José Antonio Kast au pouvoir au Chili : un tournant symptomatique d’une radicalisation droitière en Amérique latine

Source: The Conversation – in French – By Damien Larrouqué, Maître de conférences en sciences politiques et membre du centre de recherche multidisciplinaire AGORA (EA 72935), CY Cergy Paris Université

L’élection d’un président chilien ouvertement nostalgique de Pinochet s’inscrit dans une poussée plus large des droites radicales en Amérique latine, nourrie par le mécontentement social et l’incapacité des systèmes politiques à canaliser certaines revendications. Au Chili, cette dynamique découle notamment des frustrations post-2019, du rejet du projet constitutionnel et d’un déplacement des attentes citoyennes vers la sécurité et l’ordre, que le nouveau pouvoir érige en priorité.


Après une large victoire – 58 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle en décembre dernier –, José Antonio Kast a pris ses fonctions le 11 mars, devenant ainsi le premier président de droite radicale au Chili depuis le retour à la démocratie en 1990.

Son triomphe électoral constitue la dernière manifestation d’une poussée conservatrice, voire réactionnaire, en Amérique latine. Ce cap à tribord s’est illustré lors du sommet baptisé « Bouclier des Amériques », organisé le 6 mars à l’initiative de Donald Trump, lequel a convié à Miami des dirigeants latino-américains aux orientations idéologiques compatibles avec les siennes : du libéral-conservateur paraguayen Santiago Peña à l’autocrate salvadorien Nayib Bukele, en passant par le libertarien argentin Javier Milei. Kast, élu mais non encore investi, y a également été invité.

Pour comprendre l’ascension de ces nouvelles droites, il faut cependant dépasser les catégories analytiques trop générales qui tendent à homogénéiser des situations nationales très différentes. Leur émergence s’inscrit dans une séquence politique marquée par la radicalisation d’une partie des électorats et par la difficulté croissante des systèmes politiques à répondre aux mécontentements sociaux.

Comme le montrent Gabriel Kessler et Gabriel Vommaro dans La era del hartazgo, un facteur joue un rôle clé : l’existence – ou non – de coalitions politiques capables de politiser certaines revendications sociales. Les deux politologues expliquent que là où ces coalitions structurent le conflit politique, les demandes sociales peuvent être intégrées dans l’arène institutionnelle et donc canalisées dans une logique démocratique. Ailleurs, leur absence nourrit un mécontentement diffus et une forte défiance envers les élites, qui se traduit par un vote pour des outsiders, c’est-à-dire pour des candidats situés en marge de l’échiquier politique, voire à l’extérieur de l’arc républicain. Le titre de leur ouvrage en espagnol évoque ainsi cette « irrépressible et insupportable colère » (hartazgo) qui aboutit « à renverser la table ».

Quelle nouvelle droite pour le Chili ?

Le cycle politique actuel au Chili trouve son origine dans les mobilisations sociales de 2019, qui avaient fait naître de fortes attentes citoyennes. Mais les conséquences délétères de la pandémie de Covid-19, qui ont contribué à accentuer les difficultés économiques, la dégradation du climat sécuritaire, les tensions migratoires, ainsi que les faux espoirs nés d’un projet constitutionnel mal ficelé – rejeté par 62 % des Chiliens lors d’un référendum en septembre 2022 — ont progressivement modifié la perception de la situation nationale.

Au cours des cinq dernières années, les revendications adressées à la classe politique ont évolué de manière substantielle : d’un agenda initialement centré sur les questions de justice sociale, elles ont pris la forme d’aspirations au rétablissement de l’ordre et à la stabilité institutionnelle. Les exigences redistributives n’ont pas pour autant disparu, mais elles apparaissent conditionnées à la restauration préalable de l’autorité de l’État. Pour reprendre la fameuse devise associée au positivisme d’Auguste Comte, courant philosophique qui a été très influent en Amérique latine et singulièrement au Chili au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, la rhétorique droitière contemporaine revendique d’abord « l’ordre », avant « le progrès ».

Au niveau discursif, le nouveau gouvernement développe l’idée que le Chili, depuis le mandat du président de gauche Gabriel Boric (2022-2026), est frappé par une crise multidimensionnelle : institutionnelle d’abord, avec un État accusé d’avoir renoncé au maintien de l’ordre et au contrôle des frontières ; économique ensuite, ce qui justifie le retour à une stricte orthodoxie budgétaire ; mais aussi politique, à travers la critique d’une droite conservatrice traditionnelle jugée trop conciliante. À cela s’ajouterait enfin une crise morale qui s’exprime dans les transformations culturelles et la promotion des diversités sexuelles, ethniques, de genre et autres.

Ce diagnostic ne se limite pas à une description de la réalité : il a une valeur performative et participe donc d’une mise en scène politique. Comme d’autres figures de la droite radicale, à l’instar de Marine Le Pen ou de Javier Milei, le nouveau président chilien tend à amplifier les difficultés du pays afin de se présenter comme l’interprète d’un moment critique appelant à la mise en place de mesures exceptionnelles. La sociologie politique tend à montrer que l’exagération de la menace – qu’il s’agisse de son urgence ou de sa gravité – constitue d’ailleurs un trait récurrent des populismes contemporains.

