Enseignement supérieur : le piège de la massification low cost

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Charles, Sociologue, Université de Bordeaux

En France, la massification de l’enseignement supérieur a contribué à renforcer une forme de course contre la montre dans les parcours d’études, intensifiant le poids du diplôme initial sur les carrières. Comment réduire cette irréversibilité des trajectoires et proposer un nouveau pacte de démocratisation universitaire ?


L’observation des politiques publiques depuis deux décennies souligne l’existence d’un compromis partagé par l’ensemble de l’échiquier politique : massifier l’accès aux études supérieures pour la jeunesse tout en acceptant une forme de privatisation rampante, faute de moyens publics à la hauteur des ambitions affichées. C’est ainsi que les frais de scolarité dans les écoles d’ingénieurs et les instituts d’études politiques se sont développés de façon progressive dans les années 2000.

Ce modèle de massification à bas coût – dont le risque pointait déjà il y a dix ans – est désormais entériné et s’avère aujourd’hui perdant, dans la mesure où il renforcerait une forme de tyrannie du diplôme initial et favoriserait le développement de formations de qualité médiocre.

Comment proposer un autre pacte reconnaissant le droit de se tromper et la possibilité d’une seconde chance, tout en améliorant la qualité des parcours ?

La massification low cost, une politique par défaut

Pour occuper une jeunesse exposée au chômage structurel et lui permettre de faire face aux exigences renforcées du marché du travail, les pouvoirs publics ont ouvert les vannes de l’enseignement supérieur, en accueillant des flux croissants de nouveaux bacheliers depuis 2010. Malgré cette explosion démographique des années 2010/2020, l’investissement n’a pas suivi, et les dépenses moyennes par étudiant baissent de façon régulière depuis 2010, comme le montrent les statistiques ministérielles.

Parmi ces dépenses, la part du financement public dans l’enseignement supérieur est tombée de 81,9 % en 2010 à 66,6 % en 2022, un taux plus bas désormais que la moyenne des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

En parallèle de ce désengagement relatif, l’État a pourtant alimenté à partir de 2018 l’essor d’un secteur privé de l’enseignement supérieur, massivement soutenu par des aides publiques à l’alternance qui ont produit un véritable appel d’air pour le développement de l’apprentissage dans le secteur privé.

Dans un contexte de tensions budgétaires où la défense ou la santé s’imposent comme des priorités régaliennes, l’université publique – qui a développé l’alternance à une vitesse plus réduite – voit ses dépenses par étudiant continuer à diminuer.

C’est dans cette situation que resurgit régulièrement l’idée d’une hausse des frais de scolarité, qui ne constituerait qu’une étape supplémentaire dans cette logique de privatisation par nécessité et de sacrifice de la jeunesse.

La tyrannie du diplôme initial : une exception française

La massification à la française représente une forme très particulière de démocratisation des études. Cette scolarisation massive de la jeunesse n’implique pas que des avantages. En effet, elle contribue à renforcer un mal profond en France : l’emprise absolue du diplôme obtenu à vingt ans sur l’ensemble de la carrière.

En comparant les données d’enquêtes nationales sur les étudiants, les données comparatives Eurostudent 8 sont sans appel. Avec un âge moyen de 22,4 ans, les étudiants français sont les plus jeunes d’Europe. Seuls 4 % d’entre eux entrent dans le supérieur avec un décalage de plus de deux ans après le baccalauréat, soit la proportion la plus faible du continent. La France est par ailleurs l’un des rares pays qui ne produit pas de statistiques fiables sur les pauses effectuées entre la licence et le master, ou encore sur les études à temps partiel.




À lire aussi :
Le développement des études supérieures entre « faux procès » et vraies questions…


Nombre de travaux de sociologues ont par le passé montré que cette course contre la montre crée une pression sociale immense. L’université devient alors un sas d’attente pour gérer l’angoisse de l’insertion professionnelle. C’est pourquoi on observe un taux de « mastérisation » record. Tout semble se jouer à 18 ans, créant une injustice majeure pour ceux dont la maturité ou les projets bifurquent tardivement.

Le modèle suédois propose une vision alternative du parcours académique. Là-bas, les études ressemblent à un métro où l’on peut monter et descendre à différentes stations de sa vie. Contrairement au « TGV français », caractérisé par une trajectoire linéaire, ultrarapide et sans arrêt possible sous peine de déclassement, le système suédois repose sur une logique de réseau. Environ 70 % des étudiants y commencent leurs études vers 21 ou 22 ans, après une ou plusieurs années d’expériences professionnelles ou de césures. Cette flexibilité permet aux individus de construire leur parcours « à la carte », en articulant périodes d’études, emploi salarié et vie personnelle.

Dans ce système de « seconde chance permanente », l’erreur d’aiguillage n’est plus une fatalité, mais une étape normale de la construction de soi. Cette maturité change radicalement la donne. Les étudiants, plus âgés et forts d’un projet réfléchi, sont souvent déjà installés sur le marché du travail lors de l’obtention de leur diplôme. La question de l’insertion post-études, si anxiogène en France, s’y pose avec beaucoup moins d’acuité.

Redonner plus de lisibilité au système

Il est impératif de réduire l’irréversibilité des parcours de vie. Déscolariser le temps de la jeunesse serait un moyen de réduire l’irréversibilité des parcours de vie, pour ne pas figer les réussites ou les échecs à la fin de l’adolescence.




À lire aussi :
Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »


Pour délinéariser les parcours et favoriser une forme renouvelée de démocratisation, plusieurs leviers peuvent être activés :

  • Valoriser l’expérience dans les procédures de sélection, en introduisant dans les algorithmes de Parcoursup et de Mon Master des bonus significatifs pour les candidats justifiant d’une expérience extra-académique longue, ou instaurer des quotas de reprise d’étude. L’objectif est de cesser de punir le temps long.

  • Favoriser l’activité des plus jeunes, en recentrant les exonérations et réductions de charges patronales existantes sur les jeunes de moins de 21 ans, et en promouvant des formes d’engagement (service civique…).

  • Démanteler les barrières financières à la reprise d’études, en réformant le statut de stagiaire de la formation continue et en transformant les bourses sur critères sociaux en un capital-temps formation, activable tout au long de la vie. Un citoyen de 25 ans reprenant ses études doit bénéficier des mêmes droits qu’un bachelier de 18 ans.

Cette rationalisation des parcours engendrerait mécaniquement une baisse de l’échec en licence, car l’entrée à l’université ne serait plus une réponse par défaut mais un choix mûri. Elle mettrait fin à la dérive des poursuites d’étude après l’obtention d’un master vers une nouvelle licence ou un nouveau master – ces parcours redondants étant souvent utilisés comme stratégie de repli pour différer une confrontation anxieuse avec le marché du travail. En réduisant le volume global d’étudiants en master, le système regagnerait en lisibilité et en valeur.

Si le modèle actuel semble avoir atteint ses limites budgétaires et pédagogiques, le passage à une démocratisation tout au long de la vie offre une perspective de résolution : celle d’un système où l’université devient un levier d’émancipation activable à chaque étape du parcours. Réduire l’irréversibilité des trajectoires apparaît alors non seulement comme un vecteur de justice sociale, mais aussi comme une réponse structurelle aux mutations du marché du travail et aux difficultés de financement public des études supérieures.

The Conversation

Nicolas Charles ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Enseignement supérieur : le piège de la massification low cost – https://theconversation.com/enseignement-superieur-le-piege-de-la-massification-low-cost-274665