Référendum et récit national : les angles morts de l’histoire noire au Québec

Source: The Conversation – in French – By Kharoll-Ann Souffrant, Assistant Professor, School of Social Work, Université de Saint-Boniface

Alors que l’idée d’un troisième référendum refait surface au Québec, le récit national revient au centre des débats. Or, ce récit a longtemps laissé dans l’ombre l’histoire et les contributions des communautés noires.


Dans Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot affirme que le pouvoir « précède le récit et contribue à sa création et à son interprétation. » Autrement dit, ce qu’on appelle l’Histoire n’est ni neutre ou objective. Elle dépend de qui la raconte, des intérêts de ceux qui la racontent et de qui est perçu comme étant crédible pour la raconter.

Trouillot en fait la démonstration à partir du cas de la Révolution haïtienne, initialement vue comme un « non-événement », un impensé, précisément parce qu’Haïti a complètement bouleversé l’ordre mondial et les puissances coloniales les plus importantes de l’époque en devenant la première nation à abolir l’esclavage de notre histoire moderne en 1804. Taire ce passé était donc stratégique pour affaiblir la première république Noire du monde, l’isoler, et tuer sa naissance victorieuse dans l’œuf. C’est ce qui explique que l’histoire d’Haïti demeure peu enseignée de manière officielle en France, en dépit du lien très étroit entre Haïti et l’histoire coloniale française.

C’est en ayant l’analyse de Trouillot en tête que j’ai entrepris, dans un chapitre récemment paru dans l’ouvrage pionnier Le sujet du féminisme est-il blanc ? (2e tome), d’offrir une réinterprétation de l’histoire du mouvement souverainiste québécois selon mon positionnement de femme Noire, née au Québec de parents haïtiens quelques années avant le second référendum sur la souveraineté du Québec de 1995. Plus précisément, j’ai voulu mettre en lumière de nombreux angles morts en ce qui a trait aux communautés Noires dans le récit officiel national du Québec, tel qu’il m’a été enseigné dès la petite enfance, ayant été scolarisée dans des institutions québécoises francophones, de la prématernelle jusqu’à la fin du cégep.

À titre de professeure à l’École de travail social de l’Université de Saint-Boniface et candidate au doctorat en travail social à l’Université d’Ottawa, mes travaux de recherche s’inscrivent dans plusieurs disciplines dont le travail social, le droit, la victimologie, les études littéraires, les études féministes et les études Noires (québécoises) francophones.

Mouvement souverainiste et vocables de la colonisation

À partir des années 1960, décennie de la Révolution tranquille, le Québec est une société en profonde transformation. Dans la revue culturelle phare Parti pris (1963-1968), des figures intellectuelles majeures y publient des analyses plaidant pour un Québec progressiste, indépendant et laïque.

En parallèle, au cours de cette période, un nombre très important de mouvements anticoloniaux et décoloniaux font rage à travers le monde. Le mouvement souverainiste a justement argumenté son projet d’indépendance à partir de vocables de la colonisation, de la négritude, et de l’esclavage. Ces termes lui permettaient de penser l’oppression et la minorisation socio-économique et linguistique des Canadiens français dans une Amérique du Nord anglophone, tant dans les cercles de gauche que plus à droite.


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Les exemples les plus éloquents de ce phénomène se repèrent dans le livre de Pierre Vallières, dont le célèbre titre constitue un oxymore, ou encore à travers les propos des militantes féministes du Front de libération des femmes du Québec, qui en 1970, année de la Crise d’Octobre, se désignaient comme « les esclaves des esclaves ».

En réalité, cette tendance est encore d’actualité. Rappelons les récents propos du chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, qui affirmait récemment en citant Gandhi, « il n’y a rien de pire […] que d’être esclave en ayant un peu l’impression d’être libre. »




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Haïti et le Québec : un enrichissement mutuel

C’est aussi au cours des années 1960 que le Québec voit arriver la première vague d’immigration haïtienne d’importance, composée principalement d’intellectuels, d’artistes, d’enseignants et de dissidents fuyant le régime dictatorial des Duvalier. Cette rencontre, loin d’être fortuite, s’enracine dans une histoire partagée entre les Haïtiens et les Québécois – deux peuples d’Amérique liés par la langue française et l’histoire coloniale française.

