Autrefois dissimulés, les « assassinats ciblés » sont devenus des instruments assumés du pouvoir d’État

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kevin Foster, Associate Professor, School of Languages, Literatures, Cultures and Linguistics, Monash University

Frappes de drones, annonces sur les réseaux sociaux, revendications publiques : l’assassinat n’est plus une opération clandestine honteuse mais un message politique. Dans son nouveau livre, l’historien Simon Ball enquête sur la normalisation d’une violence d’État.


En novembre 2012, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont utilisé Twitter – comme on l’appelait alors – pour annoncer qu’elles avaient tué Ahmed al-Jabari, chef des Brigades al-Qassam, la branche militaire du Hamas, à Gaza.

Cette annonce, accompagnée d’un lien vers une vidéo pixellisée de la frappe aérienne visant la voiture d’al-Jabari, marquait le début d’une nouvelle incursion des FDI à Gaza. Comme l’ont noté les historiennes Adi Kuntsman et Rebecca L. Stein dans leur livre Digital Militarism, elle a fait de l’opération « Pilier de défense » d’Israël « la première campagne militaire à avoir été déclarée via Twitter ».

Ce qui frappait également dans cette annonce, c’était la fierté et l’audace avec lesquelles les FDI célébraient ce qu’elles avaient fait. À peine une décennie plus tôt, Israël, comme les États-Unis, le Royaume-Uni et les puissances européennes, aurait éludé les questions sur sa responsabilité dans l’attaque ou nié avec ténacité. Les gouvernements n’assassinaient pas des personnes – c’était le fait de fanatiques politiques et d’extrémistes religieux.

Les choses avaient changé. Et profondément. La même année, le président Barack Obama demanda à John Brennan, son conseiller adjoint à la sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme, de faire une déclaration publique sans ambiguïté sur la politique des États-Unis concernant l’usage de frappes de drones pour cibler des ennemis nommément désignés des États-Unis. Dans un discours au Wilson Center, Brennan déclara :

en totale conformité avec la loi, et afin de prévenir des attaques terroristes contre les États-Unis et de sauver des vies américaines, le gouvernement des États-Unis mène des frappes ciblées contre des terroristes spécifiques d’al-Qaida.

Le fait que les Américains, ainsi qu’un certain nombre de leurs alliés, tuaient – ou tentaient de tuer – leurs ennemis était, observa Brennan, « le secret le moins bien gardé du monde ». Il était temps que la « mascarade » prenne fin, d’appeler les choses par leur nom – ou, plus précisément, d’appeler une mise à mort ciblée un assassinat.

La nouvelle, cette semaine, selon laquelle le dissident russe Alexeï Navalny est mort après avoir prétendument ingéré du poison provenant d’une grenouille sud-américaine alors qu’il était emprisonné dans l’Arctique, rappelle que la Russie possède elle aussi une longue histoire d’assassinats de critiques du régime.

Dans Death to Order : A Modern History of Assassination (non traduit en français), Simon Ball propose une histoire de l’assassinat au cours du dernier siècle environ, fondée sur des recherches minutieuses et d’une lecture particulièrement captivante. Ball est professeur d’histoire et de politique internationales, et ces spécialités structurent l’approche du livre.

En conséquence, son livre s’intéresse moins à l’évolution des armes ou aux changements tactiques nécessaires aux mises à mort ciblées – jusqu’au développement du drone, ceux-ci sont restés en grande partie inchangés pendant plus d’un siècle – qu’à l’assassinat en tant qu’instrument de la politique d’État.

Dans une comparaison particulièrement imagée, Ball affirme que l’étude de l’assassinat « revient à faire glisser une lame de rasoir le long de l’histoire de la politique internationale ». La coupure qui en résulte peut être étroite, mais elle est longue et profonde. Elle révèle « l’exercice réel du pouvoir dans la politique internationale ».

Assauts déterminés

Si nombre des assassinats les plus marquants du siècle dernier – Mahatma Gandhi, John F. Kennedy, Martin Luther King Jr., Robert Kennedy, le Premier ministre suédois Olof Palme – sont évoqués, ils ne constituent pas le cœur de l’ouvrage.

Chacun de ces assassinats a donné lieu à des enquêtes approfondies et souvent prolongées, visant à établir un mobile politique et à identifier la main cachée d’une puissance hostile. Ainsi, l’enquête officielle sur le meurtre de Palme, en février 1986, n’a été close qu’en 2020.

Dans une affaire plus célèbre encore, l’assassinat du président Kennedy à Dallas en novembre 1963, les enquêteurs américains se sont employés avec ténacité à établir une éventuelle implication soviétique, d’abord au sein de la Commission Warren, puis de la Commission spéciale de la Chambre des représentants sur les assassinats, convoquée treize ans après les faits.

