Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexis Vrignon, Historien et maître de conférences à l’université d’Orléans, Université d’Orléans
À la veille des élections municipales, le parti Les Écologistes peine à rester uni derrière le cap politique fixé par sa direction. Un retour sur l’histoire de cette formation politique éclaire ce qui structure ces divisions internes.
À l’approche des élections municipales (les 15 et 22 mars 2026), une certaine fébrilité semble prédominer chez Les Écologistes qui craignent de perdre des mairies emblématiques gagnées ou conservées en 2020 (Lyon, Bordeaux, Besançon, Strasbourg, Grenoble, Annecy, Poitiers). Le 26 janvier dernier, une tribune signée par un « ensemble de militant·es écologistes » remettait en cause les choix faits par la direction nationale, l’accusant de se placer sous la dépendance du Parti socialiste (PS). Celle-ci a réagi en suspendant une trentaine de signataires, décision peu commune pour un parti traditionnellement tolérant sur l’expression de lignes divergentes. En réponse, plusieurs cadres et élus, à Montpellier, à Marseille et surtout à Paris, ont annoncé leur ralliement à des listes menées par La France insoumise (LFI).
Nombreux sont les commentateurs qui ont souligné combien cet épisode traduisait la propension récurrente des Écologistes à se déchirer. La campagne des municipales n’est pas finie, celle de la présidentielle n’a pas encore réellement commencé. La période est si incertaine qu’il est périlleux d’inférer de cette situation quelque prédiction que ce soit quant aux prochaines échéances électorales. En revanche, un coup d’œil rétrospectif peut être instructif pour comprendre la culture politique singulière et composite des Écologistes, d’abord connus comme Les Verts (1984-2010) puis Europe Écologie-Les Verts (EELV, 2010-2023), auxquels s’ajoute une myriade de petites formations plus ou moins durables.
Une culture politique composite dès les origines
Les Écologistes constituent une famille politique désormais bien enracinée dans le paysage partisan français. Son originalité vient de sa volonté d’associer la résolution de la crise écologique à une transformation profonde de la société. Une telle approche est compatible avec des options idéologiques très diverses. Que l’écologie politique s’ancre à gauche n’est ainsi pas une évidence.
Lorsque cette nouvelle proposition politique émerge dans les années 1970, sa critique du productivisme et de la centralité ouvrière comme sujet révolutionnaire (deux options portées notamment par le Parti communiste français) ne s’associe pas de façon évidente à la défense de la nature, alors encore considérée comme une valeur de droite, romantique et nostalgique.
Les trajectoires de ses militants peuvent être aussi bien marquées par un passage par l’extrême gauche que par des positions centristes ou sociales-démocrates. La culture politique qui anime ces militants, ainsi que les cadres du parti, est depuis ses origines composite et demeure longtemps marquée par un sentiment d’extériorité à l’égard du champ politique classique. C’est la fameuse aspiration à « faire de la politique autrement » qui peut s’incarner en des sensibilités diverses. En ce sens, l’analyse souvent employée chez les Grünen – l’équivalent allemand de nos Écologistes – qui distingue les « Fundis » (« radicaux ») et les « Realos » (« réformistes ») n’est pas inutile pour comprendre le cas français.
Un fonctionnement interne marqué par les crises
Malgré cette diversité, il existe de longue date une aspiration à rassembler au sein d’un même parti l’ensemble des militants se reconnaissant dans l’écologie politique. Pour cela, des efforts réguliers ont été menés pour inclure des représentants des associations de protection de la nature ou des figures des quartiers populaires, d’une manière moins anecdotique qu’on ne l’a parfois cru dans un parti souvent caricaturé comme s’adressant à l’archétype urbain du « bobo ». En 2010, le parti Europe Écologie-Les Verts (EELV) est né de cette aspiration à dépasser le cercle étroit des militants historiques pour s’ouvrir à de nouveaux profils, avec toutefois un succès limité.
Cette culture écologiste composite a longtemps déterminé les institutions des Verts puis d’EELV. Complexes, celles-ci étaient marquées par plusieurs principes fondateurs. Outre la parité, mise en œuvre à partir des années 1980, la subsidiarité est essentielle : les décisions doivent être, en principe, décentralisées pour être prises à l’échelon le plus proche possible du terrain. Enfin, les modes de scrutin faisaient la part belle à la proportionnelle, y compris pour la désignation de la direction du parti.
Ces institutions permettaient à des tendances diverses de cohabiter au sein d’une même structure, ce qui n’allait pas sans crises régulières. En 2003, Dominique Voynet quittait ainsi par surprise la direction du parti en déclarant qu’elle voulait « poser la cible qu’elle a[vait] dans le dos ». Au cours du quinquennat de François Hollande, EELV se déchire après avoir obtenu pour la première fois un groupe à l’Assemblée nationale : près d’un tiers des députés écologistes élus en 2012 rejoignent les rangs macronistes en 2017.
