L’élevage intensif en France peut-il être durable ?

Source: The Conversation – in French – By Philippe Chemineau, Directeur de Recherche Emérite, Inrae

Un élevage de poulets en plein air. INRAE/EASM, Fourni par l’auteur

Alors que le nombre d’éleveurs en France continue de baisser, que leurs activités sont soumises à des critiques sociétales et écologiques croissantes, mais que la consommation de viande baisse moins vite que la production, un rapport de l’Académie d’agriculture de France tâche de répondre à la difficile question du futur de l’élevage intensif.


L’élevage intensif a-t-il un avenir ? Cette question fait l’objet de controverses et de propositions parfois radicales. Voyons comment nous pouvons apporter des éléments d’éclairage sur ce débat de société.

Un secteur de l’élevage sous pression

Commençons par un constat : le développement de l’élevage n’est aujourd’hui plus écologiquement soutenable. Du fait de la forte concentration de déjections animales dans un périmètre restreint, il est responsable d’émissions azotées dans l’air et dans l’eau, contribuant à des crises comme celles des algues vertes en Bretagne.

Les critiques concernent également la perte de biodiversité avec l’importation, pour l’alimentation du bétail, de soja brésilien issu de surfaces acquises sur la forêt, même indirectement. Les débats se focalisent aussi beaucoup sur l’importance des émissions de gaz à effet de serre et particulièrement du méthane des bovins.

Sur le plan sociétal, les conditions d’élevage ne répondent plus aux attentes de la société, les relations entre santé animale et santé humaine font débat dans un monde où l’homme et l’animal partagent une même pharmacopée et où les zoonoses et épizooties sont plus fréquentes.

Ainsi, l’image de l’élevage et, dans une moindre mesure, celles des éleveurs, qui sont sensibles à ces critiques et sont confrontés à des difficultés économiques, s’est dégradée dans la société, notamment dans le cas des systèmes d’élevage dits « intensifs ». Cette situation met en danger le renouvellement des générations dans la profession.

Dans ce contexte, il faut se demander si l’élevage intensif est nécessaire et, si oui, comment doit-il évoluer ?

Qu’est-ce que l’élevage intensif ?

Pour cela, il faut déjà voir ce que l’on entend par « intensif ». Ce terme caractérise au sens premier l’usage important de facteurs de production extérieurs à l’exploitation rendant les systèmes moins dépendants du potentiel agronomique local. Il n’a cependant pas de valeur absolue.

Aujourd’hui, la notion d’intensif s’est élargie dans le débat public. Elle est souvent utilisée pour désigner l’élevage en bâtiment, le plus souvent en claustration avec de fortes concentrations en animaux. Elle recouvre aussi la concentration des exploitations et des animaux sur certains territoires, comme en Bretagne, et la spécialisation de ceux-ci.

Enfin, elle est souvent associée à des troupeaux de grande taille, une question plus sensible en France que partout ailleurs. La « ferme des 1 000 vaches » laitières, construite en 2014 dans la Somme, a ainsi fait débat alors que des fermes de plusieurs milliers de vaches se développent sans contestation dans d’autres pays d’Europe.

Pourquoi l’élevage intensif est-il nécessaire ?

Toutes les prospectives scientifiques réalisées en France proposent de réduire l’élevage et la consommation de viande, notamment chez ceux qui en consomment beaucoup. Si l’on peut s’accorder sur le constat de limitation ou de réduction de la consommation, ces études ne permettent cependant pas de trancher sur les équilibres à trouver entre systèmes d’élevage et façons de les mettre en place au sein des territoires.

Certains types d’élevages répondant à une demande des consommateurs et ayant des effets bénéfiques sur l’environnement doivent se développer. C’est le cas par exemple des élevages de ruminants nourris à l’herbe et au foin, ou encore de ceux élaborant des produits à forte typicité (AOP, IGP, AB). Mais ces élevages ne peuvent satisfaire seuls la demande en produits standards ; c’est pourquoi des élevages plus productifs restent nécessaires.

Selon FranceAgriMer, en 2023, 21 % de la viande bovine, 42 % de la viande de poulet, 53 % de la viande de mouton et 26 % de la viande de porc consommée en France étaient importés. La part des importations augmente parce que la consommation de viande diminue bien moins vite que la production nationale.

D’un point de vue qualitatif, la consommation croissante des produits transformés va à l’encontre des injonctions de montée en gamme, d’autant que la vague inflationniste a poussé bon nombre de consommateurs à acheter moins cher (baisse de la consommation alimentaire de 7 % en valeur depuis 2021, selon l’Insee). Un élevage productif est donc nécessaire mais il ne peut être la simple perpétuation de ce qui existe actuellement.

Des propositions d’évolutions à court et moyen terme

La réduction des émissions de méthane des ruminants reste pour cela une priorité. Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) en 2023, l’élevage français suit la trajectoire prévue de décarbonation mais essentiellement via la diminution des effectifs. Il faut donc maintenant réduire l’intensité des émissions et les experts s’accordent pour dire qu’une diminution de 30 % est atteignable à échelle de dix ans.

