Les avantages et risques du nouveau régime d’exonération tarifaire de la Chine pour l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Lauren Johnston, Associate Professor, China Studies Centre, University of Sydney

Le président chinois Xi Jinping a annoncé, en février 2026, qu’à compter du 1er mai, la Chine va supprimer les droits de douane pour 53 pays africains. Il s’agit de tous les pays du continent à l’exception de l’Eswatini, qui reconnaît Taïwan.

Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 348 milliards de dollars américains en 2025, soit une hausse de 17,7 % par rapport à 2024. Les exportations chinoises vers l’Afrique dominent les flux commerciaux et se sont élevées à 225 milliards de dollars américains, soit une augmentation de 25,8 %.
Ce chiffre est à comparer aux 123 milliards de dollars d’importations en provenance d’Afrique, qui n’ont augmenté que de 5,4 %. Un tel déficit commercial croissant entre l’Afrique et son plus grand partenaire commercial souverain rend urgentes les nouvelles mesures chinoises en faveur des exportations africaines vers la Chine.

Au-delà du commerce et de la diplomatie, que signifie ce changement dans un contexte de rivalité commerciale entre grandes puissances ?

En me basant sur des années de recherche sur les relations commerciales sino-africaines, j’identifie deux effets probables positif et négatif.

D’abord, du côté positif, la suppression des droits de douane pourrait encourager la coopération transfrontalière en matière d’exportation au sein de l’Afrique. Du côté négatif, cela risque de profiter beaucoup plus aux économies africaines les plus fortes au détriment des économies plus faibles.

Le régime actuel

Les préférences commerciales de la Chine spécifiques à l’Afrique ont évolué grâce au Forum sur la coopération sino-africaine, créé en 2000. L’intégration de la Chine dans le commerce mondial depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 a également évolué.

Depuis 2005, les pays les moins avancés d’Afrique bénéficient d’un accès sans droits de douanes à la Chine pour toutes les lignes tarifaires. Les pays les moins avancés sont des pays à faible revenu confrontés à de graves obstacles structurels au développement durable. Ils sont très vulnérables aux chocs économiques et environnementaux et disposent d’un faible capital humain.

Il y a 33 pays africains qui profitaient de ce régime. Les pays africains à revenu intermédiaire en étaient exclus. Ce chiffre est susceptible de changer en fonction de la croissance des revenus et de la reconnaissance diplomatique de Pékin.

L’Afrique du Sud, par exemple, a continué à être soumise à des droits de douane sur la plupart de ses exportations, notamment les fruits, le vin et les produits alimentaires transformés. Beaucoup se situaient entre 10 % et 25 %.

Seuls quelques articles de recherche se sont penchés sur les préférences commerciales chinoises antérieures envers l’Afrique. Par exemple, le chercheur en politiques publiques et économiste Adam Minson a estimé que les accords d’exonération tarifaire pour les pays les moins avancés de 2005 n’apporteraient à certains pays qu’à peine 100 000 dollars supplémentaires par an.

Ma propre thèse de doctorat a montré qu’en 2009, ces politiques commerciales préférentielles n’avaient eu aucun impact significatif sur les exportations. Plus récemment, les économistes Zhina Sun et Ehizuelen Michael Mitchell Omoruyi ont constaté que la politique actuelle de droits de douane nuls avait favorisé la diversification des exportations manufacturières vers la Chine et du commerce régional. Mais cela n’a eu que peu d’effets sur la diversification des exportations agricoles et minières.

Une recommandation revenait souvent dans les analyses: étendre le traitement tarifaire égalitaire à l’ensemble des blocs régionaux africains. Il s’agit notamment de la Communauté de l’Afrique de l’Est, de l’Union douanière d’Afrique australe et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

Cela pourrait conduire à une organisation régionale de la production destinée à l’exportation, plutôt que de la voir faussée, voire entravée, par des écarts tarifaires.

Les réformes annoncées par Xi en février constituent un pas dans cette direction.

Une incitation à coopérer ?

En étendant les droits de douane nuls à presque tous les pays africains, la Chine a supprimé une distorsion de sa politique tarifaire antérieure. Lorsque seuls certains pays bénéficiaient d’avantages d’exportation en franchise de droits, les investisseurs et les producteurs étaient incités à implanter leur production destinée à l’exportation dans les pays les moins avancés afin de s’assurer un accès à ces franchises douanières.