La direction du parti, structurellement entourée de contre-pouvoirs et sans mandat politique de premier plan, peine à s’imposer face à un groupe parlementaire plus nombreux et plus médiatique. Noël Mamère, député de Gironde de 1997 à 2017, est également maire de Bègles – en dépit des positions du parti quant au refus du cumul des mandats – et bénéficie à ce titre d’une visibilité dans l’opinion souvent bien supérieure aux cadres du mouvement. On retrouve aujourd’hui des dynamiques comparables : élue députée en 2022, Sandrine Rousseau a longtemps eu une aura médiatique supérieure à celle de Marine Tondelier, pourtant secrétaire nationale d’EELV.
Une transformation du parti sur le temps long pour l’adapter à la politique professionnelle
Une culture politique composite, des institutions complexes, un leadership contrarié : tout semble, à première vue, conforter l’idée selon laquelle Les Écologistes se seraient enfermés dans des schémas peu adaptés à la vie politique actuelle.
Pourtant, depuis le succès des régionales de 2004, les professionnels de la politique – notamment les élus et leurs collaborateurs – s’affirment au sein du parti. D’abord porteurs de mandats locaux, certains sont devenus, au cours des années 2010, des parlementaires nationaux.
Par ailleurs, depuis la direction de Cécile Duflot (2006-2012), le parti s’efforce de réformer ses institutions pour renforcer l’exécutif. Marine Tondelier a ainsi proposé en ce sens une élection du ou de la secrétaire nationale au scrutin majoritaire et non plus à la proportionnelle.
À l’heure des municipales, des défis de stratégie électorale
À l’heure actuelle, Les Écologistes sont confrontés à une série d’interrogations sur leur avenir politique. La crise des gilets jaunes ainsi que le backlash écologique limitent la capacité du parti à aller au-delà de sa sociologie électorale traditionnelle (essentiellement urbaine et diplômée). Les ruralités, les quartiers populaires ou encore les villes moyennes constituent ainsi des fronts pionniers que l’ensemble du mouvement s’efforce d’investir dans le cadre de coalitions de gauche, perçues comme une condition de la victoire, parfois au prix de la visibilité du parti.
Par ailleurs, les désaccords internes restent nombreux. Ils portent d’abord sur la place du parti au sein de la gauche. Il a toujours existé une tendance décidée à affirmer l’autonomie des écologistes, mais celle-ci est d’autant plus influente que le mouvement obtient des succès électoraux. À l’inverse, les périodes de difficultés – comme celle que le parti traverse actuellement – sont propices à des alliances.
Dans les années 2000, les accords avec un PS alors prédominant à gauche permettaient d’obtenir davantage d’élus, au risque d’apparaître comme un satellite politique, avant tout chargé des seuls enjeux environnementaux.
De même, à l’occasion des législatives anticipées dues à la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, de nombreux députés écologistes ont été élus avec l’appui de La France insoumise (LFI). Les positions des deux groupes parlementaires ont ainsi souvent été proches. Cette proximité est en décalage avec la direction du parti, Marine Tondelier visant au contraire à conserver le plus de mairies possible par le biais d’accords avec le PS.
Des débats persistants sur la ligne politique à suivre
Ces préoccupations s’accompagnent de débats internes autour de la ligne politique à tenir. Plusieurs approches cohabitent en effet toujours chez Les Écologistes.
Une première approche consiste à se saisir de valeurs nouvellement défendues par les mouvements sociaux pour leur offrir une traduction politique : c’est le sens des propositions décoloniales et écoféministes qui émergent au sein du parti depuis une dizaine d’années. Concevoir le parti comme une chambre d’écho ou de traduction des mouvements sociaux dans le champ politique constitue par ailleurs un point d’accord avec LFI, comme l’incarne la ligne portée par Sandrine Rousseau.
Une autre approche consiste à faire du climat la matrice d’une offre politique écologiste centrée sur des solutions concrètes, notamment techniques et organisationnelles. L’objectif, notamment selon Yannick Jadot, est de permettre l’essor d’une large coalition en politique comme dans la société civile, au-delà même du clivage gauche-droite.
Enfin, une dernière perspective entend faire de l’écologie une social-démocratie rénovée, enrichie de propositions environnementales pour refonder la gauche. C’est la stratégie du « trait d’union », portée à l’heure actuelle par Marine Tondelier, qui s’accompagne d’une volonté d’élargir la sociologie électorale traditionnelle des écologistes.
Ces propositions sont autant de divergences stratégiques, personnelles et parfois idéologiques. Comme il est souvent de coutume au sein des partis politiques, les résultats électoraux à venir viendront déterminer, en partie du moins, l’équilibre des forces entre ces différentes tendances au sein du parti.
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Alexis Vrignon est membre de la Fondation de l’Ecologie Politique (FEP).
– ref. Municipales : quel cap pour Les Écologistes ? – https://theconversation.com/municipales-quel-cap-pour-les-ecologistes-271491
