Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté

Source: The Conversation – France (in French) – By Christopher Lyon, Visiting Research Fellow, Centre for Death and Society, University of Bath

L’effondrement de la population après la peste noire s’est accompagné d’un recul marqué de la biodiversité végétale, suggérant que les paysages agricoles traditionnels contribuaient à maintenir une grande diversité de plantes. Paul Nash/Shutterstock

On imagine souvent qu’une nature débarrassée des humains se porterait mieux. Mais une nouvelle étude sur la peste noire montre l’inverse : lorsque la population européenne s’est effondrée au XIVᵉ siècle, la diversité des plantes a elle aussi chuté.


Entre 1347 et 1353, l’Europe a été frappée par la pandémie la plus catastrophique de son histoire : la peste noire. En faisant des dizaines de millions de morts, l’épidémie a anéanti entre un tiers et la moitié de la population européenne.

Dans certaines villes, les taux de mortalité ont atteint 80 %. Dans les campagnes, la mortalité liée à la peste noire a provoqué de graves pénuries de main-d’œuvre. Des villages entiers se sont vidés alors que les économies rurales se sont effondrées. Dans de nombreuses régions, les champs cultivés ont été abandonnés et progressivement reconquis par les forêts, les broussailles et les cerfs.

Compte tenu des effets négatifs que les humains ont eus sur la nature au cours des dernières décennies et des derniers siècles, on pourrait s’attendre à ce que ce « réensauvagement » à l’échelle du continent ait permis à la biodiversité de prospérer. Pourtant, notre nouvelle étude publiée dans la revue Ecology Letters met en évidence un résultat potentiellement contre-intuitif : lorsque la population humaine de l’Europe s’est effondrée, la biodiversité végétale a elle aussi fortement reculé.

Les grains de pollen fossilisés présents dans les carottes de sédiments extraites des lacs et des tourbières contiennent des informations sur les communautés végétales qui existaient il y a des milliers d’années. Nous avons utilisé les données de plus de 100 archives de pollen fossile provenant de toute l’Europe pour déterminer comment la diversité des plantes a évolué avant, pendant et après la peste noire.

Les données polliniques montrent qu’entre l’an 0 et 1300, la diversité végétale en Europe a augmenté. Elle a progressé tandis que l’Empire romain d’Occident connaissait son plein essor puis son déclin et a continué de croître durant le haut Moyen Âge. Au Moyen Âge dit « central », les niveaux de biodiversité avaient atteint leur maximum.

Cependant, en 1348, la peste frappe l’Europe et, pendant environ 150 ans, la biodiversité végétale s’effondre. Ce n’est qu’après un siècle et demi – lorsque les populations humaines se reconstituent et que l’agriculture reprend – que la diversité des plantes commence à augmenter de nouveau.

La peste à Florence en 1348, telle que décrite dans le Décaméron de Boccace. Gravure de L. Sabatelli.
Wellcome Collection gallery (2018-04-05), CC BY-NC-ND

Nous avons constaté que les pertes les plus importantes de diversité végétale se produisaient dans les zones les plus touchées par l’abandon des terres. En comparant l’évolution de la biodiversité sur des sites ayant connu des trajectoires différentes d’usage des terres après la peste noire, nous avons observé que la biodiversité s’est effondrée dans les paysages où les cultures (terres arables) ont été abandonnées, tandis que les paysages où l’agriculture arable progressait ou restait stable devenaient plus riches en biodiversité.

Nos travaux suggèrent que plus de 2 000 ans d’augmentation de la biodiversité en Europe ont été générés grâce aux humains – et non malgré eux. Mais pourquoi ? Et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour la gestion actuelle de la biodiversité, alors même que la conversion des terres en surfaces agricoles entraîne aujourd’hui des pertes de biodiversité ?

La croissance de la population et les innovations technologiques ont poussé les activités agricoles vers des terres jusque-là inexploitées au cours des 1 300 premières années de notre ère. Contrairement à aujourd’hui – où les monocultures dominent – les systèmes agricoles mixtes étaient la norme pendant la majeure partie des 2 000 dernières années.

À travers l’Europe, une mosaïque variée de terres agricoles et de pratiques agricoles était généralement entrecoupée de bois, de pâturages extensifs et de parcelles non cultivées, souvent délimitées par des haies ou des arbres.

Il en résultait un paysage morcelé offrant de multiples niches où différentes espèces végétales pouvaient se maintenir, et où la biodiversité était élevée.

La peste noire a rompu cet équilibre en réduisant les perturbations liées aux activités humaines. Le paysage est alors devenu moins hétérogène et la diversité végétale a globalement décliné. Celle-ci n’a commencé à se rétablir qu’avec le retour d’une agriculture extensive.

Les humains peuvent aussi favoriser la nature

Ces résultats remettent en question les politiques de conservation qui prônent la suppression ou la réduction de l’influence humaine sur les paysages européens afin de protéger la biodiversité.

L’une de ces initiatives est le réensauvagement, que beaucoup considèrent comme une voie vers un avenir riche en biodiversité, où la nature disposerait de l’espace nécessaire pour prospérer. Pourtant, nombre des zones les plus riches en biodiversité en Europe sont celles qui possèdent une longue histoire d’agriculture mixte et de faible intensité. Réensauvager ces paysages façonnés par l’activité humaine pourrait, paradoxalement, éroder la biodiversité que les politiques de conservation cherchent précisément à protéger.

Nos résultats montrant une relation positive de long terme entre humains et biodiversité ne se limitent pas à l’Europe. Des interactions multimillénaires entre les sociétés humaines et le monde naturel ont conduit à des niveaux élevés de biodiversité dans de nombreuses régions de la planète. Parmi ces écosystèmes culturels riches en diversité figurent les jardins forestiers du nord-ouest du Pacifique (des forêts cultivées par les peuples autochtones), les satoyama du Japon (des systèmes mixtes de rizières et de boisements dans les piémonts montagneux) ou encore les ahupuaʻa d’Hawaï (des portions de versants où l’on cultive une grande variété de plantes).

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Pendant des millénaires, des modes traditionnels de gestion des terres à faible intensité ont façonné des écosystèmes diversifiés. Aujourd’hui, lorsque le contexte local s’y prête, ils devraient être encouragés afin de préserver à la fois la diversité biologique et la diversité culturelle.

The Conversation

Christopher Lyon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021 — ainsi que du Biotechnology and Biological Sciences Research Council, subvention n° BB/Z516697/1. Il a également bénéficié par le passé de financements du York Environmental Sustainability Institute, du White Rose University Consortium, du Biotechnology and Biological Science Research Council, de l’Economic and Social Research Council, du Natural Environment Research Council et du gouvernement écossais (subvention n° BB/R005842/1), ainsi que du Social Sciences and Humanities Research Council du Canada (subvention n° 132726).

Jonathan D. Gordon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021.

ref. Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté – https://theconversation.com/quand-la-peste-a-decime-la-population-mondiale-la-biodiversite-a-paradoxalement-elle-aussi-chute-277869