Source: The Conversation – in French – By Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité
Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, est depuis des années l’une des observatrices les plus fines de la société iranienne. Alors que le brouillard de la guerre est encore très épais au-dessus de l’Iran, elle explique dans cet entretien l’évolution qu’a connue le régime au cours de ces derniers mois, ce qu’implique la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême et souligne le sort effroyable de la population iranienne.
Que sait-on de la situation en Iran et comment les informations en proviennent-elles ?
Internet est totalement coupé, mais ceux qui ont des VPN très efficaces peuvent de temps en temps communiquer avec l’extérieur. Hier, par exemple, j’ai essayé de contacter des amis sur place ; ils n’ont pas pu prendre mon appel, mais ils ont vu que je les avais appelés et ont réussi à m’envoyer un texto pour dire qu’ils ne pouvaient pas répondre, mais qu’ils étaient en sécurité. Les rares fois où on parvient à parler de vive voix, ça coupe tout le temps. Restent les sources journalistiques, comme ce journaliste franco-iranien qui se trouve à Téhéran, Siavosh Giazi, et aussi les journaux iraniens, qui peuvent encore publier des articles et rendre compte des bombardements et des déplacements de populations.
Il en ressort à ce stade qu’une école pour filles a été bombardée dès les premiers jours de la guerre, tuant 168 écolières ; que plusieurs hôpitaux, musées, monuments historiques classés par Unesco ont été bombardés ; que près de 5 000 personnes ont été tuées pendant les dix premiers jours ; que 22 000 immeubles résidentiels ont été détruits ; et qu’entre 2 et 3 millions d’Iraniens ont déjà dû quitter leur foyer du fait de la guerre. D’ici, je n’ai aucun moyen de vérifier ces informations. Mais les photos qui sont publiées dans ces journaux semblent crédibles : on y voit des immeubles résidentiels qui ont été détruits ou encore, ce vendredi 13 février, la « journée d’Al-Qods », c’est-à-dire de Jérusalem, des images de grandes manifestations en soutien au régime dans de nombreuses villes. Bien sûr, ces rassemblements sont organisés par l’État – mais, justement, leur tenue montre que l’État existe toujours en Iran et que malgré la guerre, les bombardements, l’assassinat d’énormément de dirigeants, le pays continue à fonctionner tant bien que mal.
Selon les informations que j’ai pu obtenir, il n’y a pas encore de pénurie en ce qui concerne les produits de première nécessité, mais les prix ont énormément augmenté et le pouvoir d’achat s’est effondré. De même, à cause de la guerre, une grande partie des emplois, surtout des emplois précaires, ont disparu. La guerre a un impact majeur sur la population civile iranienne qui est prise en étau entre les bombardements et un régime dictatorial, corrompu et plus répressif que jamais : j’ai vu à la télévision iranienne officielle des gardiens de la révolution menacer ouvertement de mort quiconque oserait manifester contre le régime, ou même diffuser des messages hostiles au régime : « Notre doigt est sur la gâchette », disent-ils.
Ce vendredi, par exemple, ils ont annoncé avoir arrêté quatre personnes qui avaient envoyé des images à des chaînes de télévision étrangères qui diffusent en persan. Et à Fardis, dans le nord du pays, deux frères qui avaient exprimé leur joie à l’annonce de la mort de Khamenei ont été abattus sur place.
Comment expliquer cette résilience d’un régime qui a été dans une large mesure décapité une première fois en juin dernier et plus encore depuis le 28 février ?
C’est un régime institutionnalisé. À chaque niveau, la fonction compte beaucoup plus que la personnalité qui l’occupe. Bon nombre de hauts responsables des Gardiens de la révolution ont été tués, mais ils ont tous été remplacés. De même pour le Guide suprême, remplacé par son propre fils. Mais l’assassinat de Khamenei a fragilisé le régime, car il détenait un pouvoir quasi absolu depuis 1989.
Comment interpréter la nomination de Mojtaba Khamenei ?
Il est important de comprendre que n’est absolument pas le choix de l’institution cléricale, mais celui des gardiens de la Révolution. C’est un pied de nez aux Américains et aux Israéliens, une façon de leur dire : « Vous avez éliminé un Khamenei ? En voici un autre, plus jeune, et encore plus déterminé ! »
Selon certaines sources, il aurait été à son tour la cible d’une frappe peu après sa désignation…
Oui, j’ai vu des photos, il semble avoir été blessé. S’il meurt de ses blessures ou s’il y a une nouvelle frappe et il finit par être tué, il y aura une nouvelle procédure de désignation. Mais en vérité, il n’y a aucune urgence pour nommer ou élire le successeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce conseil intérimaire qui a été créé dès l’assassinat d’Ali Khamenei, composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et d’Alireza Arafi, qui est membre du Conseil des gardiens. Cette instance peut gérer les affaires courantes pendant un certain temps. Et le Guide avait, avant sa mort, délégué son pouvoir décisionnaire à Ali Larijani, qui préside le Haut conseil de la sûreté nationale. Il joue actuellement un rôle important.
