Source: The Conversation – in French – By Frédérick Guillaume Dufour, Professeur en sociologie politique, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Deux rapports récents ont fait état d’une montée de l’homophobie et de la misogynie dans les écoles québécoises. Tant celui du GRIS-Montréal que celui de la Fédératon autonome de l’enseignement (FAE) pointe du doigt l’influence des masculinistes comme Andrew Tate.
Depuis près de deux semaines, ce rapport de la FAE s’est retrouvé au cœur des polarisations sociales en ligne, tout comme celui du GRIS-Montréal un an plus tôt. Plusieurs leur reprochent de ne pas explorer suffisamment la dimension religieuse des répondants et l’’intensité de leur pratique religieuse.
En contexte de polarisations, la présentation de telles études sur les réseaux sociaux reçoit régulièrement une réception partisane.
Ainsi, une partie de la gauche de la gauche a tendance à voir l’opposition à une éducation libérale sur les enjeux de sexualité et de droits des homosexuels dans les écoles comme étant le fait exclusif de la montée de l’extrême droite. Une partie de la droite conservatrice a quant à elle tendance à identifier le rejet de ces matières comme étant le fait exclusif des minorités musulmanes.
Le prisme des polarisations sociales
Mes recherches s’inscrivent en sociologie politique. Depuis une dizaine d’années, je m’intéresse aux polarisations sociales entourant la montée du populisme de droite. Dans le cadre d’une subvention du Gouvernement du Canada obtenue par le Musée de l’Holocauste de Montréal, j’ai été mandaté pour réaliser un sondage avec la firme Léger Marketing sur un ensemble d’enjeux de société au cœur des polarisations sociales, allant de l’intolérance à l’antisémitisme, en passant par le populisme, le conspirationnisme, et la perception de l’immigration.
Dans une première enquête sur le vivre-ensemble et les polarisations sociales, nous avons sondé 1402 adultes québécois. Afin d’avoir un portrait des clivages sur les enjeux sociaux en fonction des données sociodémographiques, des intentions de vote au provincial et au fédéral, mais aussi des confessions religieuses, nous avons sondé un sur-échantillon de répondants musulmans (138) et de répondants juifs (78). Nous avions suffisamment de répondants chrétiens (774) pour ne pas avoir besoin de les sur-échantillonner.
L’enquête a été menée en juillet 2025 sur une plate-forme électronique en fonction de l’ensemble des régions administratives du Québec et des indicateurs sociodémographiques permettant d’établir un échantillon représentatif. Il faut cependant être prudent, car plus les sous-groupes ont de petits échantillons, plus la marge d’erreur augmente.
L’avantage des enquêtes sur plates-formes électroniques est qu’elles diminuent les biais de désirabilité des enquêtes où les répondants peuvent chercher à fournir la réponse la plus appropriée en fonction du contexte.
Un volet de l’enquête portait sur les thèmes que les répondants souhaitent voir enseigner par le système d’éducation publique au Québec.
La présentation succincte des données, qui portent cependant sur des adultes et non des adolescents, met en relief le caractère partial des postures militantes, de gauche comme de droite, sur ces enjeux.
Deux questions, trois dimensions
En matière d’éducation, nous nous sommes intéressés aux enjeux plus souvent au cœur des controverses publiques, soit le niveau d’appui des répondants à l’enseignement de l’histoire du Québec, à celle des pensionnats autochtones, de l’Holocauste, des droits des gais et lesbiennes et à l’éducation à la sexualité.
Ce sont sur ces deux dernières questions que nous présentons ici les résultats. Ils sont présentés sous la forme simple d’une analyse bivariée, c’est-à-dire qui met en relation deux variables sous forme de pourcentage. La variable dépendante est le niveau d’appui à l’enseignement de la matière. Une telle analyse ne permet pas de conclure à des relations de causalité, mais seulement d’identifier des tendances.
Les indicateurs sociodémographiques
88 % des répondants étaient favorables à l’enseignement de l’éducation à la sexualité et 58 % à l’enseignement de l’histoire des droits des gais et lesbiennes (DGL).
Le sexe ne permet pas de mesurer une variation significative à l’égard de l’appui à l’éducation à la sexualité, mais les femmes sont plus favorables (64 %) que les hommes (52 %) à l’enseignement de l’histoire des DGL. L’appui à l’éducation à la sexualité est plus élevé chez les 55 et + et l’appui à l’enseignement de l’histoire des DGL ne varie pas significativement en fonction de l’âge. La région ou le niveau de scolarité n’entraîne pas de variation très importante non plus.
La religion
Parmi les répondants chrétiens, 90 % se disent favorables à l’éducation à la sexualité. C’est le cas de 85 % des répondants juifs et de 53 % des répondants musulmans.
