Plus les femmes travaillent, plus la société en bénéficie. Mais discrimiration et obstacles demeurent

Source: The Conversation – in French – By Norrin Halilem, Full professor in Knowledge and Innovation Management, Science Populariser, Université Laval

Quand les femmes ont accès au travail, à des revenus décents et au contrôle de leurs ressources – ce qu’on appelle l’autonomisation économique –, l’ensemble de la société en bénéficie. Pourtant, discriminations et obstacles structurels maintiennent encore des millions de femmes dans la précarité.

C’est notamment l’avis de deux chercheuses spécialistes des questions d’égalité, ainsi que des membres du Groupe des Nations unies sur l’autonomisation économique des femmes, qui, dans un rapport, soulignaient que cette autonomisation constitue « une stratégie judicieuse pour le développement, la croissance économique et la prospérité des entreprises ».

Ainsi, une participation plus équitable des femmes dans le monde du travail génère plusieurs bénéfices majeurs, dont une croissance économique accrue et une réduction des inégalités salariales, qui profite non seulement aux femmes, mais aussi à leur entourage.

Sur le plan de la croissance, l’agence de notation et d’analyse financière Moody’s estime que la réduction des écarts entre les femmes et les hommes, sur le marché du travail et dans les postes de direction, dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), augmenterait la croissance mondiale de plus de 7 %, soit environ 7 trillions de dollars. Ce potentiel serait encore plus élevé si ces écarts étaient également réduits dans des pays comme la Chine et l’Inde.

Par ailleurs, dans un rapport sur les questions de genre, l’OCDE rappelle que les femmes ont tendance à partager une part plus importante de leurs revenus et profits avec leur entourage, en consacrant jusqu’à 90 % pour leur famille et leur communauté (contre 30 à 40 % pour les hommes).

Cet « effet multiplicateur » renforce donc les bénéfices au-delà des gains individuels, puisque les femmes priorisent davantage l’éducation, la santé et la nutrition de leurs enfants. Ainsi, l’intégration des femmes au marché du travail ne réduit pas seulement la pauvreté actuelle : elle prépare une génération mieux formée, en meilleure santé et plus productive.

Professeur titulaire à l’Université Laval en gestion des connaissances et de l’innovation et vulgarisateur scientifique, j’ai coécrit cet article avec Marion Garnier, auteure d’un projet de recherche sur les initiatives de développement et l’entrepreneuriat des femmes.




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Quels sont les défis auxquels les femmes sont confrontées ?

Dans une revue systématique couvrant 20 années de littérature scientifique sur l’autonomisation des femmes, de 2000 et 2020, des chercheurs ont montré que de nombreux obstacles et difficultés jonchent le chemin de l’intégration économique de femmes : les barrières liées aux opportunités économiques accessibles, aux traditions sociales et culturelles, mais aussi les discriminations liées à leur genre, à leurs situations familiales, à leurs responsabilités parentales ou encore au milieu de vie (urbain ou rural).

Selon l’Organisation mondiale du travail, près de 60 % des travailleurs dans le monde, soit près de 2 milliards de personnes, évoluent dans l’économie informelle, c’est-à-dire des activités non déclarées ou non réglementées, sans protection sociale ni droits du travail, dont 63 % d’hommes actifs et 58 % de femmes actives.

De plus, ces chiffres masquent des inégalités de genre puisque dans les pays à faible revenu et dans une partie des pays à revenu modéré, les femmes ont une proportion plus élevée que les hommes dans l’économie informelle. Par exemple, dans les pays africains, en moyenne, les femmes actives sont près de 90 % dans l’informel, pour 82,7 % dans le cas des hommes. Aussi, à l’échelle mondiale, les femmes sont aussi plus présentes dans les emplois informels les plus vulnérables.

Par ailleurs, les normes traditionnelles empêchent souvent les femmes de communiquer avec des hommes extérieurs à leur famille, ce qui restreint leurs opportunités économiques. Les mariages précoces et le manque d’accès aux soins de santé reproductive aggravent leur situation économique. Dans ce contexte, la « pénalité de la maternité » s’ajoute. Par exemple, au Sénégal, le mariage est associé à une baisse de la probabilité pour les hommes de travailler dans l’informel, surtout en milieu urbain (-10,2 %), tandis qu’il n’a pas d’effet statistiquement significatif sur la situation professionnelle des femmes. Pire encore, la naissance de chaque enfant augmente de 1,4 % le risque des femmes de travailler dans l’informel en ville, alors qu’il diminue de 0,6 % pour les hommes.

De plus, le revenu des femmes ne garantit pas nécessairement davantage de liberté pour elles dans d’autres domaines et peut même créer des tensions. Dans de nombreuses sociétés, les mentalités patriarcales dévaluent le travail féminin rémunéré, le percevant parfois comme une menace, ce qui peut entraîner des conflits familiaux.

Finalement, les femmes rencontrent également davantage de difficultés d’accès aux services financiers, subissant des discriminations pour obtenir des crédits ou de meilleurs taux, pour fournir des garanties suffisantes ou encore pour obtenir un capital initial pour démarrer une activité entrepreneuriale. En somme, les femmes font face à une discrimination systémique (illustrée dans la figure suivante) où chaque difficulté en alimente d’autres dans un cercle vicieux.




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Les solutions mises en œuvre à l’échelle internationale

Plusieurs solutions sont déployées dans les zones économiquement défavorisées. Des initiatives de terrain, au Bangladesh ou en Ouganda combinent des formations techniques, des services d’accompagnement psychologique (confiance, motivation, initiative) et d’accès au marché local pour permettre aux femmes de générer des revenus réguliers et renforcer leur légitimité sociale.


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D’autres initiatives, comme des réseaux de vente directe en Afrique du Sud ou en Inde permettent aux femmes de générer des revenus tout en développant leur confiance en elles. Aussi, le microcrédit, comme le Pradhan Mantri Mudra Yojana (PMMY) en Inde, propose des prêts sans garantie pour créer ou développer des microentreprises non agricoles, visant à renforcer l’estime de soi et l’intégration sociale des femmes.

Toutefois, ces solutions doivent tenir compte des réalités de genre et des pressions socioculturelles susceptibles d’entraîner des résistances masculines et de démobiliser les participantes. Les systèmes de distribution inclusifs, s’ils imposent des normes étrangères inadaptées, peuvent aussi créer des tensions et rendre les femmes dépendantes des acteurs extérieurs dans les chaînes de production et de distribution mondiales.

Même le microcrédit peut réduire l’autonomie en entraînant l’endettement lorsque les emprunteuses ne contrôlent pas l’utilisation des fonds. Au Bangladesh, 43 % des femmes ayant reçu un prêt n’en contrôlaient pas l’usage.

En reconnaissant les réalités des femmes et en créant des solutions qui leur redonnent réellement le contrôle, il devient possible de transformer les risques de dépendance en véritables chemins d’autonomie.

La Conversation Canada

Norrin Halilem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Plus les femmes travaillent, plus la société en bénéficie. Mais discrimiration et obstacles demeurent – https://theconversation.com/plus-les-femmes-travaillent-plus-la-societe-en-beneficie-mais-discrimiration-et-obstacles-demeurent-270222