Comment les Caisses de dépôt peuvent transformer l’épargne africaine en moteur du développement

Source: The Conversation – in French – By Florian Léon, Chargé de recherche, Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI); Chercheur associé au CERDI (UMR UCA-CNRS-IRD), Université Clermont Auvergne (UCA)

Alors que l’Afrique dispose d’une épargne privée abondante mais largement informelle, son rôle dans le financement du développement reste limité. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Florian Léon, auteur d’un récent rapport sur le sujet, explique comment les Caisses de dépôt peuvent capter et orienter ces ressources vers l’investissement productif, en complément des banques de développement. Il détaille les obstacles institutionnels, les réformes nécessaires et les pistes pour mobiliser l’épargne locale et celle de la diaspora.


Quel est le principal obstacle à la mobilisation de l’épargne privée pour financer le développement en Afrique ?

Il convient en premier lieu de distinguer, d’un côté, la question de la mobilisation de l’épargne privée et, de l’autre, son allocation vers le financement du développement. Les économies africaines ont un potentiel exploitable sur ces deux aspects.

D’une part, l’Afrique ne manque pas d’épargne. Les données de la Banque mondiale soulignent que la propension à épargner des ménages est plus ou moins la même en Afrique qu’ailleurs. En revanche, une part réduite de cette épargne est formalisée en Afrique. Les ménages ont tendance sur le continent à privilégier des supports d’épargne plus informels comme la thésaurisation.

Les raisons profondes de cette situation sont multiples, allant du coût pour épargner dans le systèmes bancaires (ouverture de compte) à un manque de confiance dans les banques. La conséquence est que cette épargne échappe au système financier et ne peut donc pas être utilisée pour financer les économies africaines.

D’autre part, l’épargne privée qui circule dans le système bancaire est peu utilisée pour le financement en Afrique. Les banques commerciales africaines sont souvent réticentes à accorder des prêts à de nouveaux clients. Cette situation peut s’expliquer par des facteurs multiples qui font que les intermédiaires financiers africains considèrent que prêter n’est pas rentable et/ou trop risqué.

Le défi est donc double pour l’Afrique : mobiliser davantage l’épargne et faire que le système financier utilise au mieux les ressources dont il dispose. Notre rapport met en évidence que si l’Afrique rattrapait son retard sur ces deux dimensions par rapport à la moyenne des pays en développement, il serait possible d’accroître les financements de 10 % du PIB par an.

En quoi les Caisses de dépôt se distinguent-elles des banques de développement dans l’investissement de long terme ?

Les banques (nationales) de développement et les Caisses de dépôt partagent une mission commune : financer le développement en acceptant de soutenir des projets de long terme structurants pour le pays.

Leurs différences tiennent à leur mode de fonctionnement. Les banques de développement empruntent à des taux réduits, sur les marchés ou à travers des emprunts auprès d’autres banques de développement (Banque mondiale, Banque africaine de développement), pour prêter à des conditions plus favorables que celles offertes par le marché (en termes de taux, durée ou montant).

Les Caisses de dépôt collectent des ressources privées de tiers (consignations, dépôts dont elles ont le monopole de la collecte voire centralisation d’une partie de l’épargne réglementée) et vont utiliser une partie de ces fonds pour investir dans des entreprises nationales à travers des prises de participation. Quelques Caisses de dépôt, notamment les plus importantes (France, Italie, Maroc), font également des prêts.

Autrement dit, les Caisses de dépôt permettent de capter une partie de l’épargne privée intérieure pour l’orienter vers des projets de développement, alors que les banques de développement ont surtout recours à des fonds empruntés, souvent extérieurs. Ces deux institutions en mobilisant des ressources et des outils de financement différents sont complémentaires. Il convient de noter que dans certains pays, les Caisses de dépôt font aussi office de banque nationale comme en France, en Italie, mais aussi en Mauritanie.

Quelles réformes prioritaires pourraient renforcer leur impact sur les économies nationales africaines ?

