Le RN s’implante localement, mais échoue dans les métropoles. Quelles leçons pour 2027 ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quel est le bilan des municipales 2026 ? Les deux partis en dynamique, le RN et LFI, sont-ils renforcés en vue des élections présidentielles de l’an prochain ? Entretien avec le politiste Frédéric Sawicki.


The Conversation : quel est le bilan des municipales 2026 ?

Frédéric Sawicki : Commençons par rappeler que dans 9 communes sur 10, les élections ont été jouées dès le premier tour. Les seconds tours ont surtout concerné la France urbaine. Dans une ville sur deux au moins, trois listes étaient en compétition, confirmant la tripolarisation de notre champ politique. Au total, la stabilité politique domine car à la différence de 2008 ou 2014, ces élections municipales n’ont pas été l’occasion de sanctionner une majorité ou un gouvernement, faute de présence massive de listes se réclamant de la « majorité présidentielle ».

En conséquence les rares bascules d’un camp vers l’autre s’expliquent souvent par des considérations locales. Si le PS gagne Saint-Étienne, ça n’est pas sans lien avec les affaires qui ont affecté le maire sortant (mis en cause pour avoir utilisé une vidéo pour exercer un chantage sur son adjoint). Inversement si à Brest, le PS perd, l’effet d’usure du maire sortant, élu depuis 2001, n’y est sans doute pas pour rien. On pourrait multiplier les exemples.

On constate également un certain nombre de constantes sociologiques. Les très grandes métropoles votent toujours massivement à gauche. Dans les villes d’économie touristique, avec une forte présence de professions indépendantes, des petits patrons, de commerçants, des populations liées au monde militaire (par exemple à Toulon), ou des retraités aisés (Nice, Menton ou Cagnes-sur-Mer), le vote est fortement orienté à droite ou désormais à l’extrême droite.

Au total, on constate finalement autant de cas de bascules de la droite vers la gauche ou inversement, que des déplacements à l’intérieur de chaque camp : des villes socialistes ou communistes deviennent LFI (Saint-Denis, Vénissieux), des villes écologistes basculent vers le centre gauche (Strasbourg ou Poitiers). De l’autre côté du spectre, certaines villes de droite ou du centre droit passent à l’extrême droite ou à ses alliés, par exemple à Nice avec Eric Ciotti.

Les quelques bascules de la gauche vers la droite sont rares et elles s’équilibrent par les bascules dans l’autre sens. Sur les municipalités de plus de 50 000 habitants, la gauche et les écologistes perdent Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg, mais ils gagnent Saint-Étienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers et Pau.

L’un des résultats notables est l’implantation locale du RN…

Frédéric Sawicki : L’un des phénomènes nouveaux est le fort renforcement de l’ancrage municipal du Rassemblement national. En 2020, le RN ne l’a emporté que dans 17 villes, dont sept de plus de 20 000 habitant·e·s. Cette fois-ci, il en gagne 60. Certes, il y a des échecs importants à Toulon ou Nîmes, mais il y a la conquête de nombreuses villes moyennes comme Carpentras, La Seyne-sur-Mer, La Flèche, Vierzon, Montargis, Liévin… La présence du RN est surtout localisée dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, sur la Côte d’Azur, mais aussi en Occitanie (Agde, Castres, Carcassonne, Montauban).

Par ailleurs, le RN ancre sa présence dans les villes qu’il avait conquises en 2014 puis en 2020, c’est essentiel pour renforcer sa crédibilité en vue des présidentielles de 2027.

LFI est-il également renforcé par ces élections municipales ?

Frédéric Sawicki : La percée de LFI est réelle puisque plusieurs villes de plus de 30 000 habitants sont gagnées – Saint-Denis, Roubaix, Saint-Paul et Le Tampon (à La Réunion), Vénissieux, Vaux-en-Velin, La Courneuve, Creil. Ce n’est pas rien quand l’on part de zéro. Pour autant, il faut relativiser cette percée.

Les insoumis ont échoué dans les situations où ils avaient pris la tête de la gauche (à Toulouse ou à Limoges). Le parti de Jean-Luc Mélenchon n’a pas été en capacité de décrocher des municipalités tenues par la droite, à l’exception de Roubaix.

Par ailleurs, LFI a voulu s’imposer comme un partenaire incontournable, avec la menace de faire chuter le PS en cas de refus d’alliance. Or, lorsque les socialistes et alliés ont refusé la fusion, ils ont rarement été battus. LFI n’a donc pas réussi à démontrer sa capacité de nuisance – le cas de Paris étant emblématique, mais on peut également citer Rennes ou Montpellier.

