Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandra Lugova, Doctorante en économie, Université Savoie Mont Blanc
La question de reculer, ou non, l’âge de la retraite fait débat en France. Dans ce cadre, une étude qui a mobilisé des données dans 14 pays européens montre que rester plus longtemps en emploi peut nuire à la santé mentale après 50 ans… sauf si ces personnes bénéficient de bonnes conditions de travail.
La dépression affecte environ 280 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait l’un des troubles en santé mentale les plus répandus. En Europe, près de 7 % de la population souffre de dépression chronique, soit environ 1 personne sur 14.
Selon une étude de la Drees publiée en 2025, qui s’appuie sur des chiffres de 2019, la France serait le pays d’Europe le plus touché par les syndromes dépressifs, avec un taux estimé à 11 % de sa population.
Si toutes les générations sont concernées, la prévalence de la dépression est particulièrement élevée chez les personnes en emploi qui avancent en âge, car elles sont souvent confrontées à l’isolement, à la perte de repères ou à la dégradation de leurs conditions de travail.
Retraite repoussée : quelle santé mentale des travailleurs âgés ?
Cette réalité soulève des inquiétudes alors que de nombreux pays européens allongent la durée de vie professionnelle pour garantir la viabilité de leurs systèmes de retraite.
Depuis plus d’une décennie, la plupart des pays européens ont mené des réformes repoussant l’âge de départ à la retraite pour garantir la soutenabilité financière de leurs systèmes de pension. Mais quelles sont les répercussions sur la santé mentale des travailleurs âgés ?
Nous avons voulu répondre à cette question en mobilisant les données de 14 pays européens et en mettant en lumière un facteur souvent négligé dans le débat public : la qualité des conditions de travail.
Nos résultats montrent que travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… sauf si les conditions de travail sont bonnes. Autrement dit l’impact d’une réforme ne dépend pas uniquement de son contenu, mais aussi des conditions dans lesquelles elle est déployée. Le type d’emploi qu’occupent les travailleurs ciblés par l’allongement de la durée d’activité conditionne l’impact de la réforme sur la santé mentale.
Travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… en moyenne
Nous avons croisé deux grandes bases de données européennes afin de dresser un panorama exhaustif de l’effet des réformes allongeant la carrière sur la santé mentale des travailleurs européens :
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i) les données de l’enquête « Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe » (SHARE), qui suit la santé des personnes de plus de 50 ans ;
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ii) et celles de l’« European Working Conditions Survey » (EWCS), (en français, « Enquête européenne sur les conditions de travail »), qui mesure la qualité des emplois.
Les données de plus de 10 000 travailleurs européens âgés de 50 à 54 ans entre 2011 et 2015 ont ainsi pu être mobilisées.
Le score Euro-D constitue l’indicateur principal de santé mentale utilisé dans cette étude. Il permet de comptabiliser les symptômes de dépression sur une échelle en 12 points. Un score supérieur à 3 indique une dépression chronique. Résultat : chaque année supplémentaire imposée avant la retraite augmente le nombre de symptômes de dépression et la probabilité d’avoir une dépression chronique, en particulier lorsque la prolongation dépasse un an.
Des disparités selon le métier et les conditions de travail
Mais cette moyenne cache de fortes disparités. Le métier exercé et les conditions de travail influencent l’impact des réformes rallongeant la carrière. On observe également des écarts frappants selon la qualité de l’environnement de travail.
Pour comprendre ces écarts, nous avons classé les emplois selon six dimensions de qualité :
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environnement physique (bruit, températures, substances dangereuses),
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environnement social (harcèlement, soutien des collègues, qualité du management),
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autonomie et usage des compétences,
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qualité du temps de travail (horaires, flexibilité),
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intensité du travail (rythme, pression),
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perspectives de carrière (sécurité de l’emploi, évolution de carrière possible).
Nous avons alors comparé les effets des réformes entre deux groupes pour chacune de ces dimensions : un premier groupe exerçant dans des conditions de travail que nous qualifierons de dégradées, un second groupe exerçant dans de bonnes conditions de travail.
