Le groupe de Visegrad face à la guerre en Iran : une unité de façade

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

Les quatre années de guerre en Ukraine ont semblé épuiser les convergences et la complicité existant entre les quatre États du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie et Tchéquie). La guerre en Iran sera-t-elle l’occasion de rassembler ce groupe ?


Alors que les États-Unis et Israël frappaient l’Iran le 28 février 2026, les quatre pays du groupe de Visegrad (V4) ont rapidement affiché des positions publiques similaires en surface, conjuguant condamnation de l’agression iranienne et soutien à Israël. Pourtant, l’analyse met en évidence des divergences profondes : leurs intérêts et leurs vulnérabilités, leurs cadres d’interprétation et leurs perceptions des menaces sont loin d’être identiques…

Un consensus de façade

Le groupe de Visegrad (ou V4) est une plate-forme de coopération régionale créée en 1991 par quatre États d’Europe centrale : la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Cette coopération est formalisée par des sommets réguliers des chefs de gouvernement, une coordination diplomatique, ainsi que par l’existence du Fonds international de Visegrad. Le groupe constitue ainsi un cadre institutionnel identifié de concertation politique au sein de l’Union européenne. Loin de n’être qu’un regroupement géographique (Europe centrale), il s’agit d’un espace de coordination politique revendiqué comme tel par les gouvernements concernés.

En quelques heures, Varsovie, Budapest, Prague et Bratislava ont toutes condamné les attaques de missiles et de drones iraniens contre Israël et les bases américaines dans la région, présentant l’Iran comme le principal facteur d’escalade. Ce front commun reflète une réalité géopolitique structurelle : les quatre capitales entretiennent depuis longtemps une relation étroite avec Israël et s’inscrivent dans le camp occidental face à ce qu’elles perçoivent comme un « arc révisionniste » allant de Moscou à Téhéran. Cette cohérence sur le Moyen-Orient n’est pas nouvelle : en 2003 déjà, elles avaient suivi Washington dans la guerre en Irak, malgré les conséquences catastrophiques qui allaient en découler, que ce soit en termes sécuritaires ou de crise humanitaire.

Mais sous ce vernis d’unité, les divergences sont plus notables qu’il n’y paraît. La Pologne lie explicitement la défense d’Israël à celle de l’Ukraine, réclamant des systèmes antimissiles pour les deux, quand bien même le risque d’un arbitrage défavorable à Kiev existe. Des retards de livraisons pourraient également concerner les Européens si les Américains jugent que reconstituer leurs stocks constitue leur priorité.

La position tchèque traditionnelle, majorité comme opposition, suit dans les grandes lignes la position polonaise, favorable à Israël.

La Hongrie de Viktor Orban soutient Israël dans les discours tout en maintenant des canaux diplomatiques actifs avec Téhéran, ce qui a notamment donné lieu à une invitation à intervenir dans une université à Budapest faite en 2024 à l’ancien président nationaliste-conservateur Mahmoud Ahmadinejad. En prévision des élections parlementaires d’avril 2026, Viktor Orban a relevé le niveau d’alerte terroriste du pays et renouvelé la pression sur l’Ukraine pour qu’elle autorise le transit du pétrole russe sur son territoire.

Quant au premier ministre slovaque Robert Fico, il a suivi Viktor Orban dans cette ligne visant à pousser les Ukrainiens à réparer l’oléoduc Droujba. Rappelons que Budapest comme Bratislava bénéficiant d’un régime d’exemption des sanctions relatives aux hydrocarbures russes.

Le « deux poids, deux mesures » du droit international

La comparaison avec la position de ces mêmes États sur l’Ukraine est révélatrice. Sur le front russo-ukrainien, les pays du V4 (à l’exception partielle de la Hongrie) ont recouru à un juridisme maximaliste : dénonciation d’une agression caractérisée et de la violation de l’article 2(4) de la Charte de l’ONU, appel à la mise en place d’un tribunal international. Sur le front Iran-Israël, en revanche, ce langage juridique s’efface au profit d’une lecture sécuritaire et stratégique (la légitime défense, la menace nucléaire, l’instabilité régionale) qui permet d’accepter des frappes dont la conformité au droit international est pourtant discutée par de nombreux juristes.

