Mères et championnes : la double bataille des sportives de haut niveau

Source: The Conversation – France in French (3) – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

La maternité n’a jamais freiné l’ambition des sportives. Certaines ont conquis des titres majeurs alors qu’elles étaient enceintes, d’autres quelques mois seulement après un accouchement. Pourtant des inégalités persistent : pertes de contrats, baisse de revenus… autant de manifestations de la motherhood penalty qui pèse encore sur les carrières féminines dans le sport professionnel.


Dans le sport professionnel de haut niveau, comme dans de nombreux autres secteurs, les femmes sont aujourd’hui encore confrontées à divers obstacles lorsqu’elles décident d’avoir un enfant.

Ces obstacles, qui dépassent les frontières, conduisent certaines sportives de haut niveau à repousser leur projet de maternité après leur retraite sportive ; ce fut le cas, parmi bien d’autres exemples, de la judokate française Frédérique Jossinet médaillée mondiale, européenne et olympique, retraitée à 37 ans et devenue mère à 43 ans.

Or, qui dit report de maternité, dit augmentation du risque de complications lors d’une future grossesse et d’infertilité liée à l’âge. C’est ainsi que Valérie Nicolas, ancienne gardienne de l’équipe de France de handball, championne du monde en 2003, n’a pas pu concrétiser son désir de maternité. Lorsqu’elle a voulu avoir un enfant une fois sa carrière sportive terminée, la voie naturelle, l’insémination artificielle et les nombreuses fécondations in vitro, dont certaines avec des dons d’ovocytes, ont toutes échoué.

Pourtant, il devrait être possible pour les femmes de conjuguer maternité et carrière sportive professionnelle de haut niveau avec suffisamment d’accompagnement médical, organisationnel et psychologique, de soutien financier, et de protection dans l’exercice de leurs droits. Si quelques avancées notables ont été réalisées par différentes parties prenantes, des progrès restent à faire.

Une équation possible avec des cas concrets

La conciliation entre maternité et carrière chez les sportives professionnelles de haut niveau n’est plus un phénomène exceptionnel, que ce soit dans les sports individuels ou dans les sports collectifs. Certaines ont participé à des compétitions alors qu’elles étaient enceintes, avant de mettre momentanément leur carrière entre parenthèses le temps d’une courte pause maternité. D’autres sont revenues de leur congé maternité au bout de plusieurs mois, parfois avec de grandes difficultés, parfois, au contraire, avec un niveau supérieur à celui d’avant leur maternité. Quelles que soient les situations – qui témoignent, par la même, de la singularité de chaque femme et de chaque grossesse –, elles sont nombreuses à avoir démontré qu’il est tout à fait faisable d’allier maternité et sport de haut niveau. Voici quelques cas emblématiques.

La sprinteuse américaine Alysia Montano, spécialiste du 800 mètres et championne des États-Unis plusieurs années consécutives, disputa sa série lors des championnats outre-Atlantique à huit mois de grossesse en 2014 et à   mois de grossesse en 2017.

Sa compatriote Allyson Felix, considérée comme une légende avec ses 7 médailles d’or olympiques et ses 14 médailles mondiales d’or, arracha sa 12e médaille d’or aux championnats du monde en 2019 après une pause maternité de treize mois consécutive à la naissance de sa fille, née prématurément en 2018 par une césarienne pratiquée en urgence.

La Britannique Paula Radcliffe, ancienne recordwoman du marathon, remporta le marathon de New York neuf mois après la naissance de son premier enfant en 2007. Valérie Adams, ancienne lanceuse de poids néo-zélandaise et référence dans l’histoire de sa discipline en ayant été quatre fois championne du monde, décrocha une médaille d’argent aux Jeux du Commonwealth 2018, six mois après avoir donné naissance à sa fille et décrocha une médaille d’argent.

La judokate française Clarisse Agbegnenou, détentrice de trois médailles de bronze olympique et de six médailles d’or aux championnats du monde, reprit la compétition cinq mois après la naissance de sa fille en 2022. Sa compatriote Estelle Mossely, sacrée championne olympique en 2016, reprit la boxe trois mois après la naissance de son premier enfant en 2017.

