Source: The Conversation – in French – By Renaud Coulomb, Professor of Economics, Mines Paris – PSL
Depuis l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, la perception du risque nucléaire a changé, et cela, bien au-delà des frontières du Japon. En Angleterre, une étude a montré que les logements situés à moins de 20 km des centrales ont perdu en moyenne 4,2 % de leur valeur à la suite de la catastrophe et connu une forte recomposition sociale. Un signal fort, à l’heure où la France et le Royaume-Uni relancent de vastes programmes nucléaires.
L’énergie nucléaire est aujourd’hui présentée comme un pilier de la décarbonation et de la sécurité énergétique européennes. Pourtant, si les arbitrages énergétiques se décident au niveau national, leur acceptabilité se joue souvent à l’échelle locale.
En mars 2011, l’accident nucléaire de Fukushima-Daiichi avait bouleversé la perception mondiale du risque nucléaire. Certains pays avaient alors réaffirmé leur engagement, comme le Royaume-Uni ou la France, qui a récemment replacé le nucléaire au cœur de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). D’autres, comme l’Allemagne, avaient mis leurs programmes en pause ou fait marche arrière.
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Entre la construction de nouveaux réacteurs pressurisés européens (EPR) – la PPE française prévoit la construction de six nouveaux réacteurs EPR2, avec huit en option – et l’émergence de nouveaux concepts comme les petits réacteurs modulaires (Small Modular Reactors, ou SMR), la dynamique actuelle est celle d’un regain des investissements.
Mais au-delà des choix technologiques et politiques, un facteur demeure déterminant pour l’avenir de l’industrie : l’acceptation du public. Nous avons mené une étude portant sur l’évolution des marchés immobiliers et la composition socio-économique des quartiers en Angleterre après l’accident de Fukushima.
Nos travaux montrent comment la perception d’un risque accru peut transformer les communautés vivant à proximité des centrales. À la clé, vague de départ des ménages, baisse des prix immobiliers et accroissement de la pauvreté, et cela au Royaume-Uni, pays où l’énergie nucléaire bénéficie d’un fort soutien au niveau national.
SMR ou EPR, le même défi de l’acceptation locale
Parmi les nouvelles options technologiques, les SMR suscitent un intérêt croissant. Conçus en usine, transportés puis assemblés sur site, ces réacteurs de petite taille (d’une puissance pouvant aller jusqu’à 300 mégawatts) promettent des chantiers plus rapides et des coûts mieux maîtrisés.
Nécessitant moins de foncier et d’eau, ils peuvent être implantés sur des sites plus variés, au plus près des besoins en électricité et en chaleur. Ils pourraient par exemple remplacer les centrales à charbon ou à gaz en fin de vie en réutilisant les raccordements existants au réseau, tout en préservant les emplois qualifiés et les recettes fiscales locales, ce qui favoriserait leur acceptation politique.
Plus de 80 modèles de SMR sont aujourd’hui en cours de développement dans 18 pays. La Russie et la Chine en ont déjà construit, tandis que les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la France, le Japon et la Corée du Sud mènent des projets pilotes. Le Royaume-Uni, notamment, mise sur les SMR pour accroître son parc d’ici 2050, en complément de ses chantiers EPR, comme Hinkley Point C et Sizewell C.

Ivor Branton, CC BY-NC-ND
En France, malgré un fort soutien institutionnel au nucléaire, rien ne garantit que le nucléaire connaîtra un rebond sans accroc après 2035, et ce, pour trois raisons principales.
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Premièrement, la plupart des nouveaux EPR2 et SMR ne seront pas opérationnels avant les années 2030, une projection encore fragilisée par l’historique de l’industrie en matière de retards. L’exemple de l’EPR de Flamanville (Manche), lancé en 2007 et raccordé au réseau seulement en 2024, reste éloquent.
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Deuxièmement, la gestion des déchets reste un défi non résolu. Des travaux récents suggèrent même que plusieurs modèles de SMR produiraient davantage de déchets radioactifs par unité d’énergie que les grandes centrales, ce qui pourrait alourdir leur coût réel.
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Enfin, et surtout, les porteurs de projets devront obtenir l’adhésion des communautés locales s’ils souhaitent s’implanter dans de nouveaux territoires.
Les enquêtes d’opinion post-Fukushima montrent un soutien national très variable d’un pays à l’autre, et que cette énergie est rarement la source préférée d’électricité.
Surtout, une attitude favorable au niveau national ne garantit pas son acceptation au niveau local. La logique du « not in my backyard » (« pas dans mon arrière-cour ») peut bloquer des projets pourtant viables au plan économique. C’est particulièrement vrai lorsque les risques sont perçus comme très concentrés, tandis que les bénéfices semblent largement diffus.
