Source: The Conversation – in French – By Federico Donelli, Associate Professor of International Relations, University of Trieste
La mort de l’ayatollah Ali Khamenei, chef suprême de l’Iran, le 28 février 2026, marque la fin d’une ère politique dans ce pays du Moyen-Orient. Khamenei a été tué lors de frappes aériennes américaines et israéliennes sur la capitale iranienne, Téhéran. Ces attaques ont déclenché une guerre impliquant de nombreux pays du Moyen-Orient.
La Corne de l’Afrique et la région de la mer Rouge, qui relient l’Afrique et le Moyen-Orient, sont liées par un réseau dense d’interactions militaires, politiques et économiques. Toute crise sur une rive peut rapidement se répercuter sur l’autre. Dans cette zone se trouvent la Somalie, l’Érythrée, le Yémen, le Soudan, l’Éthiopie et Djibouti. Ils bordent ainsi l’un des corridors commerciaux et géopolitiques les plus importants au monde.
Mais les conséquences de la mort de Khamenei pourraient être moins dramatiques que beaucoup ne le pensent. En effet, le pouvoir en Iran est réparti entre des institutions et des élites chargées de la sécurité capables de préserver la continuité du régime.
La Corne de l’Afrique et la mer Rouge
L’Iran n’est pas un nouvel acteur dans cette région. Au cours des années 1990 et 2000, Téhéran a noué des liens sécuritaires et économiques avec plusieurs pays, notamment le Soudan, afin de s’implanter le long de la mer Rouge.
L’influence de l’Iran a toutefois reculé au cours des années 2010. Les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont alors renforcé leur présence diplomatique, financière et militaire.
En tant que politologue ayant étudié la sécurité au Moyen-Orient et en Afrique, je suis depuis des années l’engagement régional de l’Iran. De mon point de vue, les événements en Iran et dans le Golfe ont une grande importance pour les pays africains, car les conflits, les flux d’armes et les rivalités peuvent facilement s’étendre au-delà des frontières de cette région stratégique commune.
Trois dynamiques interdépendantes déterminent la manière dont la mort de Khamenei affecte la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.
Premièrement, l’influence de Téhéran dans cette région a diminué au cours de la dernière décennie. Le Yémen fait exception : l’Iran y soutient le mouvement houthi, qui a déjà attaqué des navires liés à Israël.
Deuxièmement, la manière dont ce dernier conflit a été déclenché et s’est intensifié pourrait être plus importante que le changement de leadership à la tête de l’Iran. Cela pourrait contribuer à un affaiblissement généralisé des tenants de la ligne modérée.
Troisièmement, le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), la puissante force militaire iranienne, devrait jouer un rôle central dans la transition post-Khamenei.
Cela revêt une importance particulière pour la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. L’engagement de l’Iran dans cette région repose en grande partie sur des méthodes non conventionnelles. Les manœuvres navales en sont un exemple, comme le déploiement à long terme dans la mer Rouge du navire iranien Saviz, qui a servi de plate-forme logistique et de renseignement. Le pays a également déployé des conseillers militaires et mis en place des réseaux d’armes pour acheminer les armes iraniennes.
Tout futur dirigeant étroitement aligné sur les gardiens de la révolution est susceptible de continuer à utiliser ces outils peu coûteux.
En ce sens, la continuité l’emportera probablement sur la rupture. Les ambitions de l’Iran sont encadrées par une évaluation lucide des contraintes que la guerre en cours pourrait renforcer.
L’évolution des priorités de l’Iran
Depuis la révolution de 1979, l’Iran se considère comme une puissance moyenne ayant des ambitions légitimes à la prééminence régionale. La mer Rouge et la Corne de l’Afrique ont progressivement été intégrées à l’espace stratégique élargi de l’Iran.
Après la consolidation du régime, promue par l’ayatollah Ruhollah Khomeini, qui a dirigé l’Iran jusqu’à sa mort en 1989 et a été remplacé par Ali Khamenei, cette ambition stratégique de l’Iran s’est progressivement concrétisée.
L’objectif était d’étendre le périmètre de sécurité de l’Iran au-delà de ses frontières grâce à des alliances, des proxys (des partenaires non étatiques) et des engagements à faible coût.
Dans les années 2000, l’Iran a noué des liens étroits avec le Soudan et l’Érythrée.
Il a établi des points d’accès navals dans ces deux pays et a utilisé des outils de soft power, tels que l’aide au développement et les réseaux religieux. Il considérait le détroit de Bab al-Mandeb, situé entre le Yémen et Djibouti, comme essentiel pour contrer l’influence saoudienne et israélienne et maintenir des routes commerciales alternatives.
Les limites de cette expansion sont toutefois apparues au grand jour.