La hockeyeuse sur gazon belge Aisling D’Hooghe reprit l’entraînement six semaines après son accouchement en 2021 et rejoua dix semaines plus tard. En 2012, la tireuse malaisienne Nur Mohamed Taibi Suryani, médaillée de bronze des Jeux asiatiques en 2010, a participé aux Jeux olympiques (JO) de Londres à huit mois de grossesse. Quelques années plus tard, la sabreuse égyptienne Nada Hafez a participé aux JO de Paris en 2024 en étant enceinte de sept mois.

La cycliste française Aude Biannic reprit la compétition deux mois et demi après avoir accouché de son fils en novembre 2024 et participa au Tour de France Femmes en août 2025. L’Américaine Kristin Armstrong, championne olympique du contre-la-montre à Pékin en 2008, conserva ses titres à Londres en 2012 et à Rio en 2016 après avoir eu un fils en 2010.

La tenniswoman britannique Dorothea Douglass, la première grande joueuse de tennis de l’histoire, remporta le tournoi de Wimbledon en simple après la naissance de son premier enfant en 1910, puis trois autres fois au cours des quatre années suivantes. En 1971, l’Australienne Margaret Court disputa la finale de Wimbledon en étant enceinte d’un mois. Après avoir donné naissance à son premier enfant en 1972, elle revint sur le circuit en 1973 et fut sacrée trois fois en Grand Chelem. Sa concitoyenne Evonne Goolagong s’imposa à l’Open d’Australie 1977 six mois après avoir donné naissance à sa fille. Elle remporta ensuite Wimbledon en 1980, devenant la deuxième mère sacrée à Wimbledon après Dorothea Douglass. La Belge Kim Clijsters connut également du succès après sa pause maternité de deux ans et demi en gagnant l’US Open 2009 et l’Open d’Australie 2011.




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Et bien sûr l’Américaine Serena Williams, l’une des plus grandes tenniswomen de tous les temps avec ses 39 titres du Grand Chelem en simple et en double, remporta l’Open d’Australie 2017 en étant enceinte de deux mois. Bien qu’elle connût dans la même année de graves problèmes de santé après la naissance de sa fille, elle revint sur les courts un an après sa maternité, de même que, tout récemment, l’Ukrainienne Elina Svitolina.




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Enfin, les footballeuses mères ne sont plus rares. Citons les Américaines Amy Rodriguez, Sydney Leroux, Alex Morgan et Julie Ertz, la Brésilienne Tamires, l’Espagnole Irene Paredes ou encore la Française Amel Majri.

Une équation semée de « motherhood penalties » sous différentes formes

Les motherhood penalties – littéralement « pénalités de maternité » – désignent les désavantages auxquels les femmes sont confrontées dans le cadre de leur carrière en devenant mères, que ce soit en termes de salaires, d’opportunités ou de promotions. Les sportives professionnelles de haut niveau n’y échappent pas. Certaines sont pénalisées dès l’annonce de leur grossesse. Wendy Lawson, handballeuse française, témoigne :

« Le week-end après avoir annoncé à mon président que j’attendais un bébé, j’ai dû m’asseoir en tribune. Manière de me dire, “Très bien, dans ce cas, tu ne joues plus”. »

Il en va de même pour la cycliste britannique Lizzie Deignan, qui, après avoir été lâchée par son équipe en 2018 lorsqu’elle a révélé sa grossesse, a dû rejoindre une autre équipe à six mois de grossesse. Dans un article du Times, elle révéla le sexisme quotidien dont elle a été victime :

« Je sentais que je devais m’excuser d’être enceinte. »

D’autres sont pénalisées par leur sponsor après la naissance de leur enfant. En 2018, le montant du contrat d’Allyson Felix avec Nike a été réduit de 70 % à la naissance de sa fille, en vertu d’une clause de performance post-partum insérée dans son contrat, sans compter les pressions subies pour reprendre l’entraînement rapidement en dépit des complications de grossesse et d’un accouchement par césarienne. Elle ne manquera pas de le dénoncer dans une tribune du New York Times en 2019. En 2023, la navigatrice française Clémence Crémer a été évincée par son sponsor Banque populaire après être devenue maman en 2022, au motif qu’elle n’avait pas cumulé suffisamment de miles pour participer au Vendée Globe 2024 suite à sa grossesse et son congé maternité.

