Source: The Conversation – in French – By Anné H. Verhoef, Professor in Philosophy, North-West University
Lorsque nous recherchons le bonheur, que recherchons-nous exactement ? Et lorsque nous souhaitons le bonheur à quelqu’un d’autre, que désirons-nous vraiment pour cette personne ?
Le bonheur peut-il même être défini ou s’agit-il d’une illusion, d’un désir impossible à satisfaire ? Alors pourquoi existe-t-il autant de livres de développement personnel sur le bonheur ? Que promettent-ils. Et ces promesses peuvent-elles être tenues ? Est-il possible de mesurer le bonheur ? Si oui, comment les gens ordinaires et les scientifiques s’y prennent-ils ?
Pour répondre à ces questions, j’ai exploré différentes définitions du bonheur dans mon livre Happiness, Unhappiness, and Chance. Ce livre s’appuie sur ma thèse de doctorat en philosophie.
Aujourd’hui, le bonheur est étroitement défini par certains psychologues de la psychologie positive comme un état d’esprit joyeux ou de bien-être.
Les sciences du bonheur le considèrent comme quelque chose que l’on peut calculer et quantifier. Elles ont développé un indice du bonheur et le rapport mondial sur le bonheur. Ceux-ci mesurent essentiellement le bonheur en tant que satisfaction, avec des critères tels que le produit intérieur brut par habitant (argent) et l’espérance de vie (santé) parmi les facteurs pris en compte.
Mais le bonheur est également défini par notre société capitaliste et consumériste comme certains produits, marques et modes de vie auxquels nous aspirons. Ces définitions consuméristes sont souvent amplifiées par les influenceurs sur les réseaux sociaux, mais aussi par la manipulation des consommateurs par les algorithmes en ligne qui sous-tendent les outils numériques que nous utilisons. Et de plus en plus par l’intelligence artificielle.
Toutes ces différentes définitions du bonheur créent leur propre problème pour le bonheur. En fait, elles engendrent souvent plus de malheur que de bonheur.
La joie et le plaisir sont souvent de courte durée et difficiles à maintenir. Le bien-être peut être rapidement ruiné par la maladie et les aléas de la vie. Posséder certaines marques, certains produits et certains modes de vie expose au piège du « tapis roulant hédoniste », qui pousse les gens à « s’habituer très vite aux bonnes choses et à les considérer comme normales».
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Le bonheur réduit à une définition unique et simple ne tient pas compte de la complexité de l’être humain, des sociétés dans lesquelles nous vivons et de la relation fragile que nous entretenons avec l’environnement.
Mon livre recherche une définition plus inclusive et plus globale du bonheur. Un bonheur qui soit plus que la simple joie ou le bien-être, plus qu’une vie éthique ou bonne. Plus que de simples relations humaines bonnes et significatives. Plus que la chance, l’absence de douleur ou un sous-produit de la consommation. Plus qu’une vie significative, épanouie et satisfaisante.
Je voulais savoir s’il était possible de mieux comprendre le bonheur et de l’atteindre réellement. Une compréhension qui tienne compte de toutes les cultures et de facteurs tels que la justice et le souci des autres et de l’environnement.
Je me suis demandé si une telle compréhension du bonheur ne pouvait pas être une puissante motivation pour vivre et travailler pour un avenir meilleur pour tous.
Le consumérisme
Pour étudier la vision philosophique du bonheur, nous devons d’abord comprendre pourquoi les définitions dominantes actuelles du bonheur ne fonctionnent plus.
Aujourd’hui, le consumérisme et le capitalisme influencent les technologies numériques et donc notre manière de voir le bonheur. Le consumérisme, avec son approche « vous devez avoir ceci ou cela pour être heureux », s’est imposé avec une telle force à travers les plateformes numériques actuelles qu’il est devenu difficile de savoir si nous pouvons encore imaginer, espérer et vivre pour quelque chose de plus que ce que nous présentent les écosystèmes algorithmiques dans lesquels nous vivons.
