Si la République islamique chute, quels effets sur l’Irak et le Liban ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

L’Irak et le Liban sont, depuis des décennies, dominés par des forces miliciennes largement alignées sur Téhéran. Mais au moment où la République islamique est pilonnée par les frappes américano-israéliennes, il est possible d’envisager une autonomisation de ces groupes, qui deviendraient alors des forces irakiennes et libanaises parmi d’autres.


Les récents tirs de missiles du Hezbollah contre Israël montrent combien les milices qui composent « l’axe de la résistance » sont inféodées à Téhéran, au point de négliger leur propre intérêt et celui des pays qui les abritent. Comme l’a souligné L’Orient-le Jour, le Hezbollah, en s’impliquant dans la guerre entre l’Iran et la coalition américano-israélienne, « suicide » non seulement l’État libanais en l’exposant à de lourdes représailles israéliennes, mais aussi le peu de popularité dont jouissait encore « le parti de Dieu » au sein de la société libanaise.

Accusé de complètement négliger la stabilité du pays et ses propres intérêts au profit de l’effort de guerre iranien contre Israël, le Hezbollah est devenu le symptôme évident d’une double réalité : le mal nommé « axe de la résistance » poursuit d’abord les intérêts de Téhéran au détriment de ceux de ses propres proxys et alimente le contexte endémique de guerre avec l’État hébreu, quitte à sacrifier les États et les populations qu’il prétend défendre.

Ce sacrifice subordonne tellement les intérêts à court terme de la milice chiite à ceux de Téhéran qu’on peut émettre l’hypothèse, plus que crédible, que la décision de frapper Israël aurait été imposée par les pasdarans présents au Sud-Liban contre l’avis des cadres du Hezbollah qui, eux, restent soucieux de ne pas s’aliéner totalement le soutien des Libanais. Dans ce contexte, le Hezbollah, s’il veut pérenniser sa place dans le jeu politique libanais, doit se libérer de l’emprise de Téhéran et se muer en force purement libanaise, sans quoi il subira inexorablement la colère d’un peuple libanais qui aspire d’abord à la paix.

Cet affranchissement du Hezbollah par rapport à l’Iran pourrait s’accélérer d’autant plus que le régime de Téhéran est plus aux abois que jamais, si bien que sa chute est une issue envisageable. Les autres proxys de la République islamique, comme les milices irakiennes, les Hachd-al-Chaabi, pourraient également suivre cette voie. Le possible effondrement du régime des mollahs et la déstructuration de son « axe de la résistance » permettent-ils d’espérer à long terme une stabilisation du Moyen-Orient par l’affaiblissement ou la mutation des milices pilotées par Téhéran ?

Vers un recul de la « Fitna »

Le premier effet vertueux d’un potentiel effondrement du régime iranien serait sans doute un recul de la Fitna, l’opposition entre chiites et sunnites qui est l’un des principaux dénominateurs communs à bon nombre des guerres civiles qui ont ensanglanté le Moyen-Orient ces dernières décennies.

Téhéran a consciemment alimenté cette rivalité afin d’accroître sa mainmise sur « l’arc chiite » en soutenant des milices qui ont soit pris le contrôle de certains États comme l’Irak, soit constitué un « État dans l’État » comme au Liban. Cette ingérence iranienne a contribué à l’émergence de ce que les observateurs ont appelé « l’ordre milicien », qui a entraîné un double phénomène conflictuel : un affaiblissement des pouvoirs régaliens et donc une faillite sécuritaire propice à la guerre civile, ainsi qu’une réaction de rejet des populations sunnites qui, en retour, s’organisent en milices pour limiter le contrôle exclusif de l’État par la communauté chiite et l’Iran.