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La perception du risque nucléaire après Fukushima : le cas anglais
Notre étude a analysé comment ces changements de perception du risque nucléaire se traduisaient concrètement et s’inscrivaient dans une dynamique plus large de l’évolution des populations autour des sites nucléaires au fil des décennies.
À partir d’un registre exhaustif des transactions immobilières en Angleterre de 2007 à 2014, nous avons comparé l’évolution des prix dans un rayon de 20 km autour des centrales nucléaires à celle observée entre 20 et 100 km, avant et après Fukushima.
Le seuil des 20 km correspond à la distance de sécurité massivement relayée par les médias britanniques à la suite de l’instauration par le gouvernement japonais d’une zone d’évacuation dans un rayon de 20 km autour du site accidenté.
Nos résultats sont clairs. En moyenne, les logements proches des centrales anglaises ont perdu plus de 4 % de leur valeur foncière après Fukushima, par rapport à des biens similaires situés plus loin.
Cette moyenne cache toutefois des disparités importantes. La chute des prix a été nettement plus marquée dans les zones où la main-d’œuvre est très mobile. Cela ne signifie donc pas que la perception du risque nucléaire n’a pas changé dans les zones proches des centrales où la mobilité des ménages est restée limitée, mais plutôt que celle-ci ne s’est pas traduite par un ajustement à court terme des prix de l’immobilier.
Le cas anglais est particulièrement révélateur. Contrairement à l’Allemagne ou au Japon, le Royaume-Uni, comme la France, a maintenu son programme nucléaire après 2011, en engageant un renouvellement du parc. La baisse de l’immobilier y reflète donc bien une véritable crainte environnementale locale, et non l’anticipation d’une fermeture des centrales nucléaires.
Au-delà des prix de l’immobilier, la composition sociale des quartiers a également évolué. Entre 2010 et 2019, la pauvreté s’est accrue autour des sites nucléaires, surtout dans les zones à forte mobilité résidentielle. Ainsi, même dans un cadre de soutien politique fort et de réglementation stricte, un accident lointain a engendré des effets socio-économiques durables sur le territoire britannique.
Bien sûr, les dynamiques passées éclairent aussi ces résultats. Dans les années 1970, lors de la mise en service des centrales étudiées, les zones situées à moins de 20 km avaient déjà connu une première vague de déclin démographique et de précarisation.
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Leçons de politique publique
Si le choix politique actuel est celui d’une expansion durable du nucléaire, il est crucial d’obtenir le consentement local, autant que national, des populations.
Pour les ménages, soutenir la décarbonation ou la souveraineté énergétique à l’échelle d’un pays ne signifie pas accepter un réacteur au bout de sa rue. Il faut engager un dialogue transparent, le plus tôt possible, avec des informations accessibles sur les risques d’accident, les plans d’urgence, les règles de responsabilité et la gestion à long terme des déchets, etc.
Surtout, les communautés exposées à des risques concentrés doivent bénéficier d’avantages concentrés : fonds spécifiques, réductions sur les factures d’énergie, investissements dans les infrastructures, programmes de formation ou encore priorité à la sous-traitance locale. Ces contreparties doivent être mises en place dès la phase de planification et durer tout au long de l’exploitation.
Loin de contourner cet obstacle, les SMR l’accentuent. Leur intérêt premier réside en effet dans leur flexibilité d’implantation géographique. Ainsi, nombre de sites envisagés devraient se situer dans des régions nouvelles pour le nucléaire, où les populations n’ont pas eu le temps de « s’auto-sélectionner » selon leur tolérance au risque nucléaire. De plus, la viabilité économique des SMR exige une production en série et des commandes groupées : un véritable défi organisationnel vu les contraintes de sites et de licences.
Le processus de sélection des sites, l’implication réelle des habitants et l’équité dans la répartition des bénéfices seront donc déterminants. On peut toutefois s’attendre à d’importants ajustements socio-économiques et démographiques à proximité des futurs projets. Sans mécanismes crédibles de partage des bénéfices, l’expansion du nucléaire en Europe pourrait accroître les inégalités territoriales.
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Renaud Coulomb déclare ne pas être en situation de conflit d’intérêts. Il ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur énergétique, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. La recherche citée dans cet article a bénéficié du soutien financier de l’Ecole d’Economie de Paris et de l’Université de Melbourne. Certains des projets de recherche de l’auteur ont pu bénéficier de financements supplémentaires de Mines Paris – PSL University et de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG, en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.
Yanos Zylberberg ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur énergétique, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. Certains projets de recherche (qui digitalisent des cartes historiques) ont reçu des financements de l’ESRC.
– ref. Accepter (ou non) de vivre à proximité d’une centrale nucléaire, une question loin d’être réglée – https://theconversation.com/accepter-ou-non-de-vivre-a-proximite-dune-centrale-nucleaire-une-question-loin-detre-reglee-275150