Enfin, on remarque que dans le cadre d’alliances, notamment avec les écologistes, des villes ont été perdues (Strasbourg, Poitiers, Besançon..). Lorsque les alliances ont permis de gagner (Grenoble, Lyon, Tours), les Insoumis ne seront pas représentés au sein des exécutifs car les fusions étaient uniquement « techniques ». Les élus LFI resteront donc cantonnés à un rôle d’opposant, ce qui ne permet pas au parti de démontrer une capacité à gouverner. C’est un vrai problème pour accéder au pouvoir suprême en 2027 que d’apparaître comme un parti purement protestataire.

On remarque que le centre et la droite ont renforcé leur alliance lors de ces municipales…

Frédéric Sawicki : Il y a eu énormément de listes où le centre droit, Horizons, MoDem et Renaissance, se sont alliés avec des candidats de droite, UDI ou LR, dès le premier tour. Au deuxième tour, on a assisté à de nombreuses fusions. Cette élection municipale s’inscrit donc dans la continuité de l’alliance parlementaire entre le bloc central et la droite depuis 2022 et surtout depuis 2024 et préfigure ce qui pourrait se passer à la présidentielle. Après le second tour, on a entendu des appels pour que LR, Horizons et les macronistes se dotent d’un dispositif et d’un candidat communs. Avec sa victoire au Havre, Edouard Philippe a prononcé un discours visant à fédérer ces forces – même si la bataille reste très ouverte.

Il a beaucoup été question de la « guerre des gauches », avec une fracture nette entre une partie des socialistes et les insoumis… Quels sont les enjeux pour 2027 ?

Frédéric Sawicki : La fracture entre ceux qui refusent toute alliance avec LFI et les autres s’est renforcée avec ces municipales. Mais ce que l’on constate, c’est que le centre autonome n’existe plus guère, le bloc central étant clairement allié avec la droite désormais. Quelle est donc la stratégie d’alliance de ceux qui, comme Raphaël Glucksmann ou François Hollande, prônent un rapprochement avec les centristes ? Si le Parti socialiste sort plutôt renforcé de cette élection, c’est parce qu’il a su s’allier, dès le premier tour, avec les écologistes, les communistes, Place publique ou d’anciens insoumis. La seule voie qui semble se dessiner pour la gauche, c’est de travailler sur ce socle en la renforçant – sans LFI – tout en montrant aux électeurs insoumis qu’ils ne sont pas des inaudibles et que leurs aspirations sont entendues.

Certains observateurs redoutaient une « fusion » entre la droite et l’extrême droite. Elle n’a pas eu lieu au niveau des appareils. En revanche, les électeurs de la droite et de l’extrême droite se sont, semble-t-il, bien rapprochés…

Frédéric Sawicki : Les initiatives locales de rapprochement entre le RN et des candidats de la droite ont immédiatement été condamnées par LR. Le fait que Bruno Retailleau n’ait pas appelé à voter Christian Estrosi contre Eric Ciotti à Nice a provoqué l’indignation. En revanche, le choix des électeurs a montré une grande porosité entre droite et extrême droite. La présence de candidats insoumis faisant figure de repoussoir, des électeurs RN ont voté LR pour faire barrage à la gauche, et des électeurs LR ont voté RN pour les mêmes raisons. C’est clair à Brest, à Clermont-Ferrand, à Limoges, Besançon, Marseille, où l’électorat de Martine Vassal (LR) a été divisé par deux entre le premier et le second tour, au profit de Franck Allisio (RN).

Finalement, qui sort vainqueur de ces municipales ? Le RN a-t-il franchi une étape de plus pour un succès en 2027 ?

Frédéric Sawicki : Le RN bénéficie d’une dynamique positive, le renforcement de son implantation locale est une étape importante en vue des sénatoriales mais aussi des élections présidentielles et législatives. Pour autant, il reste à la porte des très grandes villes, ce qui est une faiblesse majeure dans la perspective de sa marche vers l’Élysée. Comment un parti pourrait-il gagner le pouvoir national en étant absent des métropoles où se concentre l’essentiel de l’activité intellectuelle et économique de la nation ? Le RN représente autour de 30 % des électeurs : il peut gagner en 2027 face à un Jean-Luc Mélenchon isolé, ou si la gauche (hors LFI) et la droite restent divisées. Le succès du RN en 2027 n’a donc rien d’inéluctable à condition que la gauche ou la droite rassemblent. C’est ce que François Mitterrand avait réussi à faire en 1981 et en 1988. C’est ce que Jacques Chirac avait fait en 1995, comme Nicolas Sarkozy en 2007. C’est désormais aux forces politiques de jouer… avec les bonnes cartes.


Propos recueillis par David Bornstein

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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