Le président John F. Kennedy à Dallas, au Texas, quelques minutes avant son assassinat, le 22 novembre 1963.
Walt Cisco, Dallas Morning News, Public domain, via Wikimedia

Malgré la soif du public et du monde politique pour des révélations de complots dignes de romans d’espionnage, Ball rappelle avec constance qu’aucune preuve n’est venue étayer une telle thèse. Ces assassinats furent le fait d’individus isolés, animés par des vendettas personnelles, des haines intimes ou des troubles psychiques.

Ils ne sont donc pas au cœur de son propos. Les victimes qu’il étudie sont moins des chefs d’État que leurs serviteurs loyaux. Son enquête révèle à quel point proconsuls, diplomates et responsables de la sécurité des grandes puissances étaient exposés aux attaques résolues de leurs adversaires.

Ne pas paraître faible

Pendant près d’un siècle, les partisans de l’émancipation face à la domination étrangère et à l’oppression économique ont fait exploser des bombes, parfois poignardé, mais le plus souvent abattu à bout portant, à l’arme légère, des représentants des puissances occupantes. Des assassinats ciblés ont eu lieu en Inde, en Irlande, en Algérie, en Malaisie, au Vietnam, en Palestine, en Égypte – bref, dans presque toutes les régions du monde passées sous la coupe d’un empire. La violence a même gagné les capitales des puissances coloniales.

L’une des révélations les plus frappantes du livre tient au temps qu’il fallut aux Britanniques surtout – mais aussi aux Français et aux Américains – pour admettre que la menace pesant sur leurs agents en poste à l’étranger, dans des environnements instables, était démesurément élevée. Pendant des décennies, le prestige impérial interdisait à ses représentants toute manifestation visible d’inquiétude pour leur sécurité personnelle. À Londres, bien après la Seconde Guerre mondiale, on estimait encore qu’une attention excessive portée à la sécurité risquait d’entamer la mystique d’autorité de la puissance dominante et de donner le sentiment d’un aveu de faiblesse.

Sur le terrain, les agents ne partageaient pas cet état d’esprit. Des dizaines d’entre eux furent poignardés ou abattus avant de convaincre leurs ministres de revoir leur position et de mettre en place des dispositifs de protection adéquats.

Si ce tournant se fit tant attendre, c’est que, tout en reconnaissant en privé la menace que des oppositions bien organisées faisaient peser sur leur domination, les gouvernements s’astreignaient publiquement à minimiser la portée d’actes de violence politique présentés comme isolés – ainsi que l’ampleur du soutien dont ces mouvements bénéficiaient parmi les populations occupées ou opprimées.

Le règlement de ces questions, plus larges, de légitimité et d’autorité reposait sur un dialogue prolongé entre les administrations coloniales et les élites politiques émergentes dans les territoires occupés. Il exigeait des négociations minutieuses et des compromis douloureux, impossibles à arracher dans la fournaise d’un soulèvement populaire. D’où la nécessité d’entretenir l’illusion du calme.

Le « script libéral » qui a façonné, pendant une grande partie du XXe siècle, la réponse du gouvernement britannique aux assassinats de ses représentants a pris forme sous le gouvernement de H.H. Asquith (1908-1916). Il s’articulait autour de trois principes essentiels :

1) Il existait des preuves d’un complot organisé visant à commettre des assassinats.

2) Très peu de personnes étaient impliquées dans ce complot.

3) Ce complot était dangereux en raison de la violence de ses méthodes, et non parce qu’il constituait la partie émergée d’un mouvement plus large.

En soutenant que ces meurtres étaient le fait d’un petit nombre de fanatiques – et non l’expression d’une opposition vaste et structurée –, les autorités pouvaient circonscrire, voire étouffer, l’agitation politique. Dans le même temps, les négociations se poursuivaient lentement, à huis clos.

« Assassins d’honneur » et activités clandestines

L’assassinat n’a eu aucune influence significative sur le cours, la conduite ou l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la guerre a profondément transformé l’assassinat en tant qu’outil d’État.

L’action des deux Tchèques qui tuèrent le général nazi Reinhard Heydrich, les multiples tentatives avortées d’assassinat contre Hitler, ou encore le geste de l’aristocrate irlandaise, troublée ou animée de principes inébranlables, Violet Gibson, qui, en avril 1926, tira sur Mussolini au « museau » (« In the snout », selon la formule inimitable de la chanteuse folk Lisa O’Neill) sans parvenir à le tuer, ont offert de nombreux exemples – plus souvent morts que vivants – de ce que l’on a appelé « l’assassin d’honneur ».

Benito Mussolini en 1926, peu après la tentative d’assassinat de Violet Gibson.
Public domain, via Wikimedia

Pour ceux attachés à la démocratie libérale, il n’y avait qu’un pas entre la figure du tueur agissant par principe et l’idée que des puissances démocratiques fortes devaient elles aussi se doter de la capacité de procéder à des éliminations ciblées. Il s’agissait de prévenir la montée de l’intolérance en supprimant ses porte-voix, de combattre le feu par le feu.

