Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’économie circulaire est aujourd’hui présentée comme un pilier de la transition écologique. Au Québec, la majorité des entreprises recyclent ou compostent. Mais très peu vont plus loin, en repensant leurs produits, leurs modèles d’affaires ou en collaborant avec d’autres entreprises.


Pour éclairer cette question, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a intégré un module spécifique sur l’économie circulaire à son Enquête sur le développement durable, les pratiques d’affaires écoresponsables et les technologies propres, menée auprès des entreprises de cinq employés et plus. Les résultats pour l’année 2022, complétés par des données pour 2024, offrent un premier portrait statistique d’ensemble des pratiques au Québec.

Ce portrait révèle une réalité contrastée. Si une large majorité d’entreprises déclarent au moins une pratique dite « circulaire », c’est-à-dire visant à réduire les déchets, prolonger la durée de vie des produits ou optimiser l’usage des ressources, les stratégies les plus structurantes demeurent encore marginales.

Certaines entreprises ont néanmoins amorcé des démarches transformatrices. Chez Cascades, par exemple, l’intégration de principes d’écoconception dans le développement de certains produits se traduit par une augmentation de la part de fibres recyclées, une réduction du poids des emballages et une meilleure recyclabilité en fin de vie. Certes, ces initiatives demeurent limitées à certains segments de production et freinées par des contraintes techniques, réglementaires ou de marché.

Cette situation expliquerait le faible niveau de circularité de l’économie québécoise dans son ensemble. Selon Recyc-Québec, seulement 3,5 % de l’économie du Québec peut actuellement être qualifiée de circulaire, contre environ 7,2 % à l’échelle mondiale. Autrement dit, malgré la multiplication de pratiques ponctuelles, l’immense majorité des biens consommés au Québec continue de suivre un modèle linéaire fondé sur l’extraction, la consommation et l’élimination des ressources.

Une forte adoption, portée par des pratiques bien connues

C’est dans ce contexte que l’étude de l’ISQ nous apprend qu’en 2022, 81,7 % des entreprises québécoises interrogées déclaraient avoir mis en place au moins une pratique d’économie circulaire. Ce pourcentage peut sembler encourageant. Il s’explique toutefois en grande partie par la diffusion très large de pratiques déjà bien ancrées dans les organisations.

Selon les réponses recueillies, le recyclage et le compostage sont déclarés par 63,9 % des entreprises, ce qui en fait les pratiques les plus fréquemment rapportées. L’entretien et la réparation des équipements suivent, avec près d’une entreprise sur deux les ayant mis en place. Ces pratiques, telles qu’annoncées par les entreprises, font désormais partie du fonctionnement courant de nombreuses organisations.

Lorsque l’on exclut le recyclage et le compostage, la proportion d’entreprises déclarant au moins une autre pratique d’économie circulaire demeure élevée (68,8 %). Cela indique que l’économie circulaire ne se limite pas à la gestion des matières résiduelles, mais recouvre une diversité de comportements d’affaires. Néanmoins, ces comportements sont loin d’être équivalents en termes d’impact structurel.

Des pratiques structurantes encore marginales

Les pratiques situées en amont du cycle de vie des produits restent peu répandues. En 2022, seulement :

  • 6,5 % des entreprises déclaraient pratiquer l’écoconception (la conception de produits pensés dès l’origine pour réduire leur impact environnemental) ;

  • 6,8 % adoptaient des modèles d’économie de fonctionnalité, fondés sur la vente d’un service plutôt que d’un bien ;

  • 3,4 % mettaient en œuvre des démarches de symbiose industrielle, où les déchets ou surplus d’une entreprise deviennent les ressources d’une autre.