Ce modèle peut parfaitement s’appliquer à l’Irak où les deux guerres civiles, de 2006 à 2009 puis de 2013 à 2017, sont en grande partie imputables aux ingérences de l’Iran via ses milices, qui ont marginalisé voire persécuté la minorité sunnite au point de la pousser à prendre les armes contre Bagdad. Après sa victoire aux élections de 2005, la coalition chiite, profitant de sa supériorité démographique (les chiites représentent 60 % de la population en Irak) ainsi que du boycott des élections par les sunnites, obtient la nomination d’un gouvernement presque entièrement chiite, dirigé par Ibrahim Al-Jaafari de 2005 à 2006 puis par Nouri Al-Maliki de 2006 à 2014, tous les deux très proches de Téhéran.

Afin de pallier l’effondrement de l’armée irakienne, dominée par les sunnites jusqu’à la décision de Paul Bremer de la démanteler complètement en 2003, Al-Jaafari et Al-Maliki choisissent de s’appuyer sur les milices chiites comme l’organisation Badr ou le Kataeb Hezbollah.

Al-Maliki et ses successeurs intègrent au pouvoir ces milices pilotées par Téhéran, au point d’y recruter certains de leurs ministres comme Hadi al-Ameri, fondateur de l’organisation Badr et ministre des transports d’Al-Maliki de 2010 à 2014 ou Mohammed el-Ghabban, membre de la même organisation Badr et ministre de l’intérieur de 2014 à 2016.

Face à cette mainmise chiite, les provinces sunnites d’Al Anbar se révoltent dès 2006, ce qui aboutit à la création de l’État islamique en Irak qui, à la différence du groupe Al-Qaida dont il émane, concentre son djihad non pas contre l’occupant américain mais bien contre l’État irakien et les « sectes » qui le contrôlent (les chiites).

Si l’Irak devient à partir de 2005 un État milicien, c’est surtout parce que les milices chiites, en plus d’intégrer les hautes sphères de l’État, organisent la répression de la communauté sunnite, comme le montrent les représailles suite aux attentats de la mosquée de Samara le 22 février 2006. Ces attentats organisés par Al-Qaida en Irak donnent lieu à un cycle de représailles menées par les milices chiites dont l’ampleur a considérablement radicalisé la minorité sunnite.

Il faut bien noter que ces violences ont été publiquement condamnées par Ali Al-Sistani, le grand ayatollah d’Irak, père spirituel des chiites irakiens, ce qui confirme bien la thèse selon laquelle les violences communautaires émanent de décisions prises en Iran où, rappelons-le, certaines de ces milices ont été fondées comme l’organisation Badr en 1982 et d’où proviennent les armes permettant la constitution de véritables armées commandées par Téhéran sur le sol irakien.

Dès leur création, les milices irakiennes comme l’organisation Badr (née en 1982) et le Kataeb Hezbollah (apparu en 2003) font partie de la force Al-Qods, unité d’élite des Pasdaran iraniens destinée à la projection régionale : le fondateur du Kataeb Hezbollah, Abou Mehdi al-Mouhandis, a d’ailleurs été éliminé par Washington lors de la frappe qui a tué le chef de cette force iranienne, Ghassem Soleimani, le 3 janvier 2020.

En effet, la confessionnalisation de l’Irak répond à une stratégie iranienne de fragmentation et d’affaiblissement de son voisin irakien, qui offre à Téhéran un meilleur contrôle sur l’Irak et donc une meilleure maîtrise de son « axe de la résistance ». C’est par le territoire irakien que transitent les armes et les combattants destinés à lutter contre Israël ou à défendre le régime allié de Bachar Al-Assad pendant la guerre civile syrienne.

La possible mutation des milices pro-iraniennes en partis politiques nationaux

Privées de leur parrain irakien, les milices chiites qui opèrent dans ce « croissant chiite » pourraient donc se muer en forces nationales et participer à l’émergence d’États pleinement souverains tant en Irak que dans les pays voisins. Les milices irakiennes Hachd-al Chabi pourraient ainsi suivre la trajectoire du mouvement politique créé par le leader irakien Moqtada Sadr. Fondateur en 2003 de l’armée du Mahdi, mouvement à l’origine pro-iranien et soutenu par Téhéran parce que chiite, Moqtada Sadr s’est progressivement affranchi de son parrain pour créer une force politique authentiquement irakienne, au point de devenir l’étendard de la défense de la souveraineté irakienne contre les ingérences iraniennes.

