Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Téhéran ne peut pas vaincre les États-Unis et Israël. En revanche, il dispose encore de plusieurs moyens d’action pour inciter Donald Trump à cesser les hostilités : chercher à retourner l’opinion publique états-unienne contre lui en suscitant une flambée des prix du pétrole, ce qui se répercutera sur le pouvoir d’achat des citoyens ; multiplier les attaques sur les bases de l’US Army dans la région, en faisant le calcul que chaque mort supplémentaire d’un soldat réduira l’appui du grand public américain à l’opération Epic Fury ; et bombarder les États du Golfe afin qu’ils implorent Washington de mettre un terme à ses attaques contre l’Iran.
L’opération « Furie épique » lancée le 28 février a déjà été couronnée de plusieurs succès spectaculaires : élimination des principaux cadres du régime et notamment du guide suprême, destruction des défenses anti-aériennes ayant survécu à la guerre des 12 jours de l’été dernier, anéantissement de la marine conventionnelle iranienne.
Maîtresse incontestée du ciel iranien, la coalition américano-israélienne peut désormais concentrer ses frappes sur ses deux principaux objectifs restants : d’une part, les lanceurs balistiques, afin de réduire la capacité de nuisance régionale de Téhéran ; d’autre part, l’appareil sécuritaire iranien (les casernes des pasdarans et de leurs auxiliaires bassidjis) pour favoriser une révolution populaire capable d’abattre définitivement le régime.
Dès lors, pour Téhéran, le rapport de force, très largement favorable à l’ennemi, invite à privilégier des réponses non conventionnelles. Or, dans ce domaine, le régime dispose de nombreux atouts et parvient à remporter des succès, comme le montre la fermeture du détroit d’Ormuz après l’attaque d’un pétrolier le 1er mars.
De même, les frappes de missiles et de drones contre les pays du Golfe, et notamment l’attaque sur la raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite, illustrent le choix d’une stratégie du chaos visant à obliger les pétromonarchies à faire pression sur leur allié américain dans le but d’obtenir une paix rapide et d’éviter ainsi la paralysie de leur économie, basée sur l’exportation des hydrocarbures.
Jouer sur l’usure de l’opinion états-unienne
Dans les conflits asymétriques ou dissymétriques (on parle de guerre dissymétrique dans le cas d’un conflit asymétrique entre deux États, le terme asymétrique désignant un conflit du fort au faible entre un État et un acteur non étatique) opposant des États démocratiques à des armées beaucoup moins puissantes ou à des groupes terroristes, le faible peut toujours utiliser le temps comme un atout.
En effet, les armées de pays démocratiques comme celles d’Israël ou des États-Unis, même si elles disposent d’une capacité de frappe écrasante, peuvent rencontrer des difficultés pour maintenir leur effort militaire dans la durée. Sous la pression des opinions publiques, des médias ou des forces d’opposition, les régimes démocratiques sont contraints d’obtenir des gains, des succès stratégiques à court terme, afin de légitimer leurs offensives et ne pas perdre le soutien des opinions publiques. Or, une fois le régime iranien décapité et ses capacités balistiques réduites à peau de chagrin, il sera de plus en plus difficile, pour l’administration Trump, de justifier le maintien de l’effort de guerre auprès de son opinion publique.
Pierre Firode sera l’un des intervenants du webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18 heures, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump ainsi que sur les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.
Le soutien populaire à la guerre, déjà fragile aux États-Unis, pourrait s’éroder d’autant plus vite que la base MAGA, fondamentalement isolationniste, est opposée à la pratique du « regime change » et pourrait se mobiliser si les pertes américaines (six morts à ce stade) s’accumulent. Les traumatismes de la guerre d’Irak et d’Afghanistan ont laissé une trace indélébile dans l’opinion américaine qui refuse de voir ses « boys » mourir pour des guerres où les intérêts vitaux du pays ne sont pas engagés. Le régime iranien sait que chaque perte américaine, même si elle ne modifie pas le rapport de force sur le terrain, sape le soutien populaire à la guerre et fragilise Trump dans l’optique des midterms.
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D’où les frappes sur toutes les cibles américaines du Moyen-Orient : plus que les infrastructures ou les capacités de frappes, ce sont les personnels américains qui sont visés par les pasdarans_afin de mobiliser l’opinion aux États-Unis contre la guerre et d’augmenter le coût politique que celle-ci représente pour Trump et pour le parti républicain.
Maintenir un danger permanent grâce aux armes dissymétriques
Dès lors, le régime pourrait s’engager dans une guerre d’usure contre Washington en attendant que le soutien à l’opération Furie épique ne s’érode inexorablement. Comme l’affirme Clausewitz, la guerre reste, par-delà l’affrontement matériel entre les armées, un « choc des volontés » et le vainqueur final, surtout dans les conflits asymétriques ou dissymétriques, demeure celui qui parvient à maintenir intacte cette volonté de prolonger la lutte. Or, des trois acteurs majeurs impliqués dans la guerre, les États-Unis sont certainement celui dont la volonté de prolonger la guerre pourrait le plus s’affaiblir car, contrairement au régime iranien ou à Israël, l’opération « Furie épique » ne revêt aucune dimension existentielle pour Washington. À cet égard, les pasdarans pourraient prioriser les cibles américaines et éviter ainsi de gâcher leurs munitions sur Israël qui, à l’inverse des États-Unis, poursuivra la lutte jusqu’à l’effondrement du régime iranien, quelles que soient ses pertes.