Dans l’ordre de l’analyse, il convient de distinguer trois plans : l’État, sujet du droit international ; le régime, forme d’organisation du pouvoir ; et le gouvernement, simple équipe dirigeante. Les pays du V4 tendent pourtant à confondre ces niveaux lorsqu’il s’agit de la Russie : dans ce cas précis, Poutine, le régime autoritaire et l’héritage impérial se confondent en une même réalité. À l’inverse, ils les dissocient volontiers dans le cas d’Israël, où la critique d’un gouvernement n’entame pas la latitude accordée à « l’État ».

Cette asymétrie ne relève pas d’une application rigoureuse des catégories juridiques, mais d’une lecture géopolitique du monde à géométrie variable, structurée par leurs affinités et leurs inquiétudes. Le risque, dès lors, est de voir se retourner contre eux un reproche désormais classique dans les relations internationales : celui du double standard occidental. Car, à mesure que ces distinctions fluctuantes entre État, régime et gouvernement deviennent lisibles, elles alimentent les critiques venues du Sud global, un ensemble dont l’unité est, certes, discutable, mais dont la sensibilité à l’incohérence normative est devenue un ressort politique majeur.

Des calculs stratégiques et économiques divergents

Inévitablement, l’imbrication avec le conflit ukrainien est centrale pour comprendre les calculs de chaque capitale, entre rejet de l’impérialisme russe et de soutien iranien à Moscou, faisant de Téhéran un maillon de la chaîne stratégique qui affaiblit l’Ukraine et menace la sécurité européenne.

Sur le plan stratégique, le commentateur polonais Marek Kutarba exprime le plus clairement les inquiétudes régionales dans un article paru dans le quotidien économique Rzeczpospolita : chaque missile Tomahawk ou JASSM utilisé contre l’Iran réduit d’autant les stocks américains disponibles pour l’Ukraine, et potentiellement pour la Pologne elle-même. Pour appuyer sa démonstration, il cite l’amiral Paparo, commandant du United States Indo-Pacific Command (Indo-PACOM), qui a reconnu publiquement que les transferts massifs d’armes vers l’Ukraine et Israël commençaient à peser sur les capacités disponibles pour le théâtre indo-pacifique.

Sur le plan économique, l’escalade au Moyen-Orient crée un choc asymétrique au sein du V4. Dans une situation tendue en matière d’approvisionnement, la Slovaquie, encore largement dépendante de l’oléoduc Droujba, est la plus exposée à une hausse durable du prix du pétrole, avec des risques d’inflation, d’augmentation des déficits publics et d’affaiblissement de la croissance. La Hongrie, malgré une dépendance similaire au brut russe (pour sa raffinerie MOL), tente de sécuriser des exemptions auprès de Bruxelles. La Tchéquie, davantage diversifiée depuis 2022, absorberait mieux le choc, même si son secteur automobile (Škoda) serait affecté. Cette asymétrie énergétique explique en partie les différences de posture diplomatique : là où la Pologne, moins dépendante des hydrocarbures russes et mieux intégrée aux réseaux atlantistes, peut se permettre un soutien ferme aux frappes, la Slovaquie et la Hongrie ont des raisons structurelles d’appeler à la désescalade.

L’opération contre l’Iran révèle moins un groupe de Visegrad uni qu’une alliance de circonstance sur un discours minimal (condamnation de l’Iran), dissimulant des fractures sur les cadres d’analyse, les intérêts économiques et le rapport au droit international. Varsovie joue la carte atlantiste totale ; Prague assume un alignement stratégique tout en ménageant les formes ; Budapest et Bratislava jouent sur plusieurs tableaux. Ces postures seront déterminantes dans les semaines à venir, à mesure que les conséquences humanitaires, économiques et militaires de la campagne contre l’Iran se préciseront.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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