Source: The Conversation – in French – By Irène Gimenez, Post-doctorante, Sorbonne Université

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De nombreuses militantes antifranquistes nées après la guerre ont été arrêtées et emprisonnées en raison de leur engagement politique durant la dictature du Caudillo. Longtemps restés dans l’ombre d’une histoire dominée par les récits masculins, leurs parcours dévoilent une facette spécifique de la répression. Dans son ouvrage Prisonnières politiques en Espagne, qui vient de paraître aux éditions du CNRS, Irène Gimenez, docteure en histoire et post-doctorante à Sorbonne Université, revient sur les expériences intimes et collectives de ces femmes incarcérées et montre que la prison est, dans une large mesure, une affaire de genre. Extraits de l’introduction.
Carme Claramunt. Isabel García Vicente. Victòria Pujolar Amat. Maria Salvo Iborra. Laia Berenguer Puget. Antoñita García. Julia Conesa. Neus Catalá. Mercedes Nuñez Targa. Montserrat Roig Francitorra. Núria Aleu i Sanfeliu. Carme Forcadell.
Ces noms sont ceux des prisonnières dont les témoignages sont au cœur de la pièce de « théâtre-document », montée à l’Athénée populaire de Barcelone en 2019, sous le titre « Que leurs noms ne soient PAS effacés de l’Histoire ». Portée par les associations Teatre dona et Dones a la Palestra, cette production culturelle et militante propose une narration alternative à la mémoire publique qui passe par la construction d’une continuité entre différentes institutions et contextes, au sujet de la répression contre les femmes.
Le récit commence à la prison de Saturrarán (1938-1944), en s’appuyant sur une lettre rédigée par une prisonnière anonyme à sa mère en décembre 1938. Il est ensuite irrigué par des témoignages sur les prisons de Les Corts (Barcelone, 1939-1955), Ventas (Madrid, 1931-1969), sur le camp de Ravensbrück, puis sur les prisons de Yeserías (Madrid, 1974-1991) et Trinidad (Barcelone, 1963-1983). Il se termine à la prison Mac d’Enrich, ouverte en 2015, où sont emprisonnées les responsables politiques inculpées à la suite du référendum du 1er octobre 2017 sur l’indépendance de la Catalogne (le Procés). La dictature qui s’installe après le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 et trois ans de guerre se caractérise par sa longue durée. La répression qu’elle génère contre les « rouges » est ici réinscrite dans des mécanismes de reproduction des violences commises contre les femmes.
Núria Aleu i Sanfeliu écrit en octobre 2017 à Carme Forcadell, la présidente du Parlement catalan emprisonnée à Mac Enrich. Sa lettre, lue dans la pièce, contient ces mots : « Je ne t’ai pas écrit avant parce que pour moi la prison est un souvenir pesant que j’ai tenté d’effacer de ma mémoire […] j’espère que mes expériences peuvent t’aider. »
Son parcours intéresse à plusieurs titres. Cette fille de la bourgeoisie catalane née en 1958 n’a de la guerre qu’une connaissance indirecte, transmise. Elle fait partie de cette nouvelle génération de l’antifranquisme qui s’engage dans le sillage des grandes mobilisations étudiantes et ouvrières de 1956. Elle rejoint un groupe anarchiste. À 17 ans à peine, en septembre 1975, elle est arrêtée par la brigade politico-sociale (BPS, la police politique), envoyée à la Préfecture de police de la via Laietana puis à la prison pour femmes de Barcelone, la Trinidad. Elle y passe plusieurs mois et rencontre d’autres militantes avec qui j’ai pu m’entretenir. Son passage par Trinidad, alors gérée par un institut séculier fondé en pleine guerre d’Espagne, les Cruzadas evangélicas de Cristo-Rey [Croisées évangéliques du Christ-Roi], se fait dans la période mouvementée des derniers mois de la vie de Franco, marquée par une forte conflictualité sociale et les espoirs d’amnistie.
Après la mort de Franco le 20 novembre 1975, elle participe à une grève de la faim pour revendiquer l’amélioration des conditions de détention. Elle bénéficie d’une mesure de grâce et sort en liberté provisoire, dans l’attente d’un conseil de guerre qui n’aura jamais lieu.
Elle ne rédige cette lettre que plusieurs décennies après. Faute d’un espace d’écoute jusque-là, c’est à l’occasion d’une crise politique dans son expérience militante actuelle, celle de militante féministe et indépendantiste, qu’elle écrit sur la répression qu’elle a subie. Elle revient sur sa tristesse et sa colère, sur des expériences concrètes d’enfermement, de répression linguistique et de solidarité entre femmes. Cette lettre est un exemple de la manière dont les mobilisations — mémorielles, sociales, politiques — ont percuté mon enquête, commencée en 2015-2016 dans le cadre d’une thèse en histoire.
D’une part, cette enquête s’est déroulée en parallèle du processus de paix au Pays basque (avec l’autodissolution de l’organisation Euskadi Ta Askatasuna, ETA, en 2018) et du renouveau des luttes indépendantistes catalanes.