Les ambitions de l’Iran se sont rapidement heurtées à la réalité. L’économie du pays a été affaiblie par les sanctions liées à son programme nucléaire et le retrait américain de l’accord nucléaire de 2015.
Pendant ce temps, le pouvoir politique est resté fragmenté entre des institutions concurrentes. Les pressions internes, notamment les difficultés économiques et les mouvements de protestation périodiques, se sont intensifiées. L’instabilité dans les États voisins tels que l’Irak, la Syrie et le Yémen a rendu coûteuse et incertaine toute projection de puissance régionale à long terme.
Après 2015, l’Arabie saoudite a renforcé son engagement dans la Corne de l’Afrique, grâce à l’aide financière, aux pressions diplomatiques et la coopération militaire liée à la guerre au Yémen.
À la recherche d’un soutien logistique le long de la mer Rouge et dans le but de contrer l’influence de l’Iran près du détroit de Bab el-Mandeb, l’Arabie saoudite a renforcé ses liens avec les gouvernements régionaux. Cela a incité le Soudan, Djibouti et l’Érythrée à rompre ou à réduire leurs relations avec Téhéran. Ils se sont effectivement alignés sur l’Arabie saoudite et ses alliés. L’Iran a ainsi réorienté ses ressources vers des théâtres de guerre jugés plus prioritaires, tels que l’Irak, la Syrie et le Yémen.
Depuis une décennie, la présence de Téhéran dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge est donc devenue plus sélective et opportuniste. L’Iran s’est appuyé sur des leviers indirects, tels que les opérations houthistes, plutôt que sur une expansion directe.
La mort de Khamenei devrait renforcer cette tendance plutôt que de l’inverser. En fait, l’issue de la guerre actuelle et le début d’un processus de succession délicat pourraient inciter Téhéran à adopter une approche encore plus prudente à l’étranger.
Fragilité croissante
Même si un changement à la tête de l’Iran ne modifiera peut-être pas son approche vis-à-vis de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, les dynamiques qui ont conduit au récent conflit pourraient avoir un impact sur la région.
L’ampleur et la visibilité de l’attaque israélo-américaine – et la riposte directe de l’Iran – sont le signe d’un phénomène plus profond : la fragilisation des seuils du recours à la force.
L’Iran ne se contente plus de gagner du temps et à éviter une confrontation directe tout en limitant la marge de manœuvre de ses rivaux.
Cela pourrait marquer le début d’une période où « tout est permis ».
Les acteurs régionaux, des États du Golfe aux gouvernements locaux, pourraient se sentir de plus en plus légitimés à contourner les normes de sécurité établies. La mer Rouge est déjà devenue une un espace très disputé. Les puissances extérieures y projettent leurs forces. Les États locaux exploitent ces rivalités. Le redéploiement des forces déclenché par la guerre en Iran aura des répercussions dans toute la région.
Dans un tel contexte, caractérisé par de multiples hiérarchies, même un affaiblissement des capacités iraniennes pourrait avoir des répercussions.
La fragilité de la région, comme en témoignent la guerre civile au Soudan, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, l’instabilité en Somalie et la forte présence de bases militaires le long des routes maritimes amplifie ces risques.
En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si l’Iran va soudainement s’étendre en Afrique de l’Est. Il s’agit plutôt de savoir si le climat régional va évoluer vers moins de restrictions et une plus grande acceptation des outils coercitifs.
Si l’escalade devient la norme au cœur du Moyen-Orient, l’espace le plus interconnecté de la région, les répercussions pourraient se faire sentir jusqu’à la Corne de l’Afrique.
Incertitude à court terme
La mort de Khamenei pourrait provoquer une incertitude à court terme, mais la continuité devrait prévaloir à long terme.
Au fil du temps, Téhéran a adopté ce que l’on peut appeler une doctrine de « défense réaliste » : la dissuasion par une forte présence indirecte, mais à moindre coût et avec moins de risques.
La vision iranienne des relations internationales comme un jeu à somme nulle – où le gain d’un acteur implique la perte d’un autre – et sa volonté de réduire l’influence de ses rivaux ne sont pas seulement le résultat d’héritages personnels. Elles sont plutôt profondément ancrées dans l’identité du pays.
Pour la Corne de l’Afrique, cela signifie que Téhéran devrait rester un acteur secondaire mais constant. Il devrait être suffisamment actif pour entraver les stratégies de ses rivaux, mais suffisamment modéré pour éviter les engagements majeurs.
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Federico Donelli est affilié à l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI), à l’Institut nordique pour l’Afrique (NAI) et à l’Institut Orion pour les politiques publiques (OPI).
– ref. Les répercussions de la guerre avec l’Iran sur la mer Rouge et la Corne de l’Afrique – https://theconversation.com/les-repercussions-de-la-guerre-avec-liran-sur-la-mer-rouge-et-la-corne-de-lafrique-277574