Dans les années 1950 et 1960, certains gouvernements démocratiques, au premier rang desquels la France et les États-Unis, ont supervisé – ou laissé faire – des assassinats politiques de représailles contre leurs ennemis. Cette pratique a fini par être admise au point que les conflits militaires de grande ampleur en Algérie et au Vietnam ont été menés, pour une part non négligeable, à travers des programmes d’assassinats conduits à l’échelle industrielle.

Les questions d’autorité et de protocole devinrent centrales. Au début des années 1960, la branche spécialisée de la CIA chargée des « opérations exécutives » s’employait à déstabiliser des régimes en Amérique centrale, en organisant et en armant des insurrections, et en appuyant des opérations d’assassinat. D’autres services de l’agence rédigeaient les textes nécessaires – un véritable manuel d’assassinat à l’usage de l’homme de terrain – et définissaient la doctrine encadrant ces activités clandestines. En somme, il s’agissait de décider qui était habilité à autoriser un assassinat.

À mesure que cette responsabilité remontait progressivement jusqu’au bureau du président, l’assassinat s’imposa comme un instrument explosif de l’art de gouverner – un outil susceptible de faire voler en éclats la façade du gouvernement en place et de mettre en cause son discours sur la défense des principes démocratiques.

Assassinats ciblés

Au fil des années 1970 et jusque dans les années 1980, les troubles en Irlande du Nord se sont progressivement étendus au territoire britannique. À mesure que le conflit gagnait le continent, les efforts du gouvernement pour maintenir le scénario « asquithien » se sont effondrés. L’idée implicite selon laquelle un certain niveau d’assassinats constituait le prix à payer pour exercer le pouvoir dans une société libérale, ouverte et démocratique n’était plus tenable.

À mesure que les attaques de l’IRA contre l’élite politique britannique devenaient plus sophistiquées, plus ciblées et plus meurtrières, un tournant décisif s’est opéré dans les cercles dirigeants en matière de sécurité. En 1982, la « Protection » est devenue un commandement permanent au sein de la Metropolitan Police, la police de Londres.

Alors que des débouchés lucratifs s’ouvraient pour d’anciens membres des forces spéciales dans les nouvelles industries de la sécurité, les chercheurs américains en matière de défense continuaient d’affiner les capacités permettant de frapper des ennemis avec une précision accrue, à des distances toujours plus grandes.

Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Alors que d’anciens membres des forces spéciales trouvaient des débouchés très rémunérateurs dans les nouvelles entreprises privées de sécurité, les chercheurs américains travaillant pour la défense perfectionnaient, eux, des technologies permettant de viser leurs ennemis avec une précision croissante, à des distances toujours plus grandes.

Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

En 2007, l’armée américaine disposait de 24 drones dédiés aux opérations d’élimination ciblée. Deux ans plus tard, ce chiffre atteignait 180 appareils, dotés d’une capacité d’emport quinze fois supérieure à celle des modèles précédents. En 2025, le département américain de la Défense – récemment rebaptisé « département de la Guerre » – comptait plus de 11 000 aéronefs sans pilote dans son arsenal. Tous ne sont pas destinés à des missions d’élimination, certes. Mais les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes.

Autrefois arme privilégiée des combattants de la liberté, des mouvements d’indépendance et de leurs branches insurrectionnelles, l’assassinat est devenu aujourd’hui un instrument assumé de l’État et une composante à part entière de l’arsenal de ses forces armées.

Death to Order regorge d’épisodes saisissants et d’anecdotes frappantes – notamment celle d’une jeune Elizabeth II s’étonnant que personne n’ait glissé quelque chose dans le café du turbulent dirigeant nationaliste égyptien, le général Gamal Abdel Nasser.

Mais l’apport le plus marquant de l’ouvrage de Ball tient sans doute à la manière dont il retrace avec précision la sortie progressive de l’assassinat des coulisses du secret gouvernemental et militaire pour son exposition en pleine lumière, au cœur de la communication et de la propagande.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 – et plus encore au cours de la dernière décennie – la mise en scène de l’assassinat comme symbole concentré de la puissance étatique et de sa volonté implacable est devenue un puissant instrument de dissuasion contre toute opposition active, ainsi qu’un levier majeur de guerre informationnelle.

Doté d’un pouvoir de surveillance quasi divin, de son œil omniscient dans le ciel, le drone sait ce que vous avez fait et où vous vous trouvez. Nul n’échappe à sa vengeance. Les ides de mars sont là.

The Conversation

Kevin Foster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Autrefois dissimulés, les « assassinats ciblés » sont devenus des instruments assumés du pouvoir d’État – https://theconversation.com/autrefois-dissimules-les-assassinats-cibles-sont-devenus-des-instruments-assumes-du-pouvoir-detat-276207