D’autre part, elle a été marquée par les combats pour l’exhumation des fosses communes, la réparation, la justice et la mémoire des victimes d’une dictature dont les responsables n’ont jamais été jugés du fait de la loi d’amnistie mutuelle votée par le Congrès en octobre 1977, dans un objectif de réconciliation. L’arrivée au pouvoir de la coalition PSOE/Podemos (2018) a ouvert des débouchés politiques et législatifs à ces revendications.
Ce livre paraît dans ce contexte d’exigences mémorielles, peu après le cinquantenaire de la mort de Franco, entre célébration des « 50 ans de liberté », consolidation de la démocratie impulsée par le gouvernement et multiplication des discours et mobilisations révisionnistes. Le parti d’extrême droite Vox participe à normaliser le franquisme, au service de son projet réactionnaire et xénophobe. L’exaltation de Franco dans les mémoires de l’ancien roi Juan Carlos I coïncide avec des messes d’hommage et des mobilisations néofascistes qui croisent nostalgie de la dictature et projets d’intervention politique.
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Comme la metteuse en scène qui met en avant l’importance de nommer, ce livre n’anonymise que partiellement les actrices dont il est question. Dans le cas de personnalités publiques ayant publié ou avec leur accord explicite, j’ai laissé les noms, pour ne pas reproduire l’invisibilité qu’elles sont nombreuses à dénoncer. En revanche, j’ai masqué ceux des personnes identifiées dans les archives. Face au risque de révisionnisme qui pèse sur les luttes antifranquistes et parce que « l’histoire est faite de noms et de prénoms », Carme Travesset Rossellò me demande d’apparaître avec son nom complet. Asun Hernández García m’invite elle aussi à la nommer du fait « qu’elle n’a pas de problème après avoir traversé quatre prisons ». D’autres, en revanche, ont préféré que j’utilise leurs initiales ou n’ont pas répondu. J’ai respecté le souhait de chacune.
La prison, une affaire de genre
Les prisons recouvrent des pratiques, des établissements aux logiques et fonctionnements distincts (les prisons préventives, équivalent des maisons d’arrêt ; les prisons pénales, équivalent des prisons centrales) ou encore des productions discursives. Différents critères de classement entrent en concurrence et dessinent un réseau complexe d’établissements au sein de la géographie des prisons : le sexe, l’âge, l’engagement religieux (en vertu du Concordat [note : un Concordat entre l’Espagne franquiste et le Vatican est signé en 1953. Dans ce cadre, les prêtres sont incarcérés dans une prison spéciale, à Zamora. Les religieuses, en revanche, sont mêlées aux autres prisonnières]), les infractions militaires, la situation pénale (condamné·e ou non), le comportement. La différenciation de genre est, en prison, un principe majeur d’organisation socio-spatiale et de classement des individus. Le règlement de 1968 introduit un système progressif en trois degrés, précédant la liberté conditionnelle : la rééducation, la réadaptation sociale et la préliberté. Les femmes n’en sont pas exclues, mais elles ne disposent pas d’espaces de détention dédiés à cette période.
Que les prisons soient des espaces majoritairement non mixtes, que la prison ait été un espace construit par et pour les hommes et que les prisonnier·es, à l’époque étudiée comme aujourd’hui, soient majoritairement des hommes, invite à différentes perspectives. Il ne s’agit pas ici d’écrire une histoire des prisons de femmes qui serait une annexe d’une histoire générale des prisons écrite au masculin. Attentif aux circulations et aux comparaisons, ce livre opte pour une perspective relationnelle, dans le but d’écrire une histoire mixte. Au-delà du constat de la séparation entre hommes et femmes, cette approche vise à saisir les mécanismes de production des normes, identités et rapports de genre en prison. Quelles sont les masculinités et féminités produites par l’incarcération ?
Les prisons sont des espaces hiérarchisés et différenciés — entre elles et en leur sein —, et elles produisent des expériences matérielles et spatialisées. Elles établissent les contours de ce que la sociologue Coline Cardi nomme des « régimes institutionnels de genre ».
Il importe à ce titre de s’intéresser aux effets de la non-mixité, des inégalités et des normes de genre sur les traitements des hommes et des femmes incarcéré·es, suivant la perspective à laquelle invite Corinne Rostaing : « De nombreuses questions relatives à la mixité n’ont pas été étudiées jusqu’à présent en termes de genre, notamment ce que produit l’entre-soi masculin et l’entre-soi féminin. » En observant les sociabilités aux portes des prisons (d’hommes), Irene Abad a démontré comment les femmes se politisaient dans cet espace liminaire où elles sont majoritaires à gérer la solidarité. Déplacer le regard permet de constituer, à l’instar de Gwénola Ricordeau, la prison comme un problème de femmes, un problème pour les femmes et donc une question féministe.
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Irène Gimenez a reçu des financements de l’université Lyon 2 et est actuellement en poste à Sorbonne Université (programme SOUND).
– ref. Au plus près des prisonnières politiques dans l’Espagne de Franco – https://theconversation.com/au-plus-pres-des-prisonnieres-politiques-dans-lespagne-de-franco-277129