Les Caisses de dépôt africaines font face à une difficulté pour mobiliser les ressources qui leur sont dévolues comme les dépôts des professions juridiques ou les liquidités des systèmes de retraite. Ce manque de ressources pénalise leur capacité à devenir des acteurs du financement de l’économie. Pour remédier à ce problème, nous avons recommandé des actions à trois niveaux dans notre rapport.

Premièrement, il est primordial que les Caisses de dépôt puisse construire une relation de confiance avec les parties prenantes (État, dépositaires, institutions financières).

Cela implique d’avoir des bases légales solides et une gouvernance irréprochable. Il est aussi central que les Caisses soient plus transparentes afin de prouver que les fonds à leur disposition sont sécurisés et bien utilisés.

Deuxièmement, les Caisses doivent élargir la gamme de leurs ressources. L’action prioritaire consiste à s’assurer qu’elles disposent de manière effective des fonds dont l’État leur a légalement confiés la charge (ce qui n’est pas toujours le cas). Cette étape implique d’avoir une discussion franche avec les déposants et dépositaires de ces ressources et de bénéficier du soutien de l’État. Ensuite, les Caisses peuvent diversifier leurs ressources, notamment en développant des outils d’épargne réglementée.

Enfin, une fois que les Caisses de dépôt auront suffisamment de ressources, elles pourront agir comme un acteur du financement du développement. Néanmoins, il est important que les Caisses de dépôt comblent les lacunes actuelles plutôt qu’elles n’interviennent sur des créneaux déjà financés par les autres intermédiaires financiers. De plus, elles peuvent être un soutien au développement des systèmes financiers locaux en aidant au déploiement de certains segments (comme le « private equity » ou capital-investissement).

Comment mieux capter l’épargne informelle et celle de la diaspora pour financer le développement ?

Il n’y a pas de solution miracle pour mieux capter l’épargne informelle mais quelques enseignements peuvent être tirés des expériences passées. Les pays européens au XIXème siècle ont créé des solutions innovantes pour offrir des produits d’épargne aux « populations laborieuses ». A travers la possibilité d’avoir des supports d’épargne liquide, sûrs (garantis par l’Etat) et rémunérateurs, l’inclusion financière s’est fortement accrue.

Ces caractéristiques expliquent encore le succès de produits comme les livrets A en France ou les bonds postaux en Italie.

Les pays africains peuvent s’inspirer de ces expériences. Les modalités pratiques de mise en œuvre doivent être adaptées au contexte local, notamment pour cibler les personnes éloignées des centres urbains (par exemple, avec des solutions digitales ou des réseaux de monnaie mobile). Néanmoins, si de tels produits existaient et étaient accessibles, il est probable qu’ils seraient une marche importante pour formaliser davantage l’épargne.

La question de la mobilisation des fonds de la diaspora est un peu différente. Même si les sommes en jeu ne sont pas négligeables (l’épargne de la diaspora africaine représenterait près de 35 milliards de dollars selon une estimation récente) et qu’une partie de la diaspora est prête à investir dans son pays d’origine, mobiliser cette épargne est plus complexe pour diverses raisons. La diaspora peut être éclatée dans de nombreux pays et il faudra offrir une solution pour chacune en lien avec les exigences et l’offre existante dans le pays d’accueil.

Ensuite, il se pose des questions additionnelles comme la variation des taux de change dans la mesure où la diaspora utilise la devise de son pays d’accueil (par exemple, en dollars) mais son épargne se fera dans la devise du pays d’origine. Les sommes épargnées peuvent donc fondre en raison d’une dévalorisation de la devise du pays dans lequel les fonds sont épargnés.

Enfin, tous les membres de la diaspora n’attendent pas nécessairement le même type de produits, ce qui oblige à bien calibrer l’offre en fonction des besoins. Des projets existent pour mobiliser cette épargne, à l’image de DiasDev d’Expertise France pour accompagner plusieurs Caisses de dépôt africaines dans cet objectif. Néanmoins, le chemin est sans doute encore long pour en faire un des leviers du financement du développement.

The Conversation

Florian Léon works for the FERDI that receives funding from the Caisse des dépôts et consignations (France) to publish a report dedicated on the Caisse de dépôt model.

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