Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University
Après que les États-Unis et Israël ont commencé à bombarder l’Iran, tuant certains des plus hauts dirigeants du gouvernement, dont le Guide suprême Ali Khamenei, ainsi que plus de 1 000 civils, certains des partisans évangéliques les plus fidèles de Trump ont rapidement présenté le conflit en termes de guerre religieuse.
Le matin des attaques, le prédicateur américain Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association et fondateur de Samaritan’s Purse, a publié sur X : « Priez pour nos militaires engagés dans l’opération contre l’Iran, pour le président @realDonaldTrump, et pour que le peuple iranien soit libéré de l’asservissement de l’islam. »
Dans mon livre, Ces évangéliques derrière Trump : hégémonie, démonologie et fin du monde, j’explique comment le dispensationalisme prémillénariste, une des grilles d’interprétation contemporaines de la fin des temps, demeure largement influente parmi les évangéliques américains. Le dispensationalisme fonctionne pour certains évangéliques à la fois comme une méthode d’interprétation biblique et comme un cadre pour en comprendre l’histoire. Les « dispensations » désignent des périodes distinctes de l’histoire, chacune instituée par Dieu pour régir et structurer l’ordre du monde.
Le dispensationalisme enseigne que le Christ reviendra avant la fin des temps afin d’établir sur Terre un règne de paix et de justice d’une durée de mille ans, communément appelé le Millénium.
Une feuille de route méthodique
Depuis l’attaque américaine contre l’Iran, Greg Laurie, fondateur et pasteur de la Harvest Christian Fellowship en Californie, a réalisé une série de vidéos promouvant sa lecture dispensationaliste de l’actualité. Pour Laurie, le prochain événement sur « le calendrier de Dieu » est l’enlèvement de l’Église (Rapture), moment où les croyants « nés de nouveau » sont ravis au ciel. Dans certaines interprétations des prophéties bibliques, l’enlèvement est suivi de la Grande Tribulation, une période de tourmente de sept ans. Certains croient que durant cette période, le peuple juif reconstruira son temple à Jérusalem, que des jugements divins frapperont la Terre et qu’une figure politique connue sous le nom d’Antéchrist accédera au pouvoir.
Cette période culmine dans une confrontation finale entre Jésus et les nations rassemblées par l’Antéchrist contre Israël appelée Armageddon. Après ce conflit, le Christ doit établir son règne millénaire depuis Jérusalem, où les nations du monde seront placées sous son autorité.
Certains évangéliques interprètent la lutte entre l’Iran et Israël à travers ce même prisme eschatologique.
Selon leur lecture, l’Iran, connu dans l’Antiquité sous le nom de Perse, serait identifié dans certains textes prophétiques comme l’une des nations destinées à jouer un rôle dans un conflit décrit dans Ézéchiel 38–39, souvent appelé la bataille de Gog et Magog.
L’influenceuse évangélique Traci Coston a également utilisé un argument numérologique pour renforcer la caractérisation de Trump comme un nouveau roi Cyrus, une idée popularisée par Lance Wallnau, un entrepreneur pentecôtiste influent. Coston écrit que l’Iran « vit sous un régime islamique oppressif depuis 47 ans » et souligne que Donald Trump est le 47e président des États-Unis. Elle le compare à « un dirigeant politique païen » que Dieu aurait oint « pour briser des verrous et infléchir le cours de l’histoire au profit de Son peuple ».
Trump a tiré parti de telles caractérisations à son égard et a repartagé sur son compte Truth Social, le 9 mars, une prophétie de 2007 faite par Kim Clement, un musicien, pasteur et figure prophétique populaire décédé en 2016.
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Combat spirituel et réveil de la fin des temps
Parmi certains dirigeants pro-Trump des milieux néo-pentecôtistes et néo-charismatiques, le conflit avec l’Iran est interprété comme un combat spirituel. Ils lisent les événements mondiaux comme les manifestations d’un affrontement continu entre forces divines et démoniaques, et estiment que la prière des chrétiens contribue à contenir, voire à repousser, ce qu’ils perçoivent comme des puissances maléfiques.
