Le virage « bienveillant » du mouvement antiavortement au Québec

Source: The Conversation – in French – By Ophélie Lacroix, Étudiante au doctorat en communication et études féministes, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Alors que l’avortement est décriminalisé au Canada depuis près de 40 ans, des oppositions à ce droit persistent et se déploient à travers des stratégies sophistiquées, parfois subtiles. Au Québec, derrière des discours soi-disant protecteurs, certaines organisations travaillent à fragiliser le libre-choix en influençant les perceptions et le débat public.


Depuis l’annonce, en novembre dernier, du projet de loi 1, visant à doter le Québec d’une Constitution provinciale, de nombreuses voix pro-choix ont exprimé leurs réserves quant à la clause visant à protéger le droit à l’avortement. Si cette prudence peut sembler contre-intuitive, elle repose sur un constat simple : la jurisprudence protège déjà efficacement l’accès à ce soin.

En février, le gouvernement a annoncé le retrait de cette disposition du projet de loi, reconnaissant que son inclusion aurait pu paradoxalement fragiliser le droit à l’avortement plutôt que de le consolider.

Cette controverse révèle une leçon plus large. Les mobilisations et discours pouvant restreindre l’accès à l’avortement ne sont pas uniquement portés par des personnes s’y opposant de manière catégorique, ostentatoire ou hostile, comme il est commun de le penser. Plus encore, des actions et discours d’apparences progressistes ou féministes peuvent tout à fait participer à restreindre le libre-choix.

C’est ainsi l’une des conclusions de notre rapport de recherche, publié en décembre dernier. Il s’appuie sur des entretiens, de l’observation participante et des collectes numériques. Il documente les espaces, stratégies et réseaux investis pour s’opposer à l’avortement au Québec. Cette recherche met en relief un continuum de positions : de l’opposition frontale aux propositions dites « intermédiaires », qui visent des restrictions partielles.

Au Québec, 59 % de la population se dit entièrement favorable au libre-choix, 5 % s’y oppose entièrement et 37 % affirme se situer « quelque part entre les deux », c’est-à-dire qu’ils adoptent une position nuancée selon le moment de la grossesse ou les circonstances, ou qu’ils ne se prononcent pas de manière définitive.




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L’antiféminisme « bienveillant »

Les oppositions à l’état actuel du droit à l’avortement sont ainsi multiples, souvent portées par des stratégies qui relèvent de l’antiféminisme « bienveillant ». Ce discours consiste à idéaliser les femmes dans les rôles traditionnels, et à les considérer comme des êtres moralement purs, à protéger et choyer.

Sur la question de l’avortement, l’antiféminisme « hostile » blâme les femmes pour les avortements tandis que l’antiféminisme « bienveillant » les envisage comme des victimes de la culture de l’avortement. Cette logique sous-entend que les femmes doivent en être sauvées tout en niant leur capacité à prendre des décisions en matière de santé reproductive.

Les chercheurs Paul Saurette and Kelly Gordon parlent, ainsi, d’un tournant « pro-femme » chez le mouvement antiavortement au Canada anglais, phénomène que nous avons également documenté au Québec. Comme l’efficacité de l’antiféminisme « bienveillant » repose notamment sur sa difficulté à être repéré, il importe d’en révéler la présence dans les actions du mouvement antiavortement.

« Protéger » les femmes de l’avortement

Dans un premier temps, notons comment le mouvement antiavortement du Québec travaille à apparaître comme le « réel défenseur » des intérêts des femmes, en signifiant vouloir protéger ces dernières des « dangers » de l’avortement. Ainsi, nos données présentent comment plusieurs organisations de défense de droits ou d’offre de services véhiculent de la désinformation concernant les « risques » associés à l’avortement afin de décourager son recours.

Plusieurs ressources antiavortement alertent, notamment, face au « syndrome post-avortement », suggérant que ce soin causerait l’infertilité, la dépression ou encore le cancer. Or, la littérature scientifique a démenti ces affirmations à plusieurs reprises.

Cette même logique transparaît dans la sphère politique, notamment avec le projet de loi C-311 (2023), qui visait à « protéger les femmes » en alourdissant les peines pour les agressions contre les femmes enceintes, permettant, de la sorte, de reconnaître le statut juridique du fœtus.

À cette catégorie d’arguments s’ajoutent ceux visant à protéger les fœtus féminins, notamment la dénonciation de l’avortement sexo-sélectif. Cette posture « intermédiaire » invite à revoir l’état actuel du droit à l’avortement sous prétexte que les fœtus féminins feraient l’objet de discrimination. Alors qu’il n’existe aucune donnée au Canada permettant d’avancer qu’il s’agirait bel et bien d’un enjeu, cet argument apparaît dans de nombreux cas utilisés pour relancer le débat sur l’avortement.




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Proposer une « troisième voie »

La récupération tactique du féminisme s’exprime aussi par la promotion, au sein du mouvement antiavortement, d’une prétendue « troisième voie », présentée comme une alternative dépassant la polarisation pro‑choix et antiavortement. Les militants et organisations qui s’y associent, notamment des centres d’aide à la grossesse, affirment agir non pas contre les femmes et leurs droits, mais bien « pour » le bien-être de ces dernières et des « enfants à naître ».

En mettant de l’avant des valeurs perçues comme universelles (compassion, générosité, accompagnement) et en évitant de mobiliser des termes militants ou religieux, ces discours dépolitisent l’avortement en reformulant la question dans des termes du care. L’objectif est alors d’apparaître attractif pour un large public, tout en légitimant une position restrictive par rapport au libre-choix.


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L’exemple des centres d’aide à la grossesse

De façon encore plus concrète, notre rapport confirme la présence de 10 centres d’aide à la grossesse actifs au Québec. Ces organisations se définissent comme des lieux de soutien et d’écoute pour les femmes vivant une grossesse non planifiée, mais leur intervention s’inscrit dans une perspective d’opposition à l’avortement. L’enjeu de ce genre de ressource se situe ainsi dans le décalage entre l’image publique et l’orientation idéologique des interventions qui y ont lieu.

Parfois décriées dans l’espace médiatique, ces organisations offrent toute une gamme de services concrets (don de denrées, articles pour bébés, tests de grossesse) ainsi que de l’accompagnement humain ou spirituel, y compris des conseils (orientés) pour la prise de décision relative à la grossesse. Sous le couvert d’aider les femmes, les centres d’aide à la grossesse, qui travaillent à intégrer le maillage communautaire de différentes régions du Québec, agissent comme relais d’attitudes antiavortement et contribuent à les normaliser.

Un mouvement opportuniste et organisé

Le mouvement antiavortement du Québec se montrant diversifié, opportuniste et organisé, il est essentiel d’apprendre à reconnaître ces mobilisations plus subtiles afin de protéger convenablement le libre-choix.

C’est dans cette optique que la première recommandation de notre rapport de recherche invite à « s’abstenir d’intervenir sur le plan juridique en matière d’avortement ». Même si ces interventions peuvent sembler féministes, elles risquent en réalité de fragiliser l’accès aux soins.

La Conversation Canada

Ophélie Lacroix reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour sa thèse.

ref. Le virage « bienveillant » du mouvement antiavortement au Québec – https://theconversation.com/le-virage-bienveillant-du-mouvement-antiavortement-au-quebec-273858