Source: The Conversation – France in French (3) – By Andrew Thomas, Lecturer in Middle East Studies, Deakin University
Détroit d’Ormuz, missiles balistiques, proxies régionaux : la République islamique joue l’extension du conflit pour survivre. Reste à savoir si cette stratégie de déstabilisation produira des effets politiques avant d’épuiser ses ressources.
Les frappes conjointes américano-israéliennes contre l’Iran au cours du week-end ont de nouveau plongé la région dans la guerre et ont entraîné la mort du guide suprême iranien. L’Iran a riposté par des salves de missiles balistiques et de drones visant Israël, mais aussi plusieurs de ses voisins du Golfe persique.
En lançant des centaines de missiles et de drones à travers le Golfe, Téhéran a ciblé des sites aux Émirats arabes unis (EAU), en Arabie saoudite, à Oman, au Bahreïn, au Koweït et au Qatar, clouant des avions au sol. Et ce, alors qu’aucun de ces pays n’avait officiellement pris part à des actions coordonnées avec les États-Unis et Israël lors des premières opérations.
Un voisin impopulaire
Malgré la taille relativement importante de l’Iran et sa puissance militaire dans la région, le gouvernement iranien est peu apprécié par ses voisins. Au mieux, le pays est perçu comme un rival ; au pire, comme un adversaire. L’Arabie saoudite et l’Iran se livrent ainsi depuis plus d’une décennie une guerre par procuration au Yémen. Et en décembre dernier, l’Iran a réaffirmé ses revendications historiques sur Bahreïn.
Les autres États du Golfe – à savoir les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar – ont, pour leur part, entretenu des relations plus pragmatiques avec l’Iran, en maintenant des canaux diplomatiques réguliers et en proposant de jouer les médiateurs dans les différends au sein du Conseil de coopération du Golfe.
Malgré des tensions persistantes, l’Iran n’a jamais été engagé dans une confrontation militaire directe avec aucun de ces États.
Pourquoi bombarder ?
Presque tous les États du Golfe ont un point commun essentiel : ils bénéficient de garanties de sécurité américaines et accueillent des bases militaires américaines.
Pour l’Iran, frapper ces sites constitue l’un des moyens les plus efficaces de riposter, pour plusieurs raisons. D’abord, ces bases se trouvent clairement à portée de ses missiles balistiques les plus nombreux.
Les bases situées dans le Golfe revêtent également une importance stratégique majeure pour les États-Unis. Celle frappée à Bahreïn ce week-end abrite le quartier général de la Cinquième flotte de la marine américaine.
La base aérienne d’Al-Udeid, située à l’extérieur de Doha, la capitale du Qatar, a elle aussi été visée par des missiles balistiques iraniens. Al-Udeid accueille le commandement central américain (US-CENTCOM), chargé de coordonner les opérations militaires dans l’ensemble de la région. Elle abrite également 10 000 soldats américains – le contingent le plus important déployé dans la zone.
Téhéran est toutefois conscient du degré de sophistication des systèmes d’alerte américains et ne s’attend probablement pas à infliger des dommages significatifs aux infrastructures états-uniennes.
Quel est l’objectif, alors ?
La stratégie consiste plutôt à déstabiliser la région et à faire en sorte que tous ses voisins en ressentent les effets. En substance, Téhéran avertit que si les opérations se poursuivent, la relative paix et la prospérité dont le Golfe a bénéficié prendront fin.
L’Iran espère que ses voisins percevront le conflit comme une guerre d’initiative menée par les États-Unis et Israël, dans laquelle ils se retrouvent entraînés malgré eux. Les États du Golfe seront alors contraints soit de renforcer encore leur alliance avec Washington, soit d’œuvrer à une désescalade.
Il n’est pas certain que cette stratégie porte ses fruits. Elle pourrait au contraire entraîner une pression militaire accrue sur l’Iran si les États du Golfe s’impliquent davantage dans les opérations.
Dans le même temps, les relations de plus en plus tendues entre les États du Golfe et Israël au cours des deux dernières années pourraient inciter plusieurs d’entre eux à hésiter à s’engager davantage.
Il est également impossible pour l’Iran de soutenir indéfiniment une telle stratégie. Même s’il dispose de l’arsenal de missiles le plus vaste et le plus diversifié de la région, il finira par épuiser ses stocks de munitions. Les autres pays pourraient alors choisir d’attendre que la situation s’essouffle.
Ce type d’action est devenu la signature de la doctrine iranienne de « défense avancée » : frapper loin de ses frontières pour démontrer sa capacité de projection. En mobilisant son arsenal de drones et de missiles, Téhéran entend ainsi signaler à la région – et au reste du monde – que le régime ne s’effacera pas sans riposter.
Entraîner toute la région dans le chaos
Parallèlement, l’Iran dispose d’un réseau affaibli mais toujours étendu de proxies indépendants à travers la région. Des groupes au Yémen, en Irak et au Liban devraient rester loyaux à la République islamique et mettre en œuvre, en son nom, des stratégies insurrectionnelles de long terme.
Le groupe paramilitaire libanais Hezbollah a déjà tiré des projectiles vers Israël. Cela a ravivé les hostilités le long de la frontière libanaise, ouvrant un nouveau front pour Israël.
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial, constitue un autre levier que l’Iran peut instrumentaliser. Déjà, deux pétroliers ont été attaqués dans le détroit et le prix du baril de Brent a augmenté de 13 %.
Autrement dit, l’ampleur de ces attaques constitue un signal. Elles ne sont pas comparables aux frappes calibrées de désescalade que l’Iran avait menées en 2024 et 2025.
Cette guerre est existentielle pour la République islamique. Ses frappes à travers le Golfe visent à rappeler qu’elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour entraîner l’ensemble de la région dans le chaos, favoriser l’incertitude et l’instabilité, le tout afin d’assurer sa survie.
À tout le moins, l’Iran cherche à créer des conséquences politiques pour toutes les parties impliquées. Reste à savoir si le régime survivra suffisamment longtemps pour que ces conséquences produisent leurs effets.
![]()
Andrew Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi l’Iran a-t-il bombardé plusieurs États du Golfe ? – https://theconversation.com/pourquoi-liran-a-t-il-bombarde-plusieurs-etats-du-golfe-277306
