Source: The Conversation – in French – By Libby (Elizabeth) Sander, MBA Director & Associate Professor of Organisational Behaviour, Bond Business School, Bond University

Les open spaces sont devenus la norme dans de nombreuses entreprises. Pourtant, une étude montre que ces espaces obligent le cerveau à travailler davantage pour rester concentré, même lorsque l’on pense ignorer les distractions.
Depuis la pandémie, les bureaux du monde entier ont discrètement rétréci. De nombreuses organisations n’ont plus besoin d’autant de surface ni d’autant de postes de travail, alors qu’une grande partie des salariés pratique désormais le travail hybride — entre domicile et bureau.
Mais les jours où davantage d’employés sont présents, les espaces de travail peuvent paraître nettement plus animés et plus bruyants. Malgré toute l’attention portée au retour des salariés dans les bureaux, beaucoup moins d’attention a été accordée aux effets du retour dans les espaces de travail en open space.
Or de nouvelles recherches confirment ce que beaucoup soupçonnaient : dans les open spaces, notre cerveau doit produire plus d’effort que dans des bureaux individuels.
Ce qu’a testé la dernière étude
Dans une étude récemment publiée, des chercheurs d’une université espagnole ont équipé 26 personnes, âgées d’une vingtaine à une soixantaine d’années, de casques d’électroencéphalogramme (EEG) sans fil. Les tests EEG permettent de mesurer l’intensité de l’activité cérébrale en enregistrant les signaux électriques du cerveau grâce à des capteurs placés sur le cuir chevelu.
Les participants ont réalisé des tâches simulant un travail de bureau, comme surveiller des notifications, lire et répondre à des e-mails, ou encore mémoriser puis restituer des listes de mots.
Chaque participant a été observé pendant qu’il réalisait ces tâches dans deux environnements différents : un espace de travail en open space avec des collègues à proximité, et une petite cabine de travail fermée, dotée de panneaux vitrés transparents sur un côté.
Les chercheurs se sont concentrés sur les régions frontales du cerveau, responsables de l’attention, de la concentration et de la capacité à filtrer les distractions. Ils ont mesuré différents types d’ondes cérébrales.
Comme l’explique plus en détail la neuroscientifique Susan Hillier dans cet article, les différentes ondes cérébrales correspondent à des états mentaux distincts :
- Les ondes « gamma » sont associées aux états ou aux tâches nécessitant une forte concentration.
- Les ondes « bêta » sont liées à un niveau d’anxiété plus élevé et à des états plus actifs, avec une attention souvent tournée vers l’extérieur.
- Les ondes « alpha » correspondent à un état très détendu, avec une attention passive (comme lorsqu’on écoute calmement sans vraiment s’impliquer).
- Les ondes « thêta » sont associées à une relaxation profonde et à une attention tournée vers l’intérieur.
- Et les ondes « delta » correspondent au sommeil profond.
L’étude espagnole a montré que les mêmes tâches réalisées dans la cabine fermée et dans l’open space produisaient des schémas cérébraux complètement opposés.
Filtrer les distractions demande un effort
Dans la cabine de travail, l’étude a montré que les ondes bêta — associées au traitement mental actif — diminuaient nettement au fil de l’expérience, tout comme les ondes alpha liées à l’attention passive et, plus généralement, l’activité des régions frontales du cerveau.
Autrement dit, le cerveau des participants avait besoin de moins en moins d’efforts pour accomplir les mêmes tâches. Les tests réalisés dans l’open space ont montré exactement l’inverse.
Les ondes gamma, associées aux processus mentaux complexes, ont augmenté de façon continue. Les ondes thêta, qui reflètent à la fois la mémoire de travail et la fatigue mentale, ont elles aussi progressé. Deux indicateurs clés ont également fortement augmenté : l’éveil (le niveau d’alerte et d’activation du cerveau) et l’engagement (l’effort mental mobilisé).