Ce sadrisme s’appuie sur un puissant mouvement d’opinion qui s’est manifesté à Bassora en juillet 2018 par des émeutes au cours desquelles les manifestants, chiites pour la plupart, ont exprimé leur opposition à la corruption grandissante du pouvoir de Bagdad, accusé de vendre à Téhéran la souveraineté de l’Irak. Cette mobilisation des chiites irakiens contre l’Iran se retrouve dans la crise de l’été 2022 qui a abouti à la démission des députés sadristes et à la prise du parlement par les Bagdadis. Là encore, les manifestants, chiites pour la plupart, se mobilisent contre la tutelle de Téhéran et ses implications : faillite de l’État, corruption, ordre milicien.

L’affaiblissement, voire l’effondrement du régime iranien pourrait inciter les milices du Hachd-al-Chabi à suivre la même trajectoire que le mouvement de Moqtada Sadr et à devenir ainsi des forces politiques défendant un Irak souverain, unifié et libéré du confessionalisme, quitte à abandonner leurs armes. D’autant que l’engagement armé des chiites irakiens dans les Hachd-al-Chabi s’explique d’abord par la lutte contre l’État islamique, à la suite de la fatwa lancée par l’ayatollah Ali Al-Sistani contre l’organisation terroriste en 2014.

Maintenant que l’EI ne constitue plus une réelle menace et que les forces sunnites semblent avoir renoncé au sécessionnisme (le principal parti sunnite, le Taqqadum, est un fervent défenseur de l’idée d’un gouvernement d’unité nationale), les milices chiites pourraient, à la faveur de l’effondrement du régime iranien qui les arme, se muer en partis politiques plus traditionnels. Cette évolution a d’ailleurs déjà commencé, y compris au sein des forces pro-iraniennes comme l’organisation Badr, qui s’est transformée en parti politique en vue des élections législatives irakiennes de 2014.

Quant à la composante armée de ces milices, elle pourrait être intégrée à l’État : l’État irakien a déjà tenté d’appliquer cette politique en absorbant par le décret du 8 mars 2018 les Hachd-al-Chabi dans un organe de sécurité étatique. Même si ce projet avait échoué sous la pression de Téhéran, Bagdad pourrait tenter à nouveau d’absorber la composante proprement militaire des milices pour achever leur mue en partis politiques traditionnels. Les conséquences d’une telle évolution seraient ô combien vertueuses pour l’Irak comme pour les autres pays de la région comme le Liban, où des milices confessionnelles alignées sur les intérêts d’une puissance étrangère impérialiste céderaient progressivement la place à des forces politiques, certes confessionnelles, mais privées des moyens d’alimenter une potentielle guerre civile.

Un espoir pour toute la région

L’émergence de milices confessionnelles et la Fitna qui en a résulté doivent beaucoup à l’impérialisme iranien qui a pu se développer pleinement depuis l’effondrement du régime de Saddam Hussein en 2003 et la mise en place de l’« arc chiite » de l’Irak jusqu’au Sud-Liban. Dans ces territoires, la République islamique a parrainé des milices chiites qui n’ont eu de cesse de souffler sur les braises des tensions intercommunautaires, comme le montrent les deux guerres civiles confessionnelles irakiennes, au cours desquelles Téhéran a volontairement polarisé le clivage entre chiites et sunnites afin de maintenir son joug sur l’Irak.

Dans cette optique, le possible effondrement du régime iranien résonne pour les populations du Moyen-Orient, sunnites comme chiites, non seulement comme un espoir de retrouver leur souveraineté mais plus encore comme un espoir de paix durable.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Si la République islamique chute, quels effets sur l’Irak et le Liban ? – https://theconversation.com/si-la-republique-islamique-chute-quels-effets-sur-lirak-et-le-liban-277871