Les résultats sont sans appel. Chez les personnes exposées à un environnement social dégradé (absence de soutien, harcèlement, management toxique), repousser le départ à la retraite de plus d’un an entraîne une hausse de 22 % des symptômes dépressifs par rapport à la moyenne observée dans le groupe non exposé à la réforme.
À l’inverse, les travailleurs évoluant dans un environnement social favorable voient leur santé mentale s’améliorer lorsque l’âge de départ augmente. Travailler plus longtemps peut alors renforcer leur sentiment d’utilité et de lien social.
L’analyse des perspectives de carrière aboutit à un résultat similaire : dans des emplois précaires, l’allongement de la vie professionnelle accroît les symptômes dépressifs de 28 %, alors qu’elle les réduit dans les métiers offrant de la stabilité et des perspectives d’évolution. Les effets délétères, bien que moins forts, sont également marqués dans les emplois à faible autonomie.
Des réformes perçues comme injustes et difficiles à encaisser
Pourquoi une même réforme peut-elle engendrer des effets aussi contrastés ? Parce que prolonger l’activité dans un emploi pénible, sans perspectives d’évolution, sous pression ou dans un environnement hostile, accroît la détresse. Or, à 50 ou 55 ans, la tolérance face à ces pressions diminue, en particulier lorsque l’horizon de la retraite, perçu comme proche, est repoussé.
Des études antérieures ont montré que le ressenti d’injustice et d’insécurité est central : les personnes proches de la retraite, confrontées à un changement de règles du jeu, se sentent flouées. La perception de ne pas avoir de contrôle sur leur avenir professionnel provoque stress, frustration et symptômes dépressifs.
Notre étude confirme également que les emplois sans autonomie ni reconnaissance (faible usage des compétences, peu de marges de manœuvre) accentuent les effets délétères. À l’inverse, les travailleurs en capacité de décider, de s’adapter, d’apprendre ou de transmettre souffrent moins, voire bénéficient de cette prolongation, notamment en termes de bien-être psychologique.
Quelles politiques publiques pour concilier travail et santé mentale ?
Faut-il pour autant renoncer à toute réforme des retraites ? Non. Mais il faut intégrer pleinement la santé mentale dans les politiques d’emploi des seniors. Cela implique d’aller au-delà du seul âge de départ et d’anticiper les conditions dans lesquelles les travailleurs vieillissent au travail.
Cela passe par :
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la réduction du stress professionnel dans les métiers les plus exposés ;
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l’adaptation des postes aux compétences et à la santé des seniors ;
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le développement de la formation continue pour faciliter les transitions au cours de la carrière ;
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et, surtout, l’amélioration de l’environnement social au travail, en formant les managers et en favorisant le soutien professionnel.
Ces mesures sont essentielles non seulement pour le bien-être des individus, mais aussi pour éviter des départs anticipés coûteux pour le système de protection sociale : arrêts de travail, invalidité, chômage, etc.
Vers une réforme juste et soutenable
Notre étude apporte un message clair : l’impact des réformes des retraites sur la santé mentale dépend de la qualité du travail. Un allongement de carrière imposé dans de mauvaises conditions peut engendrer une vague silencieuse de mal-être et de dépressions. À l’inverse, un emploi de qualité peut faire de la fin de carrière une période utile et satisfaisante.
Alors que le vieillissement de la population rend inévitable l’adaptation des systèmes de retraite, il est urgent que les pouvoirs publics articulent les politiques de retraite avec celles du maintien en emploi.
Travailler plus longtemps, oui, mais dans des conditions adaptées.
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Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire Bien être et santé mentale (BEST).
Alexandra Lugova, Jérémy Tanguy et Michele Belloni ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Retraite repoussée, dépression avancée ? Ce que la qualité de l’emploi change pour la santé mentale des seniors – https://theconversation.com/retraite-repoussee-depression-avancee-ce-que-la-qualite-de-lemploi-change-pour-la-sante-mentale-des-seniors-259395