Autrement dit, dans l’open space, le cerveau des participants devait travailler davantage pour maintenir le même niveau de performance. Même lorsque nous essayons d’ignorer les distractions, notre cerveau doit dépenser de l’énergie mentale pour les filtrer.
À l’inverse, la cabine de travail éliminait la plupart des bruits de fond et des perturbations visuelles, permettant au cerveau des participants de fonctionner plus efficacement.
Les chercheurs ont également observé une variabilité bien plus importante dans l’open space. Chez certaines personnes, l’activité cérébrale augmentait fortement, tandis que chez d’autres les changements restaient modestes. Cela suggère que nous ne sommes pas tous également sensibles aux distractions des espaces de travail ouverts.
Avec seulement 26 participants, il s’agit toutefois d’une étude relativement modeste. Mais ses résultats font écho à un ensemble important de recherches menées au cours de la dernière décennie.
Ce que montrent les recherches précédentes
Dans une étude menée en 2021, mes collègues et moi avons mis en évidence une relation causale significative entre le bruit des open spaces et le stress physiologique. En étudiant 43 participants dans des conditions contrôlées — à l’aide de mesures de fréquence cardiaque, de conductivité cutanée et d’une analyse des émotions faciales par intelligence artificielle — nous avons constaté que l’humeur négative augmentait de 25 % dans les bureaux ouverts et que le stress physiologique progressait de 34 %.
Une autre étude a montré que les conversations en arrière-plan et les environnements bruyants peuvent dégrader les performances dans les tâches cognitives et accroître la distraction chez les travailleurs.
Et une analyse menée en 2013 auprès de plus de 42 000 employés de bureau aux États-Unis, en Finlande, au Canada et en Australie a montré que ceux travaillant en open space étaient moins satisfaits de leur environnement de travail que ceux disposant de bureaux individuels. Cela s’expliquait principalement par l’augmentation du bruit et par le manque de confidentialité.
De la même manière que l’on reconnaît aujourd’hui que des chaises mal conçues peuvent provoquer des contraintes physiques, des années de recherche ont montré que l’aménagement des espaces de travail peut générer une charge cognitive.
Que faire ?
La capacité à se concentrer sans interruptions ni distractions est une exigence fondamentale du travail intellectuel moderne.
Pourtant, la valeur d’un travail sans interruption reste largement sous-estimée dans la conception des espaces de travail. Il est essentiel de créer des zones permettant aux salariés d’adapter leur environnement de travail à la tâche qu’ils doivent accomplir.
Pour s’adapter à la généralisation du travail hybride après la pandémie, LinkedIn a repensé son siège principal de San Francisco. L’entreprise a réduit de moitié le nombre de postes de travail en open space et a expérimenté 75 types d’espaces différents, dont des zones dédiées au travail en concentration silencieuse.
Pour les organisations qui souhaitent prendre soin du cerveau de leurs employés, plusieurs mesures concrètes peuvent être envisagées. Cela inclut la création de différentes zones de travail, des traitements acoustiques et des technologies de masquage sonore, ainsi que des cloisons judicieusement placées pour réduire les distractions visuelles et auditives.
Même si l’ajout de ces aménagements peut coûter plus cher au départ qu’un open space classique, l’investissement peut en valoir la peine. Des recherches ont montré le coût caché considérable d’une mauvaise conception des bureaux sur la productivité, la santé et la fidélisation des employés.
Offrir aux salariés davantage de choix quant à leur exposition au bruit et aux autres interruptions n’est pas un luxe. Pour travailler plus efficacement, tout en sollicitant moins notre cerveau, une meilleure conception des espaces de travail doit être considérée comme une nécessité.
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Libby (Elizabeth) Sander a reçu un financement de recherche dans le cadre d’une bourse Industry Connections du gouvernement australien.
– ref. Notre cerveau doit faire plus d’efforts dans un open space que dans un bureau individuel – https://theconversation.com/notre-cerveau-doit-faire-plus-defforts-dans-un-open-space-que-dans-un-bureau-individuel-277008
