Réforme linguistique : les nombres comptent aussi !

Source: The Conversation – in French – By Jean-Charles Pelland, Postdoctoral Researcher, Department of Psychosocial Science, University of Bergen

On connait tous Charles Darwin, l’homme derrière la théorie de l’évolution, qui permet d’expliquer les origines et le lent développement de la vie sur Terre (et ailleurs, en théorie).


Or, peu de gens savent que dans son ouvrage La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Darwin avait remarqué que les mêmes principes qui expliquent l’évolution des espèces biologiques sont aussi applicables aux traits culturels comme les langues.

L’idée ici est de voir des produits de la culture – que ce soit des mots, des sports, des danses, des coupes de cheveux, ou n’importe quelle autre pratique qui n’est pas biologiquement déterminée – comme si elles sont en lutte les unes contre les autres, comme le sont des espèces biologiques dans la sélection naturelle.

Étonnamment, malgré la précision et l’objectivité des mathématiques, une telle lutte caractérise le développement des systèmes de numérotation au fil des millénaires à travers le monde. C’est d’ailleurs sur l’évolution culturelle des systèmes de quantification que porte mon travail de chercheur postdoctoral au département des sciences psychosociales à l’université de Bergen, en Norvège.

En collaboration avec un groupe d’archéologues du laboratoire Pacea de l’université de Bordeaux et un groupe de linguistes de l’Institut Max Planck pour l’anthropologie de l’évolution à Leipzig, en Allemagne, notre équipe de chercheurs en sciences cognitives étudie l’origine et l’évolution culturelle des systèmes de numérotation pour QUANTA, un projet de recherche interdisciplinaire financé par le Conseil Européen de la recherche (ERC).

Sélection naturelle et artificielle

L’arrivée récente de l’expression « six seven » dans notre environnement linguistique illustre bien cette analogie dont je parle : tout comme des plantes exotiques peuvent envahir des écosystèmes et remplacer les espèces locales, des expressions linguistiques peuvent aussi conquérir l’espace culturel et remplacer des pratiques locales.

Ce parallèle entre l’évolution culturelle et l’évolution biologique s’applique à la sélection naturelle, mais aussi à la sélection artificielle. De la même façon que l’on intervient pour empêcher une plante d’envahir un écosystème, des institutions, comme des écoles ou des gouvernements, appliquent parfois une forme de sélection artificielle aux traits culturels.

C’est le cas du Québec, qui n’a pas froid aux yeux quand vient le temps de faire de la sélection artificielle pour protéger sa culture. On le voit avec la loi 101, ou avec le zèle (parfois excessif, diront certains) avec lequel les agents de l’Office québécois de la langue française appliquent certaines lois linguistiques : on veut protéger notre culture en empêchant une autre de la remplacer.

Comme en témoigne la réforme (ratée) de 1668, ce type d’interventionnisme linguistique existe depuis bien longtemps en France. De nos jours, si le Québec est singulier dans son recours à des lois pour encadrer certaines pratiques linguistiques, il est loin d’être seul à intervenir pour réglementer l’usage du français.




À lire aussi :
Comment les systèmes de numération façonnent-ils notre pensée et influencent-ils l’apprentissage, le langage et la culture ?


L’enjeu des nombres

Prenez la nouvelle orthographe proposée par l’Académie française en 1990, dont plusieurs éléments ont été adaptés à la culture québécoise et imposés aux élèves du primaire et du secondaire cet automne dans la Belle Province. Pour simplifier le français et le rendre plus uniforme, voire même logique, cette réforme encadre entre autres l’usage des accents, traits d’union, et trémas, en plus d’uniformiser certains pluriels et d’éliminer des anomalies.

Or, un important élément illogique n’a malheureusement pas été corrigé par cette réforme, concernant comment nous parlons des nombres dans la langue de Molière.

Certes, la réforme a corrigé une des anomalies liées nos façons de composer les expressions numériques, uniformisant l’usage du trait d’union à tous les numéraux, qu’ils soient supérieurs ou inférieurs à 100. Malheureusement, le français comporte plusieurs autres irrégularités dans sa façon de parler des nombres qui n’ont pas été touchées par cette réforme.




À lire aussi :
La langue inclusive : lorsque des mythes font leur entrée dans les politiques publiques


Bien que plusieurs langues affichent des irrégularités entre 10 et 20, le français du Québec et de la France en rajoute avec son célèbre traitement des nombres entre 70 et 99, dont les noms sont des vestiges d’une époque lointaine où l’on comptait de vingt en vingt en France.

Désordre dans les nombres

Au lieu de continuer à appliquer le suffixe – ante comme dans quarante, cinquante, ou soixante, notre français bifurque vers une construction décimale inutilement compliquée avec soixante-dix, avant de délaisser 10 comme ancre de composition dans quatre-vingts, pour ensuite réunir 10 et 20 dans quatre-vingt-dix.

Pour une personne qui apprend à compter en français, ces montagnes russes entre 10 et 20 sont totalement imprévisibles, compte tenu de la logique décimale qui gouverne les expressions numériques pour les nombres entre 30 et 60. Pendant ce temps, en Belgique, en Suisse, et dans certains pays d’Afrique, la logique est respectée… ou presque : pour 70 et 90, on utilise des constructions plus simples comme septante et nonante. Or, pour ce qui est de huitante et ses variants, outre certaines contrées de Suisse, de France, et même de Nouvelle-Écosse (!), il peine à remplacer quatre-vingts.

C’est ici que nos institutions pourraient intervenir pour donner un petit coup de pouce à la logique, en uniformisant comment on nomme les nombres en français.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Les conséquences de la complexité de la langue

Comme je le mentionne ailleurs, ces irrégularités ont des conséquences bien concrètes. La façon dont une langue représente la base d’un système de numérotation a des conséquences cognitives et culturelles bien réelles, comme en témoigne un numéro thématique récemment paru dans Philosophical Transactions of the Royal Society.

Les langues qui contiennent moins d’irrégularités dans leur façon de nommer les nombres sont plus faciles à apprendre, requièrent moins de ressources cognitives, et mènent à moins d’erreurs de calculs et de transcription. Les irrégularités qu’affiche notre français entre 70 et 99 intensifient ces effets, comme le démontrent des études qui ont trouvé que ces constructions irrégulières peuvent nous ralentir et mener à plus d’erreurs dans une multitude de tâches, incluant la dictée, la lecture à voix haute et l’identification de nombres écrits.




À lire aussi :
L’évolution de l’accent de Bernard Derome raconte l’affirmation du français québécois


C’est précisément pour ce genre de raison que des pays comme la Norvège et le Pays de Galles ont procédé à des réformes de leurs systèmes de numérotation.

Une réforme nécessaire ?

Si la culture était laissée à elle-même, ces irrégularités auraient peut-être déjà disparu, compte tenu des coûts cognitifs liés à leur usage. Or, nos institutions contournent la sélection naturelle et continuent ainsi à rendre l’apprentissage des nombres plus difficile et moins efficace en français.

Sachant que la numératie est un élément crucial de notre vie moderne, la question se pose : Est-il temps de réformer comment on parle des nombres en français ?

La Conversation Canada

Jean-Charles Pelland est membre de ‘QUANTA: Evolution of Cognitive Tools for Quantification’ , un projet de recherche interdisciplinaire financé par le Conseil Européen de la Recherche (ERC) à l’aide d’une bourse Synergy (Subvention 951388).

ref. Réforme linguistique : les nombres comptent aussi ! – https://theconversation.com/reforme-linguistique-les-nombres-comptent-aussi-270611