Forts de ces constats, les pasdarans pourraient essayer de frapper dans la durée les bases américaines afin de décourager Washington de poursuivre l’opération. Pour ce faire, ils peuvent s’appuyer sur un arsenal conséquent de drones Shahed parfaitement adaptés à cette mission consistant à maintenir dans la durée un flux constant de frappes contre les bases américaines : contrairement aux missiles balistiques dont les lanceurs sont aussitôt repérés après leur tir et détruits par l’aviation américaine, les drones laissent peu de trace lorsqu’ils sont lancés et peuvent être facilement dissimulés.
Alors que les capacités balistiques du régime flanchent de jour en jour, les stocks de drones (estimés à entre 4 000 et 6 000, sachant qu’environ 1 200 ont déjà été tirés au cours de ces derniers jours) permettent de maintenir une menace permanente sur les bases américaines et peuvent du fait de leur nombre saturer les défenses anti-aériennes protégeant les pays du Golfe.
Véritable « arme du pauvre », le drone kamikaze type Shahed est parfaitement adapté à la guerre dissymétrique puisque sa fabrication reste très facile et économique (l’Iran pourrait en produire 3 000 par mois, même si ce chiffre est amené à décroître sous l’effet des frappes qui visent les lanceurs, comme le Shahid Bagheri coulé le 28 février). Le Shahed permet donc de prolonger dans le temps les campagnes de frappes et ainsi d’user la volonté de combattre de l’ennemi.
Dans cette optique de durer dans le temps, les pasdarans pourraient d’ailleurs opter pour une organisation beaucoup plus décentralisée en cellules quasiment autonomes, sur le modèle des groupes terroriste ou des stratégies mises en place par Daech, où chaque cellule agit indépendamment des dégâts subis par la tête et dispose de son propre stock de drones.
La guerre psychologique et médiatique engagée avec les États du Golfe
Les Iraniens, constatant la faiblesse de leurs forces conventionnelles, pourraient substituer au rapport de force strictement militaire un bras de fer politique où la durée de l’engagement importe plus que son intensité.
Pour mener à bien cette stratégie, les pasdarans se sont lancés dans une véritable guerre médiatique à différentes échelles. L’offensive médiatique menée par Téhéran s’adresse d’abord aux voisins du Golfe qui ont tous été ciblés par le régime. De nombreux observateurs ont souligné, à raison, le caractère contre-productif de ces frappes qui isolent encore plus l’Iran de ses derniers partenaires diplomatiques comme l’Arabie saoudite, Oman ou le Qatar.
Derrière ces opérations se cache un calcul aisément compréhensible : inciter les États du Golfe à s’empresser d’obtenir auprès de Washington la cessation de ses attaques visant l’Iran. Par ses frappes sur des raffineries, sur des tankers dans le Golfe, Téhéran rappelle son incroyable capacité de nuisance et fait peser une menace existentielle sur les pétromonarchies dont l’économie dépend largement du détroit d’Ormuz.
À une autre échelle, ces actions de déstabilisation entraînent, dans le monde entier ou presque la crainte d’une flambée des prix du pétrole – ce qui fragilise encore plus le soutien à la guerre à l’intérieur des États-Unis. Pis, les frappes iraniennes obligent les pays du Golfe à sortir de leur neutralité ambiguë et les placent de facto dans le camp des États-Unis et d’Israël – ce qui pourrait pousser une partie de la rue arabe chiite à la révolte contre les monarchies du Golfe.
Il faut garder à l’esprit que Bahreïn, dont la population est majoritairement chiite malgré un pouvoir sunnite, ainsi que l’Arabie saoudite, sont secoués depuis le Printemps arabe par des contestations des chiites, l’épisode le plus emblématique ayant été la révolte de Qatif (Arabie saoudite) en 2011. S’il est certain qu’aucun Arabe sunnite du Golfe ne sortira dans la rue pour soutenir la République islamique, les minorités chiites pourraient, elles, se mobiliser contre l’alignement de leur gouvernement sur l’axe américano-israélien.
Une politique à double tranchant
Décapité, illégitime, isolé, le régime iranien ne peut qu’espérer une érosion politique du soutien américain à la guerre. Pour ce faire, les pasdarans utiliseront sans doute tous les moyens dissymétriques en leur possession : campagne de bombardements de drones de longue haleine contre les bases américaines dans le Golfe, dissémination des forces afin d’échapper à la puissance de feu de l’ennemi, offensive médiatique visant à terroriser les voisins arabes et les opinions occidentales.
Cette stratégie reste à double tranchant pour le régime car elle pourrait se retourner contre lui et convaincre autant les monarchies du Golfe que la classe politique américaine qu’il faut impérativement en finir une bonne fois pour toutes avec un régime dont la capacité de nuisance représente un risque trop conséquent pour la sécurité mondiale.
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Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Quelles sont les dernières options du régime iranien ? – https://theconversation.com/quelles-sont-les-dernieres-options-du-regime-iranien-277651
