cette approche repositionne l’être humain comme un agent capable d’évaluer et de décider, plutôt que comme un organisme en lutte permanente contre une répulsion biologique à l’action. Elle permet aussi de mieux distinguer les situations ordinaires de désengagement – qui relèvent d’un calcul défavorable – des cas pathologiques, où une véritable aversion à l’effort peut apparaître.
Dans ce deuxième cas, cette réticence à l’effort repose sur des mécanismes neurobiologiques bien identifiés, notamment un déficit du système dopaminergique. La dopamine joue en effet un rôle central dans la motivation : elle renforce le sentiment de récompense et stimule la poursuite d’objectifs. Lorsqu’elle est produite en quantité insuffisante, l’effort devient véritablement désagréable et le désir de s’engager s’érode.
Quelles suites donner à cette recherche ?
Plusieurs questions restent ouvertes.
On comprend encore mal dans quelles conditions certaines personnes développent une véritable aversion à l’effort et quels mécanismes neurobiologiques sont impliqués. Le rôle du système dopaminergique est souvent évoqué, mais les recherches se sont surtout concentrées sur des situations où les récompenses sont externes. Les motivations intrinsèques – lorsque l’effort est recherché pour lui-même – restent encore peu étudiées.
Surtout, une question pratique se profile : et si, plutôt que de chercher à rendre les tâches moins pénibles – à l’école, au travail, dans le soin –, on cherchait avant tout à les rendre plus justifiées aux yeux de ceux qui les accomplissent ? Ce n’est pas la même chose. Et la différence pourrait changer beaucoup.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
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Nathalie André ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Sommes-nous vraiment programmés pour la paresse ? – https://theconversation.com/sommes-nous-vraiment-programmes-pour-la-paresse-278897