Et puis, Ali Khamenei était de toute façon très âgé et atteint d’un cancer, on savait que la question de sa succession allait se poser. Lui-même n’avait pas expressément désigné de dauphin, il avait seulement dit qu’il ne voulait pas que le poste revienne à son fils, car il ne souhaitait pas que, après avoir renversé une monarchie héréditaire, la République islamique en devienne une à son tour. Mais Mojtaba est très proche des Gardiens, et ils l’ont imposé à l’Assemblée des experts, au sein de laquelle il n’avait aucune véritable assise. En outre, sa corruption personnelle est un fait avéré ; or le guide doit incarner une sorte de pureté morale et financière. Mojtaba en est loin. On sait qu’il possède des immeubles à Londres, qu’il a des actions dans plusieurs hôtels en Allemagne et en Autriche, entre autres. Mais les Gardiens, qui contrôlent effectivement le régime désormais, n’en ont cure.
Le régime n’est donc plus dirigé par le Guide mais par les Gardiens ?
Oui, on peut dire qu’on est face à un régime militarisé. Le fait que le guide soit Mojtaba Khamenei ou quelqu’un d’autre n’a plus aucune importance réelle. Il est juste là pour servir de visage au système, pour qu’on brandisse ses photos dans les manifestations, mais sa véritable influence est quasi inexistante. Ce sont les commandants en chef des Gardiens de la révolution qui décident de tout.
D’ailleurs, si vous consultez la déclaration de Mojtaba du jeudi 12 mars, vous constaterez qu’il est exactement sur la ligne des Gardiens, à la différence du président Pezeshkian, qui continue d’incarner la face modérée du régime, par exemple en envoyant des missives aux monarchies du golfe Persique pour s’excuser d’y avoir causé des pertes civiles et expliquer que l’Iran n’y prend pour cible que les bases militaires américaines qui y sont installées. Par contraste, le message de Mojtaba est beaucoup plus martial. Il affirme que l’Iran va fermer le détroit d’Ormuz, qu’il va continuer à appuyer ce que les dirigeants iraniens appellent « l’axe de la résistance », à savoir les Houtis, les milices irakiennes, le Hezbollah libanais, le Hamas, etc. Tout cela confirme que, quand un pays est en guerre, ce sont presque toujours les militaires qui s’emparent de la réalité du pouvoir.
En Iran, les Gardiens ne sont pas qu’une force militaire, c’est un véritable État dans l’État qui dispose d’un important pouvoir financier, économique et politique…
Effectivement. Ils sont partout dans le gouvernement, au Parlement, et ils ont aussi des affidés au sein de l’Assemblée des experts et ailleurs. Les durs du régime mènent la danse. Sur les 88 membres de l’Assemblée des experts, seuls 8 n’ont pas soutenu la candidature de Mojtaba. Il apparaît qu’ils sont aujourd’hui menacés, ainsi que leurs familles. Les autres se sont tus ou ont suivi à la lettre ce qu’on leur demandait de faire. Bref, la guerre et l’assassinat du guide ont achevé la transformation d’un régime religieux qui était avant tout idéologique en régime militaire. Du régime des mollahs, on est passé au régime des Gardiens.
Des périodes comme celle que traverse actuellement l’Iran peuvent aussi être propices à des fragmentations à l’intérieur du régime et, notamment, à l’intérieur de ses forces armées. Est-ce envisageable ?
Pas pour l’instant. Le commandant de l’armée régulière a déclaré qu’il soutenait Mojtaba à 100 %. Je ne vois pas de défection à ce stade. Le pays est attaqué, les militaires sont formés pour défendre le pays, donc ils font ce qu’ils doivent faire. Au sein des Gardiens, il y a une certaine hétérogénéité. Là encore, en temps normal, on aurait pu se dire que peut-être telle ou telle faction pourrait jouer sa propre carte ; mais quand vous êtes bombardé, les désaccords passent au second plan. Ils exécutent ensemble la stratégie déterminée pour résister à la guerre.
Quel est le rôle des bassidji dans tout cela ?
Ils sont plus de 1 million de miliciens, très idéologisés, formés par les Gardiens de la révolution. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans la répression des manifestations et des opposants, et le jouent toujours actuellement. Ce sont eux qui gèrent les checkpoints qui se sont multipliés partout dans le pays, par exemple. Le régime compte beaucoup sur eux pour surveiller la population ou mater dans le sang la moindre contestation, comme cela a été le cas tout récemment en janvier, parce que les Gardiens sont occupés ailleurs.