Cette vague de travailleurs qualifiés, compétents et éduqués a contribué à l’émergence d’une conscience indépendantiste ainsi qu’aux débats qui animaient la société québécoise de l’époque.

Nommons, entre autres, le Perchoir d’Haïti sur la rue Metcalfe, où ces exilés haïtiens se donnaient rendez-vous pour des soirées littéraires avec certaines des figures intellectuelles les plus notoires de la Belle province. Dans ce lieu, mélange d’idées, discussions autour de la langue, des arts, de la culture et de la littérature étaient au menu.

Une récupération qui invisibilise

Selon plusieurs auteurs, historiens et intellectuels, le recours aux vocables de la négritude, de la colonisation et de l’esclavage invisibilise la présence Noire sur ce territoire, laquelle remonte à la fondation du Canada et du Québec. Le récit national officiel, qui repose notamment sur l’image du Québec comme « peuple colonisé » par les Britanniques, opprimé par le Canada anglais, rend difficile la reconnaissance du racisme systémique au Québec, alors même que le gouvernement fédéral l’a reconnu à l’échelle canadienne.

Reconnaître l’existence d’un racisme systémique antinoir au Québec revient à admettre que ce « peuple dominé » est aussi, en position interne, un peuple dominant, capable de reproduire des logiques de discrimination et de marginalisation. Si le Québec reconnaissait cette réalité, il devrait reconfigurer en profondeur le récit national et l’identité québécoise tels qu’ils sont actuellement décrits dans les livres d’histoire, en intégrant pleinement l’histoire de l’esclavage, celui du racisme antinoir et des pensionnats autochtones.




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Car l’esclavage des personnes Noires et autochtones a bel et bien été une réalité au Canada et au Québec. Les travaux de l’historienne canadienne Afua Cooper sur Marie-Josèphe Angélique, accusée, torturée et condamnée pour un incendie ayant ravagé le Vieux-Montréal en 1734, sont particulièrement précieux à cet égard.

« Rendre à Haïti ce que Haïti nous a donné »

Au cours du référendum de 1995, nombre de personnes Noires et racisées ont eu de la sympathie pour le mouvement souverainiste québécois. Or, la fameuse déclaration de l’ancien premier ministre et chef du Parti québécois, Jacques Parizeau, qui a imputé l’échec du camp du OUI à « l’argent, puis des votes ethniques », a teinté négativement l’image du mouvement et provoqué un sentiment de trahison pour nombre d’entre elles. Cette déclaration le soir du référendum de 1995 a créé une cassure dont les conséquences s’en ressentent encore aujourd’hui auprès des populations minorisées.

Quelques années plus tard, M. Parizeau a été invité à signer la préface de l’ouvrage Ces Québécois venus d’Haïti (2007), qui retrace la contribution des Québécois d’origine haïtienne dans l’éducation, la culture, la science et la société québécoise. Il y souligne le regret que Haïti n’ait pas pleinement bénéficié de ce qu’elle a apporté au Québec et insiste sur la nécessité de « rendre à Haïti ce que Haïti nous a donné ».

Bien que Québec solidaire plaide pour un « indépendantisme québécois inclusif », de nombreux angles morts persistent malgré tout, même à gauche. Il importe de revisiter de façon critique la manière dont l’appropriation du vocabulaire de la négritude, de l’esclavage et de la colonisation pour parler de l’oppression des Canadiens francophones, a fait complètement disparaître des générations de personnes Noires, autochtones et racisées du canon historique québécois et canadien. Cette invisibilisation est encore plus marquée pour les femmes Noires.

Éviter les erreurs du passé implique de faire preuve d’audace et de perturber le débat socio-politico-linguistique afin de redonner une voix au chapitre – centrale plutôt que périphérique – aux populations Noires qui contribuent depuis toujours au Québec d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

La Conversation Canada

Kharoll-Ann Souffrant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Référendum et récit national : les angles morts de l’histoire noire au Québec – https://theconversation.com/referendum-et-recit-national-les-angles-morts-de-lhistoire-noire-au-quebec-277429