Source: The Conversation – France (in French) – By Yann Algan, Professeur d’économie, HEC Paris Business School
À partir d’une enquête menée auprès de 3 909 salariés du secteur privé, nous montrons que les votes dits radicaux ne procèdent pas tous de la même expérience sociale. Le travail éclaire autrement la distinction entre « défiance RN », « conflictualité LFI » et retrait politique.
Au lendemain du second tour des élections municipales, les commentaires ont utilement insisté sur plusieurs lignes de force du scrutin : l’abstention reste élevée dans une partie des classes populaires, le Rassemblement national (RN) continue de progresser dans certains territoires, et des candidatures portées par La France insoumise (LFI) ont parfois remobilisé des électeurs longtemps tenus à distance de la représentation politique. Ces lectures sont précieuses. Mais elles laissent souvent dans l’ombre un lieu décisif pour comprendre les fractures politiques contemporaines : le travail.
C’est précisément ce que notre recherche a cherché à éclairer. À partir d’une enquête menée en 2024 et 2025 auprès de 3 909 salariés du secteur privé en France, nous avons voulu comprendre ce qui distingue, à caractéristiques sociales comparables, les différentes formes de radicalité électorale.
Nos résultats conduisent à une conclusion nette : le revenu, le diplôme ou la catégorie socioprofessionnelle ne suffisent pas. Pour expliquer les préférences politiques, il faut aussi regarder de près la manière dont les individus vivent leur travail, la qualité de leurs relations avec leurs collègues, leur confiance dans leur environnement professionnel, leur sentiment de reconnaissance et, plus largement, leur satisfaction dans la vie.
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Autrement dit deux salariés de même qualification, de même statut, parfois dans la même entreprise, peuvent voter très différemment. Ce qui les distingue n’est pas seulement leur position dans la structure sociale, mais la texture de leur expérience quotidienne : se sentent-ils intégrés à un collectif ? Font-ils confiance à leurs pairs ? À leur direction et leur entreprise ? Ont-ils le sentiment d’être traités avec respect ? Vivent-ils comme des membres d’une équipe ou comme des individus isolés ?
Désaffiliation au travail au RN
Cette perspective permet d’abord de mieux comprendre le vote RN. Dans notre enquête, les salariés proches du Rassemblement national se caractérisent par une forme singulière de désaffiliation au travail. En moyenne, ils expriment un niveau de confiance envers leurs collègues inférieur à celui des autres groupes politiques. Ils se sentent moins entourés, moins entendus, moins insérés dans leur équipe. Ils ont aussi le sentiment d’un blocage des perspectives, d’une reconnaissance insuffisante et d’une place dégradée dans l’ordre social. Cette défiance horizontale compte.
Elle éclaire la manière dont l’isolement vécu au travail peut nourrir une défiance plus générale à l’égard d’autrui, des institutions et, souvent, des minorités. En revanche, nous constatons qu’ils sont en moyenne très fiers de leur travail, confiants dans leur entreprise. Leur colère est nourrie par le blocage dans les perspectives de promotion et de reconnaissance. Leur souhait est de trouver une meilleure place dans la société, pas de changer de système.
Une défiance pour la hiérarchie, le système à LFI
Les salariés proches de La France insoumise expriment eux aussi une colère, mais celle-ci ne repose pas sur la même expérience sociale. Dans nos données, ils se distinguent au contraire par un niveau élevé de confiance envers leurs collègues. Ils déclarent plus fréquemment se sentir solidaires de leur collectif de travail, mieux intégrés à leur équipe, davantage portés par des relations de proximité préservées. Leur conflictualité n’est pas d’abord dirigée vers les pairs. Elle est plus verticale : elle vise la hiérarchie, l’organisation du travail, l’entreprise comme institution, ou le sentiment d’un décalage entre les promesses du travail et la réalité vécue.
Cette distinction est essentielle, parce qu’elle invite à cesser de rabattre tous les votes dits « anti-système » sur un même ressort. Nos résultats ne montrent pas une seule colère, qui se distribuerait ensuite entre droite radicale et gauche radicale. Ils montrent au contraire des colères de nature différente.
Dans un cas, la protestation s’accompagne d’une défiance envers les collègues et les autres en général, mais d’une confiance dans l’entreprise. Dans l’autre, elle coexiste avec un lien de confiance encore fort entre semblables, mais une forte défiance dans l’entreprise et le système.
Un autre enseignement important de notre enquête tient à la nature des frustrations exprimées. Chez les sympathisants de LFI, l’insatisfaction semble davantage liée au sens du travail. Elle naît d’un écart entre des aspirations fortes – utilité sociale, autonomie, dignité, capacité à agir – et une réalité perçue comme décevante ou empêchée. Chez les sympathisants du RN, la frustration renvoie plus fréquemment à la place occupée dans le système : rémunération, promotion, statut, reconnaissance sociale. Dans les deux cas, il y a une critique du présent. Mais l’objet de cette critique diffère.
La France des trois colères
Cette opposition permet de reformuler d’une manière plus rigoureuse ce qui ressort aussi de notre travail : parmi les salariés du privé, nous n’observons pas une seule France en colère, mais au moins trois configurations.
La première est celle d’une colère isolée, méfiante, socialement désaffiliée, qui se retrouve davantage du côté du RN. La deuxième est celle d’une colère collective, appuyée sur la confiance entre pairs, que l’on retrouve davantage chez les proches de LFI. La troisième est celle du retrait : un tiers des salariés interrogés ne se reconnaît dans aucun parti. Ce groupe ne partage pas nécessairement l’intensité protestataire des deux autres ; il se caractérise surtout par l’atonie civique, le désengagement, et le sentiment que rien ne peut vraiment changer.
Ce troisième groupe est souvent oublié dans les commentaires électoraux. Pourtant, il mérite une attention particulière. Car il cumule fréquemment le retrait politique et la fragilisation du lien social au travail. Il ne traduit pas une radicalité bruyante, mais une forme de décrochage silencieux. À terme, cette atonie peut être tout aussi problématique pour la vie démocratique qu’une polarisation exacerbée.
Le rôle des entreprises et du travail
Il faut bien sûr rester prudent. Une enquête comme la nôtre n’autorise ni les simplifications abusives ni les causalités mécaniques. Le vote ne se réduit jamais à une variable unique, et le travail n’épuise pas à lui seul l’explication des comportements politiques. Mais nos résultats montrent qu’il constitue aujourd’hui un vecteur essentiel pour comprendre les lignes de fracture qui traversent la société française. L’entreprise n’est pas seulement un lieu de production. Elle est aussi un espace, où se fabriquent, ou se défont, la confiance, le sentiment d’appartenance et la possibilité de faire collectif.
Dans le moment politique actuel, ce point mérite d’être pleinement pris au sérieux. Car ce qui s’est joué lors des élections municipales ne dépend pas seulement des appartenances sociales au sens classique du terme. Cela dépendra aussi de la capacité des offres politiques à s’adresser à des expériences différenciées du lien social.
Dans une démocratie fragilisée à la fois par la défiance et par le retrait, distinguer les formes de colère, les comprendre est le prélude pour apporter des solutions pertinentes. Et dans cette perspective, la cohésion sociale dans l’entreprise, par opposition à la solitude, est un enjeu démocratique et pas seulement de politique RH.
Cet article a été écrit avec l’aide de Camille Frouard, étudiant en master à HEC.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Vote radical : ce que le travail nous apprend des colères qui séparent – https://theconversation.com/vote-radical-ce-que-le-travail-nous-apprend-des-coleres-qui-separent-278846