Pour cela, il faut notamment viser une alimentation animale plus diversifiée, valorisant des cultures de légumineuses. Ces plantes riches en protéines ont une capacité unique : celle de fixer l’azote atmosphérique et de pouvoir donc fournir aux sols ce nutriment essentiel à la croissance des plantes. Le développement de ces cultures pour nourrir le bétail favoriserait ainsi la diversification des rotations de l’agriculture tout en accroissant l’autonomie protéique des élevages et en limitant l’utilisation d’engrais azotés dans les champs.

L’élevage pourrait ainsi valoriser 2 millions d’hectares (ha) supplémentaires de légumineuses. Cette reconnexion entre cultures et élevages permettrait aussi de boucler le cycle de l’azote en gérant mieux le retour au sol des effluents de l’élevage riches en azote et utiles en agriculture afin de reconquérir la fertilité des sols, préserver la biodiversité et réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Ce recyclage peut être réalisé localement ou via la production d’engrais normalisés transportables ou de composts permettant de décharger certaines zones en excédent et fournir des engrais ou des amendements à d’autres. On pourrait ainsi imaginer que de grandes régions d’élevage, comme la Bretagne, soient couplées avec des grandes régions céréalières où l’élevage a quasiment disparu. Enfin, et de façon plus ambitieuse, une certaine désintensification et déspécialisation des territoires et un maillage territorial bien pensé entre systèmes intensifs et cultures faciliteraient la reconnexion.

Un autre point d’amélioration souvent peu évoqué concerne le parc de bâtiment d’élevage, très ancien, qui ne répond plus aux nouvelles exigences. La conception et le financement de bâtiments en rupture avec l’existant et pensés pour les conditions de vie des animaux, les conditions de travail de l’éleveur, la biosécurité et la gestion optimisée des déjections est indispensable.

Comment progresser ?

Face à l’importance des enjeux, aux investissements nécessaires et à l’accroissement probable du prix des produits, il est aussi primordial de déterminer le niveau optimal de progrès à réaliser et trouver des trajectoires consensuelles d’évolution des systèmes de production, des niveaux de production et de consommation de produits animaux. Cela peut se réaliser dans le cadre de l’élaboration d’un pacte sociétal entre éleveurs, filières, consommateurs, citoyens et puissance publique.

Ces transitions ne pourront se faire que si un niveau de vie correct est assuré à tous les éleveurs. La création de valeur peut être favorisée par de nouveaux échanges de confiance entre producteurs et consommateurs qui se feraient de manière transparente et par des initiatives privées au sein des filières visant à mieux rémunérer les éleveurs prenant des engagements plus exigeants que la réglementation. Des politiques publiques européennes et nationales ambitieuses, soutenant les agriculteurs qui ont ces objectifs, sont indispensables, à commencer par une protection contre les importations venant de pays aux réglementations moins exigeantes.

Un élevage qui doit évoluer vers un nouveau standard

De tels élevages « standards améliorés » disposeraient d’atouts pour contribuer à des systèmes alimentaires plus durables en permettant la fourniture de produits animaux à prix abordable, tout en répondant aux enjeux sociétaux concernant le respect des animaux et de la santé des consommateurs. Sur le plan environnemental, leur principal atout résiderait dans une moindre empreinte carbone par kg de produit que les systèmes plus extensifs. Cependant, les élevages intensifs de demain devront pouvoir résister à la concurrence internationale et leur compétitivité restera donc de mise.

Ils devront s’adapter au changement climatique et s’inscrire dans des complémentarités entre les différents modes d’élevage et les autres productions agricoles pour équilibrer les cycles biogéochimiques, réduire les dépendances et produire des services environnementaux. Des pistes et outils sont déjà disponibles et il faut accélérer et généraliser leur déploiement, d’autres nécessitent des recherches et une réorganisation du secteur en levant les freins aux changements.


Cet article a été rédigé sous la coordination de Philippe Chemineau, Jean-Louis Peyraud et Michel Rieu, avec Pascale Magdelaine, Michel Duru, Claude Vermot-Desroches, Jacques Brulhet et Jean-Yves Le Déaut de l’Académie d’agriculture. Tous ont contribué au rapport « L’élevage intensif en France peut-il être durable ? Quelle conciliation entre producteurs, citoyens et consommateurs ? » (Académie d’agriculture de France, juin 2025).

The Conversation

Philippe Chemineau est membre de l’Académie d’Agriculture de France et de l’Association Française de Zootechnie. Il a été président de l’European Association of Animal Production, puis de la World Association of Animal Production. Il a bénéficié, dans le passé récent, de financements INRAE, ANR et Conseil Régional du Centre Val-de-Loire. Il est actuellement Directeur de Recherche Emérite à l’INRAE.

Jean Louis Peyraud est Directeur de recherche honoraire de INRAE. Il est membre de l’Académie d’Agriculture de France et a été président de l’animal Task Force et du GIS Avenir Elevage. Il ne possède pas de parts et ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article

ref. L’élevage intensif en France peut-il être durable ? – https://theconversation.com/lelevage-intensif-en-france-peut-il-etre-durable-276420