Les bassidji, l’armée régulière et le corps des Gardiens de la révolution proprement dit, ainsi que leurs familles et leurs proches, forment le noyau de la base populaire du régime, que j’estime à environ 10 à 15 % de la population. Ils sont minoritaires mais très actifs. Un mot sur l’armée régulière d’aujourd’hui : ce n’est plus celle du Shah. Elle a été profondément idéologisée aussi, surtout au niveau des officiers, des commandants. Tous ces gens ne vont pas faire défection facilement.
Et les minorités ethniques ?
Un dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan iranien dit que ses hommes attendent une occasion d’entrer dans le jeu. Les responsables du Komala, autre parti kurde iranien d’importance, sont sur la même ligne. Ils sont en position d’attente, repliés au Kurdistan irakien, et attendent un affaiblissement supplémentaire du régime. Pour l’instant, ils n’ont pas les moyens de rentrer en Iran et d’affronter l’armée pour obtenir un Kurdistan autonome – ce qui sera en tout état de cause compliqué, parce que dans ces régions kurdes d’Iran vivent aussi de nombreux Azéris qui n’ont pas du tout envie de voir le Kurdistan devenir autonome.
À lire aussi :
Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux
On en est là. Les choses peuvent changer si la guerre continue encore longtemps, et si les forces du régime arrivent à bout de munitions et de drones, et perdent leurs revenus pétroliers. À ce moment-là, on pourra s’attendre à des changements, mais on est encore loin.
En attendant, les États-Unis et Israël invitent la population iranienne à se révolter et à prendre le pouvoir…
Tout d’abord, aujourd’hui, les Iraniens sont sous des bombes, et la priorité de chacun, c’est de survivre. Ensuite, la population n’a pas d’armes. Elle a essayé de se révolter en janvier : ce fut un bain de sang épouvantable. Et, comme je vous l’ai dit, les Gardiens de la révolution ont fait passer le message que dans le contexte actuel ils seraient encore plus brutaux qu’en janvier et massacreraient quiconque sortirait dans la rue pour protester. À moins d’être parfaitement suicidaire, personne ne va descendre dans la rue les mains vides.
Dans ce contexte, quel est selon vous le scénario le plus crédible pour la suite des événements ?
C’est évidemment très difficile à prédire, mais je pense que Trump va finir par comprendre qu’il s’est trompé dans ses calculs quand il a cru que le régime s’effondrerait une fois quelques leaders tués. Et dans le même temps, cette guerre devient chaque jour plus impopulaire aux États-Unis. Au vu de ce qu’on sait du personnage, rien ne dit qu’il ne va pas, demain, nous surprendre et passer avec Téhéran un de ces « deals » dont il a le secret et dont il se vante tant. Un accord qui lui permettrait de dire qu’il a gagné, puisque le régime renoncerait à enrichir son uranium et, par exemple, accepterait que des compagnies pétrolières américaines viennent investir en Iran. Pour Trump, une telle issue est envisageable. Mais Nétanyahou, sa stratégie, c’est la guerre continue, c’est vraiment la grande fragmentation de l’Iran.
Si on se place du côté israélien, on voit dans l’Iran un pays qui depuis des décennies proclame son désir d’anéantir Israël et, dans le même temps, semble poursuivre avec opiniâtreté l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce qui explique qu’une large partie de l’opinion israélienne, y compris parmi les citoyens hostiles à Nétanyahou, soutient les opérations visant à priver l’Iran de son programme nucléaire. Est-il possible d’imaginer une issue où le régime actuel de l’Iran abandonnerait ces deux buts et où les deux pays vivraient en paix ?
La rhétorique hostile à Israël et aux États-Unis, les manifestations avec les slogans « Mort à Israël, Mort à l’Amérique », c’est l’ADN du régime, c’est vrai. Mais le plus important, ce sont les armements. Il n’est pas impossible que, dans certaines circonstances, l’Iran recule sur son programme nucléaire, mais il conservera nécessairement ses moyens balistiques. Du point de vue de Téhéran, il est totalement inenvisageable de se dépouiller de ses moyens militaires alors qu’il a à proximité, avec Israël, un régime hostile, doté de la bombe nucléaire et des armements les plus sophistiqués au monde. Téhéran va donc sans doute tenir fermement sur ce point, et s’il doit pour cela subir la guerre pendant des mois, il le fera : à la différence d’un Trump, qui doit compter avec son opinion publique, les dirigeants de la République islamique, eux, se moquent totalement de ce que pensent leurs citoyens. Il y aurait déjà près de 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Une fois de plus, ce sont les Iraniens qui paient le prix à la fois de la férocité de leur propre régime et des erreurs de calcul et de la brutalité de Washington et de Tel-Aviv.
Propos recueillis par Grégory Rayko
![]()
Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Iran : du régime des mollahs au régime des Gardiens – https://theconversation.com/iran-du-regime-des-mollahs-au-regime-des-gardiens-278388