Bien plus grave est le cas de la volleyeuse italienne Lara Lugli. En 2019, après avoir annoncé sa grossesse à son club, le Maniago Pordenone, la joueuse fut licenciée sans préavis ni indemnités conformément à une clause contractuelle prévue en ce sens. Un mois plus tard, elle fit une fausse couche. Par la suite, elle a été poursuivie en justice par son ancien club, qui l’accusait d’avoir dissimulé son désir de maternité lors de la signature de son contrat de la saison 2018-2019. Le club lui imputa également les mauvaises performances de l’équipe pendant la saison ainsi que la perte des fonds de sponsoring et lui réclama des dommages et intérêts pour les préjudices subis. À la suite du tollé provoqué dans les milieux sportif et politique, le club finit par retirer sa plainte mais le mal était déjà fait.

Dans toutes ces situations, la femme sportive professionnelle est « sanctionnée » pour être tombée enceinte. Privée de compétition, elle est privée de gains financiers et d’opportunités dans sa carrière sportive. Ainsi, les motherhood penalties la rattrapent, opérant des inégalités de traitement entre les mères sportives et les pères sportifs et creusant par la même occasion les inégalités de genre déjà existantes dans certaines disciplines sportives.




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Quelques avancées

Incontestablement, des progrès ont été réalisés par certaines parties prenantes. En 2020, l’Union cycliste internationale (UCI) a instauré une clause de congé maternité dans les contrats entre les cyclistes indépendantes et les équipes du World Tour féminin. En vertu de cette clause, chaque équipe du World Tour féminin est tenue de rémunérer ses coureuses pendant au moins huit mois, dont trois mois à 100 % et cinq mois à 50 %.

En décembre de la même année, la FIFA a introduit une série de mesures dans son Règlement du statut et du transfert des joueurs (RSTJ) (article 18 quater), relatives à la grossesse, le congé de maternité et les droits des joueuses professionnelles. Entrées en vigueur en 2021 et renforcées en 2024, celles-ci prévoient notamment l’instauration d’un congé maternité d’au moins quatorze semaines dont huit après la naissance, rémunéré au minimum aux deux tiers du salaire contractuel de la joueuse ; l’interdiction de « soumettre la validité des contrats au fait que la joueuse soit enceinte ou le devienne », sous peine de sanction financière et sportive ; l’obligation d’intégrer la joueuse au sein du club à la fin de son congé maternité ; la fourniture d’un suivi médical et physique adapté ; ou encore la possibilité pour la joueuse d’allaiter son bébé ou de tirer son lait dans des locaux adaptés fournis par l’employeur.

Du côté des sponsors, après la polémique suscitée par les révélations d’Allyson Felix dans le New York Times, Nike a revu ses politiques liées à la maternité en supprimant les clauses de performance pendant une période post-partum de dix-huit mois.

Les perspectives

Malgré ces progrès notables, le chemin est encore long. Dans le cadre du football, par exemple, les règles adoptées par la FIFA en 2020 pour sécuriser juridiquement la maternité des sportives professionnelles ne sont pas appliquées par la totalité de ses 211 membres en dépit des sanctions prévues à cet effet.

Le litige opposant la footballeuse islandaise Sara Björk Gunnarsdóttir à son ancien club, l’Olympique lyonnais (OL), en témoigne. Enceinte en 2021, elle retourna en Islande avec l’accord de l’OL pour poursuivre sa grossesse dans sa famille. Toutefois, elle ne reçut pas l’intégralité de son salaire pendant cette période. La joueuse a dû engager une procédure auprès du Tribunal de la FIFA pour faire valoir ses droits, conformément aux réglementations relatives à la maternité mentionnées dans le RSTJ. Elle obtint gain de cause : les juges condamnèrent l’OL à lui verser le reliquat de 82 094 euros de salaire qu’il lui devait.

Pour conclure sur une note positive, en dépit des motherhood penalties qui persistent, certaines actions déployées lors des deux derniers JO méritent d’être soulignées. Durant les JO de Paris en 2024, des dispositions particulières ont été mises en place en faveur des mères allaitantes, en partie grâce à la judokate Clarisse Agbegnenou, qui avait milité en ce sens. Elles ont été logées dans des hôtels près du village des athlètes. Aussi, pour la première fois, avec le concours de l’ancienne championne olympique Allyson Felix, le Comité international olympique (CIO) avait aménagé un espace réservé aux enfants des sportives dans le village olympique, afin qu’elles puissent les voir régulièrement.

France 24.



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The Conversation

Moustapha Kamara a reçu une Bourse de recherche Havelange de la FIFA.

Allane Madanamoothoo et Daouda Coulibaly ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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