Si les données de l’ISQ mettent en évidence une diffusion inégale des pratiques d’économie circulaire, l’interprétation de ces écarts s’inscrit dans une littérature plus large sur les transitions environnementales. De nombreux travaux montrent que les pratiques les plus faciles à intégrer sur le plan opérationnel tendent à se diffuser plus largement, tandis que celles qui impliquent des changements organisationnels profonds, des coopérations interentreprises ou une remise en cause des modèles d’affaires demeurent beaucoup plus marginales.

Des entreprises rarement « mono-pratique »

L’enquête met également en lumière un élément important : les pratiques d’économie circulaire sont rarement mises en œuvre isolément. En moyenne, les entreprises déclarent trois pratiques.

Plus de 60 % des entreprises ayant adopté l’économie circulaire déclarent au moins deux pratiques, et certaines combinaisons reviennent fréquemment. La symbiose industrielle, par exemple, est souvent associée à la valorisation des résidus ou à l’écoconception, tandis que le reconditionnement va de pair avec l’entretien et la réparation.

Toutefois, la présence récurrente de certaines combinaisons de pratiques peut être mise en perspective à la lumière des travaux récents sur l’économie circulaire. La littérature montre en effet que les démarches qui vont au-delà de pratiques ponctuelles reposent sur des capacités organisationnelles accrues, une coordination interne renforcée et une compréhension plus intégrée des flux de matières et de produits. Ces approches sont généralement plus exigeantes en termes de ressources, de gouvernance et de collaboration, ce qui contribue à expliquer pourquoi elles demeurent moins fréquemment observées dans les entreprises.

Différences selon les secteurs et la taille des entreprises

Toutes les entreprises ne sont pas égales face à l’économie circulaire. Les résultats montrent des différences significatives selon les secteurs d’activité.

Les secteurs extractifs, agricoles et manufacturiers se démarquent généralement par une plus grande diversité de pratiques, notamment celles liées à la valorisation des résidus, au reconditionnement ou à l’optimisation des processus. À l’inverse, plusieurs secteurs de services adoptent principalement des pratiques en fin de cycles de vie, comme le recyclage et le compostage.

La taille des entreprises joue également un rôle. Les entreprises de 100 employés et plus sont proportionnellement plus nombreuses à mettre en œuvre des pratiques situées en amont du cycle de vie, notamment celles visant à réduire la consommation de ressources. En revanche, le chiffre d’affaires, toutes choses égales par ailleurs, ne semble pas constituer un facteur discriminant majeur.


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Premiers signaux d’évolution entre 2022 et 2024

Les données préliminaires pour 2024 dessinent une évolution intéressante. La proportion globale d’entreprises déclarant au moins une pratique d’économie circulaire diminue légèrement. En parallèle, certaines pratiques plus transformatrices gagnent du terrain. C’est notamment le cas de l’écoconception, des achats responsables, du reconditionnement et de l’économie de fonctionnalité. Cette dynamique suggère une possible polarisation ; moins d’entreprises engagées, mais des entreprises qui le sont de manière approfondie.

Ces tendances devront être confirmées lors de la diffusion officielle des résultats de l’ISQ, prévue au printemps 2026, mais elles ouvrent déjà des pistes de réflexion sur la maturation progressive de l’économie circulaire au Québec.

Un enjeu de transition, au-delà des intentions

Ce premier portrait statistique montre que l’économie circulaire est déjà bien présente dans les pratiques déclarées des entreprises québécoises. Il rappelle toutefois que toutes les pratiques ne se valent pas en termes de transformation des modèles de production et de consommation.

La transition vers une économie véritablement circulaire ne repose pas uniquement sur la multiplication d’actions isolées, mais sur la capacité à articuler des stratégies cohérentes, à investir l’amont des chaînes de valeur et à renforcer les collaborations interorganisationnelles. À cet égard, les données de l’ISQ constituent un outil précieux pour éclairer les décisions publiques, orienter les politiques de soutien et dépasser les discours généraux sur l’économie circulaire.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations – https://theconversation.com/economie-circulaire-au-quebec-beaucoup-dintentions-peu-de-transformations-274190