Les sciences du bonheur
Les sciences du bonheur, en tant que force motrice du bonheur dans notre culture mondiale contemporaine du bonheur, proclament que le bonheur est quelque chose pour lequel il faut travailler et qu’il faut atteindre. Le bonheur lui-même devient tellement envahissant qu’il ressemble à une nouvelle religion. L’historien américain Darrin McMahon décrit la situation ainsi :
À l’aube de l’ère moderne, Dieu était le bonheur ; le bonheur est depuis lors devenu notre Dieu.
Par conséquent, le bonheur devient et reste une entreprise épuisante et impossible qui, paradoxalement, rend plus malheureux. Dans ce processus, les gens renoncent au bonheur et peuvent même devenir cyniques en raison de cette pression impossible d’être heureux d’une certaine manière.
Religion
À l’échelle mondiale, la religion est la force la plus puissante derrière certaines formes de bonheur, en particulier le bonheur « vrai et éternel ».
Le type de bonheur que certaines religions offrent est celui où l’idéal est que le malheur doit être surmonté ou le sera dans l’au-delà. Certaines religions enseignent que le vrai bonheur ne peut être atteint que dans l’au-delà, au paradis ou au nirvana, par exemple. Elles proclament qu’il est impossible de trouver le vrai bonheur dans ce monde, ici et maintenant.
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C’est un bonheur où cette vie n’est pas pleinement affirmée, car le bonheur ne peut être atteint. Il est encore à venir. En fait, cela revient non seulement à renoncer à la possibilité du bonheur, mais aussi à la « véritable » bonté et beauté de la vie quotidienne.
Philosophie
Comme alternative à ces conceptions problématiques du bonheur et aux différentes forces motrices qui les sous-tendent, je me suis inspiré de la pensée du célèbre philosophe français Paul Ricoeur. Il que affirmait le bonheur ne devrait être défini comme le fait de dépasser le malheur ou comme le simple dépassement du malheur. Une telle tentative serait vaine. Elle nie le malheur en tant que partie intégrante de la réalité fondamentale et de la plénitude de la vie, et nous laisse avec une tâche impossible et malheureuse. Le bonheur et le malheur sont toujours liés l’un à l’autre, et l’un ne signifie pas l’anéantissement de l’autre.
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Deuxièmement, la relation entre le bonheur et le malheur s’inscrit dans notre fragile capacité à œuvrer pour le bonheur. Mais en même temps, il faut être conscient que le bonheur n’est pas seulement le fruit d’un travail acharné, mais peut aussi être le résultat du hasard. Le malheur peut prendre la forme d’une tragédie inattendue.
La tension entre la recherche du bonheur et le fait de recevoir le bonheur de manière inattendue doit rester présente. Nous devons continuer à œuvrer pour notre propre bonheur et celui des autres. Mais si nous essayons de toujours tout contrôler, nous finirons par nous épuiser. Nous devons donc également continuer à laisser une place au hasard – sous forme de chance et de tragédie – dans nos vies.
Pourquoi est-ce important ?
Aujourd’hui, plus que jamais, il est essentiel de pouvoir rêver d’un autre bonheur. Un bonheur ancré dans notre vie réelle et non dans le monde technologique actuel. Il doit aussi être lié à nos désirs et non à ceux que fabrique le consumérisme. Ce bonheur doit être attentif aux besoins du monde et aller de pair avec la notion de malheur et d’injustice.
Nous avons besoin de meilleures définitions du bonheur dans un monde où ce terme est constamment détourné et utilisé par le consumérisme, les politiciens, les évangélistes de la prospérité, l’industrie du développement personnel et les technologies algorithmiques.
Un tel bonheur devrait nous aider à mieux vivre nos vies, ici et maintenant. Une telle idée deviendra d’autant plus importante que nos vies sont davantage influencées et contrôlées par la technologie et le consumérisme.
Je soutiens dans mon étude que cette manière de voir la vie permet un bonheur qui accepte le malheur et le hasard.
La vie elle-même est une chose à laquelle nous ne devons pas facilement renoncer. Sinon, le bonheur perdra, lui aussi, tout son sens.
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Anné H. Verhoef does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Qu’est-ce que le bonheur ? Un philosophe propose quelques éléments de réponses – https://theconversation.com/quest-ce-que-le-bonheur-un-philosophe-propose-quelques-elements-de-reponses-277746