La veille de l’attaque, Lou Engle, prophète néo-charismatique américain, rappelle qu’en 2006, un groupe de soixante-dix croyants s’était rassemblé à Boston pour une période de prière continue de quarante jours et quarante nuits. Il cite la prophétie de Jérémie 49,34-38, qui annonce le jugement contre Élam – une région antique correspondant au sud de l’Iran actuel. S’appuyant sur ce passage, il affirme que les fidèles avaient prié pour que « Dieu brise l’arc de l’islam et établisse Son trône en Iran ».
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La fête juive de Pourim, célébrée les 2 et 3 mars, a aussi été instrumentalisée pour présenter le conflit actuel comme un combat spirituel.
Ce paradigme du combat spirituel puise ses racines dans la lecture que font certains dirigeants pentecôtistes pro-Trump des textes bibliques, où ils voient des affrontements cosmiques. C’est notamment le cas de Daniel 10,12-21, où des forces surnaturelles interviennent et influencent les conflits entre nations. En s’appuyant sur ces passages bibliques, des partisans influents de ce paradigme, comme Wallnau, affirment que c’est un « esprit territorial » qui alimente les conflits. Selon eux, seul le combat spirituel peut déloger cette influence : l’objectif est de briser le pouvoir des forces démoniaques qui entravent la diffusion de l’Évangile dans les régions réfractaires au christianisme.
De nombreux dirigeants néo-pentecôtistes pro-Trump adhèrent à une eschatologie victorieuse, selon laquelle le Royaume de Dieu s’étendra visiblement à travers le monde et l’Église connaîtra puissance, unité, maturité et gloire avant le retour du Christ.
Ce cadre offre une autre vision de la fin des temps, dans laquelle certains anticipent un grand réveil spirituel entraînant des conversions massives au christianisme.
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Une vision qui ne date pas d’hier
L’idée d’un réveil spirituel mondial à la fin des temps n’est pas nouvelle. Les premiers pentecôtistes étaient convaincus de vivre dans les derniers jours et considéraient le parler en langues comme un outil missionnaire. Grâce à cette capacité surnaturelle de parler des langues qu’ils n’avaient pas apprises, ils croyaient pouvoir parcourir le monde et proclamer l’Évangile avant le retour du Christ.
Plus tard, dans les années 1940, le mouvement connu sous le nom du Nouvel ordre de la pluie de l’arrière-saison (New Order of the Latter Rain) – qui connaît un réveil en 1948 à North Battleford, en Saskatchewan – adopte une vision similaire. Ses idées exerceront finalement une influence majeure sur le mouvement charismatique et sur les églises charismatiques indépendantes dans le monde entier. Le Nouvel ordre s’est séparé du pentecôtisme classique au Canada, dénonçant la « sécheresse spirituelle » qu’il y perçoit et cherchant à vivre une expérience spirituelle renouvelée.
Des « décisions fondées sur la théologie »
Lorsque le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, affirme que le régime iranien prend des « décisions fondées sur la théologie, leur vision de la théologie qui est apocalyptique », et que le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, déclare que des « régimes fous, comme l’Iran, obsédés par des délires islamistes prophétiques, ne peuvent pas posséder d’armes nucléaires ; ce n’est que bon sens », cette rhétorique tend à présenter Téhéran comme étant uniquement mue par l’extrémisme religieux.
Pourtant, des dirigeants chrétiens alliés à Donald Trump ont été accueillis au Bureau ovale pour prier et lui imposer les mains. Trump a lui-même relayé des messages prophétiques sur son ascension politique, suggérant ainsi à ses partisans que sa présidence relevait de la volonté divine.
Le contraste est saisissant. Lorsque la croyance religieuse façonne la politique de rivaux, elle est qualifiée de théologie dangereuse, mais lorsqu’elle apparaît à Washington, elle est présentée comme une manifestation de la Providence divine.
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André Gagné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Lorsque la guerre prend des allures de prophétie : comment les récits apocalyptiques américains façonnent la guerre contre l’Iran – https://theconversation.com/lorsque-la-guerre-prend-des-allures-de-prophetie-comment-les-recits-apocalyptiques-americains-faconnent-la-guerre-contre-liran-278747