Cela ne fonctionnait pas toujours. En effet, les pays les moins avancés ont du mal à devenir des exportateurs car ils sont confrontés à des barrières commerciales comme l’approvisionnement en électricité peu fiable et des infrastructures déficientes.

La suppression totale des tarifs désavantagera les pays les moins avancés, car ils perdront le « statut spécial » qui leur était accordé sous l’ancien régime. Mais ce changement pourrait ouvrir de nouvelles perspectives. Les décisions de production peuvent désormais tirer parti des chaînes d’approvisionnement transnationales et intrarégionales existantes et potentielles, fondées sur l’avantage comparatif, au lieu de se concentrer sur les endroits où les droits de douane à l’exportation étaient les plus bas.

De plus, la baisse des droits de douane pour les économies africaines plus développées pourrait permettre aux entrepreneurs africains de travailler au-delà des frontières pour se livrer au commerce sans se heurter à des barrières commerciales différentes selon les localités. Cela pourrait à son tour soutenir le programme d’intégration commerciale de l’Afrique.

Pour stimuler le commerce, la Chine a également signalé qu’elle étendrait ses mesures de facilitation des échanges. Cela inclut des « voies vertes » améliorées pour les importations africaines. Voici quelques exemples potentiels :

  • un dédouanement plus rapide

  • des procédures phytosanitaires simplifiées (règles régissant la sécurité alimentaire). On pourrait par exemple établir un ensemble clair de critères permettant à un exportateur agréé, par exemple d’avocats kenyans, de bénéficier d’une pré-autorisation pour le dédouanement.

  • des investissements accrus dans la formation et la logistique liée au commerce.

La Chine a également mis en place un centre dédié à la facilitation des échanges Chine-Afrique à Changsha, la capitale de la province du Hunan. L’objectif est de disposer d’un pôle central d’expertise et d’industries liées au commerce, facilitant ainsi les échanges commerciaux entre les entreprises africaines et chinoises.

Le risque d’une répartition inégale des bénéfices

Le nouveau régime tarifaire risque d’entraîner une concentration de la production destinée à l’exportation dans les pays plus développés, tels que l’Afrique du Sud, le Maroc et le Kenya. Ces économies sont mieux placées pour développer leurs exportations lorsque ce régime entrera en vigueur.

En revanche, les pays les moins avancés continueront à faire face à des difficultés pour :

  • construire des infrastructures commerciales efficaces telles que les télécommunications, l’électricité et la connectivité portuaire

  • produire à l’échelle de l’exportation

  • respecter les normes commerciales, telles que les tailles requises pour les fruits et l’uniformité de leur couleur.

Le changement de politique de la Chine invite les nouveaux exportateurs africains vers la Chine à mettre en place des chaînes d’approvisionnement liées au commerce au-delà des frontières africaines afin d’acquérir l’échelle et la compétitivité nécessaires pour développer leurs propres exportations – bientôt exemptes de droits de douane – vers la Chine. Cela permettrait en retour de réduire la pression sur les pays les moins avancés, qui n’auraient plus besoin d’exporter directement vers la Chine. Ils n’auraient plus qu’à rejoindre les chaînes d’approvisionnement commerciales régionales.

Idéalement, au sein des sous-régions africaines, cela pourrait se transformer en une nouvelle incitation à créer des chaînes de valeur liées au commerce.

Le potentiel d’égalisation

Les réformes tarifaires du 1er mai constituent une avancée positive en supprimant les barrières tarifaires formelles à un moment où les droits de douane augmentent, sous l’impulsion des États-Unis. Ce changement simplifie les incitations et élimine les asymétries structurelles du régime commercial de la Chine avec l’Afrique.

Les droits de douane constituent toutefois rarement le principal obstacle à la transformation industrielle et aux espoirs d’exportation de l’Afrique. De surcroît, l’incertitude complique l’environnement commercial mondial.

Néanmoins, ces réformes constituent un pas en avant vers la promotion des chaînes d’approvisionnement sous-régionales si les pays africains coordonnent leurs stratégies de production.

The Conversation

Lauren Johnston est affiliée à l’AustChina Institute et à l’Institut sud-africain des affaires internationales.

ref. Les avantages et risques du nouveau régime d’exonération tarifaire de la Chine pour l’Afrique – https://theconversation.com/les-avantages-et-risques-du-nouveau-regime-dexoneration-tarifaire-de-la-chine-pour-lafrique-278435