Quant à l’enseignement de l’histoire des droits des gays et lesbiennes, 24 % des répondants musulmans, 54 % des répondants chrétiens et 65 % des répondants juifs y sont favorables. Le tableau suivant présente les résultats auxquels nous ajoutons celui des athées et où les chrétiens sont séparés entre catholiques et protestants.
Dans ce premier tableau, la proximité entre les résultats des athées, des juifs et des catholiques est frappante.
Dans ce second tableau, la répartition des données est plus importante.
Voici nos résultats en fonction de l’intensité autodéclarée de la pratique religieuse. Les répondants croyants pouvaient indiquer l’intensité de leur pratique religieuse sur une échelle d’un à quatre, allant de « Pas du tout pratiquant » à « Très pratiquant ». Nous présentons les résultats en regroupant les résultats « plutôt pratiquant » et « très pratiquant ».
Le taux de répondants défavorables à l’enseignement de l’éducation à la sexualité augmente avec le niveau de religiosité, sauf pour le groupe « protestant » qui constitue notre plus petit échantillon, donc celui dont la représentativité est la moins fiable.
Dans ce quatrième tableau, on constate que la variable de l’intensité de la pratique religieuse entretient une relation moins claire avec la variable dépendante en fonction des confessions religieuses. Si les « Pas du tout pratiquant » sont globalement plus favorables à l’enseignement des deux matières, la progression est moins claire par la suite.
Les intentions de vote
Nos données indiquent un appui favorable au cours d’éducation à la sexualité chez 95 % des répondants ayant l’intention de voter pour le Parti Québécois (360) ou pour Québec solidaire (102). L’appui reste très favorable chez les électeurs potentiels de la CAQ (117) et du PLQ (342) à 88 % et 89 %. L’appui reste important à 79 % chez les électeurs potentiels du Parti conservateur du Québec (141) de Éric Duhaime.
Quant à l’enseignement de l’histoire des droits des gais et lesbiennes, 69 % des électeurs du PQ, 62 % des électeurs du PLQ et 60 % des électeurs de la CAQ y sont favorables. L’appui grimpe à 79 % chez les électeurs de QS et il est à 31 % chez ceux du PCQ.
Au fédéral, les données indiquent un appui favorable au cours d’éducation à la sexualité chez 94 % des bloquistes (330), 91 % des néodémocrates (71), 90 % des libéraux (486) et 83 % des conservateurs (215). Quant à l’enseignement de l’histoire des droits des gais et lesbiennes, il a l’appui de 89 % des néodémocrates, 67 % des bloquistes, 64 % des libéraux et 32 % des conservateurs.
Quelles tendances ressortent ?
On constate globalement un appui très fort à l’enseignement de l’éducation à la sexualité. Cet appui est moins fort chez les répondants de confessions musulmanes et chez les partisans des formations conservatrices, mais il reste majoritaire.
On constate un appui un peu moins fort à l’enseignement de l’histoire des gays et lesbiennes. Cet appui reste globalement majoritaire, mais il est sous les 50 % chez les partisans des formations conservatrices et chez les répondants de confession musulmane. Il reste que même chez ces catégories de répondants environ 3 répondants sur 10 sont favorables à l’enseignement de la matière en question. Cette catégorie de répondants n’est donc pas monolithique.
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Les « athées » et les répondants croyants s’identifiant « Pas du tout pratiquant » sont globalement plus favorables à l’enseignement des deux matières.
Des bémols en conclusion
L’opposition à l’enseignement de ces matières ne permet cependant pas de conclure que les répondants sont homophobes.
Les répondants peuvent par exemple estimer que le système scolaire québécois devrait prioriser d’autres matières.
Les répondants libertariens, qui votent souvent pour des formations conservatrices, peuvent quant à eux estimer que ce n’est pas à l’État de donner des orientations sur ces enjeux qu’ils considèrent relevant de la vie privée.
Les questions ne précisaient pas non plus l’âge auquel l’enseignement de ces matières devrait être dispensé. Cette variable pourrait faire varier les réponses de façon importante.
S’agissant de données récoltées à travers un seul sondage, elles ne permettent pas d’indiquer une variation temporelle dans une direction ou dans l’autre sur ces questions.
La question intéressante qu’il faudrait maintenant poser est : est-ce que le fait d’avoir été exposé à cette matière modifie la perception des jeunes de ces enjeux une fois rendue à l’âge adulte ? Un autre type d’enquête est nécessaire pour répondre à cette question.
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Frédérick Guillaume Dufour est professeur titulaire à l’Université du Québec à Montréal. Il collabore avec le Musée de l’Holocauste de Montréal à titre de chercheur dans le cadre d’une subvention du Gouvernement du Canada obtenue par le Musée.
– ref. La religion et les allégeances politiques ont-elles un impact sur l’appui à l’enseignement de certaines matières à l’école ? – https://theconversation.com/la-religion-et-les-allegeances-politiques-ont-elles-un-impact-sur-lappui-a-lenseignement-de-certaines-matieres-a-lecole-277822