Plus qu’une idéologie rigide, ce conservatisme de nouvelle génération apparaît comme une matrice discursive souple et dynamique, capable de structurer un nouveau projet politique dans une optique potentiellement réactionnaire. Au sens foucaldien, on pourrait y voir une « formation discursive », soit un cadre intellectuel et rhétorique à travers lequel sont distingués certains problèmes publics (par exemple : l’immigration et l’insécurité plutôt que les inégalités sociales ou les ravages environnementaux), élaborées des solutions souvent simplistes mais jugées efficaces pour y faire face (l’expulsion des clandestins ou la construction de prisons plutôt que l’intégration socio-économique ou la rénovation urbaine), ainsi qu’identifiés les acteurs considérés comme crédibles et légitimes pour y répondre (les forces régaliennes plutôt que les partenaires sociaux ou les associations citoyennes).

Au Chili, ce cadrage ne surgit pas de nulle part : il répond en partie à une demande sociale de retour à l’ordre que le projet du Parti républicain, fondé par Kast en 2019, est parvenu à capter. Il s’inscrit aussi dans un contexte politique marqué à la fois par la prégnance de l’anticommunisme et par le bilan mitigé du gouvernement de Gabriel Boric sur le plan social et économique.

Affiné à la suite de deux campagnes présidentielles (2017 et surtout 2021, où il avait perdu au second tour face à Boric), le projet de Kast apparaît comme hybride. Il est authentiquement le produit de la droite chilienne, dans la mesure où il s’enracine dans la tradition idéologique de la subsidiarité, principe central sous la dictature militaire (1973-1990) qui associait libéralisme économique et conservatisme moral. Mais il est aussi partie intégrante d’un réseau plus large de nouvelles droites radicales, avec lesquelles il partage des affinités idéologiques (Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Bukele au Salvador, Meloni en Italie) et certaines stratégies de communication disruptives.

Les risques de dérive illibérale

Au Chili, le gouvernement est nommé par le président de la République dans le cadre d’un présidentialisme renforcé, caractérisé par des pouvoirs étendus sur l’exécutif et une influence marquée sur le législatif. Les premières mesures adoptées donnent un aperçu des priorités du nouveau gouvernement. À la manière des préconisations d’un Steve Bannon, l’ancienne éminence grise de la Maison-Blanche, dont la méthode consiste à « inonder la zone », l’enjeu est de saturer l’agenda politique par la signature de nombreux décrets et l’envoi de projets législatifs exorbitants au Congrès, dits « omnibus », qui rappelle l’initiative portée par le président argentin Javier Milei ou encore celle du One Big Beautiful Bill du président Trump.

Cette stratégie cherche à imposer le tempo gouvernemental en tirant parti des divisions de l’opposition et des marges de manœuvre relatives au Congrès. Bien que les forces de droite n’y disposent pas de la majorité absolue, elles ont récemment obtenu la présidence des deux Chambres, ce qui leur confère un pouvoir non négligeable dans la conduite de l’agenda législatif.

Sur le plan idéologique et politique enfin, deux mesures ont particulièrement marqué le début du mandat kastien. La première concerne l’ouverture à l’octroi de grâces présidentielles individuelles en faveur de membres des forces en uniforme – carabiniers ou militaires – incarcérés pour des faits survenus lors des manifestations de 2019. Cette initiative fait écho à un projet de loi récemment approuvé par le Sénat visant à permettre la commutation de peines pour des personnes condamnées pour violations des droits humains, notamment sous la dictature.

La seconde mesure porte sur un durcissement de la politique migratoire à la frontière nord du Chili, notamment avec la Bolivie et le Pérou, où a été annoncé le creusement de tranchées dans une région désertique et foncièrement inhospitalière. Dans le cadre du plan « Escudo Fronterizo » (bouclier frontalier), l’exécutif entend renforcer les dispositifs de lutte contre l’immigration irrégulière et les réseaux criminels transnationaux.

Ces orientations s’inscrivent dans un renforcement du présidentialisme et dans la centralité accordée aux politiques sécuritaires et migratoires. Lorsque la notion d’ordre devient l’axe structurant de l’action publique, le risque apparaît de voir se banaliser des mesures exceptionnelles et s’élargir les marges du pouvoir coercitif de l’État – ce d’autant que les prérogatives institutionnelles en la matière sont déjà réputées très larges au Chili.

Un discours qui se veut rassurant

Depuis son élection, José Antonio Kast joue par ailleurs sur deux registres discursifs. D’un côté, il conserve un ton institutionnel et modéré, insistant sur l’unité nationale et sur la nécessité de gouverner pour l’ensemble des Chiliens, au-delà des clivages partisans et des logiques de camp. De l’autre, son discours adopte par moments une dimension plus doctrinaire, notamment à travers la rhétorique de la « bataille culturelle », alignée sur celle de ses homologues argentin, Javier Milei, et espagnol, Santiago Abascal, et qui a récemment été au centre de son intervention lors du VIIᵉ Sommet transatlantique à Bruxelles, pendant sa tournée européenne de février 2026.

Dans l’ensemble, le nouveau gouvernement chilien semble ainsi chercher à concilier une identité programmatique affirmée (relevant de la « droite dure ») avec une inscription dans les cadres institutionnels existants (fruits d’une démocratie consolidée). La trajectoire du mandat dépendra en grande partie du maintien – ou non – de ce délicat équilibre entre affirmation politique, respect des institutions et préservation des limites démocratiques au pouvoir exécutif.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. José Antonio Kast au pouvoir au Chili : un tournant symptomatique d’une radicalisation droitière en Amérique latine – https://theconversation.com/jose-antonio-kast-au-pouvoir-au-chili-un-tournant-symptomatique-dune-radicalisation-droitiere-en-amerique-latine-278454